JE T'AI VU !

Ap 21, 9-14 ; Jn 1, 45-51
St Barthélémy - (24 août 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

P

uisque la liturgie nous invite à identifier l'apôtre Barthélemy dont nous ne savons rien par ailleurs à ce Nathanaël dont nous parle l'évangile de saint Jean, elle nous fait lire cette page d'évangile qui est la première rencontre de Jésus avec ce Nathanaël.

Nathanaël commence par douter de la parole de Philippe qui lui annonce : "Nous avons trouvé le Messie !" Pourtant Jésus rend témoignage à Nathanaël en disant : "C'est un israélite sans artifice", sans dé­tour. Il dit ce qu'il pense, il est droit, il n'a pas d'ar­rière-pensée.. Et surpris par cet éloge de Jésus Natha­naël demande : "D'où me connais-tu ?" et voilà que Jésus fait allusion à un évènement que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons sans doute jamais : "Avant que Philippe t'appelle, quand tu étais sous le figuier, Je t'ai vu ". Que faisait Nathanaël sous le figuier ? Peut-être priait-il, peut-être pensait-il à Dieu ? Toujours est-il que Nathanaël, devant cette parole de Jésus qui montre qu'Il a lu dans son cœur, Nathanaël voit s'effondrer ses doutes et il proclame non seulement la messianité de Jésus mais que Jésus est le roi d'Israël, le Fils de Dieu. Et Jésus lui promet davantage encore. Il lui dit : Je t'ai simplement parlé de ce que tu faisais sous le figuier, mais tu verras bien davantage. Il s'adresse à tous les disciples et dit : "Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu mon­ter et descendre au-dessus du Fils de l'Homme !"

Cette parole vous est peut-être mystérieuse, cachée, car elle fait allusion à un passage de la Ge­nèse où le patriarche Jacob, fuyant devant la colère de son frère Esaü, s'endort dans le désert près de Béthel où il a un songe. Il voit le ciel ouvert et une échelle qui réunit le ciel et la terre et les anges de Dieu qui montent et descendent sur cette échelle c'est-à-dire qui manifestent que la communication entre le ciel et la terre est établie ou plutôt rétablie. Cet épisode de la vie de Jacob est étroitement lié au récit de la création et du péché originel quand, à la suite du péché de l'homme, la porte du ciel, la porte du paradis a été fermée. Fermée par le péché de l'homme qui s'est coupé de Dieu, coupé de l'amitié de Dieu et qui, ainsi, s'est replié sur lui-même, sur son autonomie, cette fausse autonomie que Satan avait fait miroiter devant ses yeux pour le tenter et l'homme se retrouve, en fait, dans la solitude, dans le désert, dans une terre aride, une terre sans ciel. Par son égoïsme, l'homme s'est coupé de l'amour de Dieu, s'est isolé du bonheur de Dieu et il se retrouve seul.

Cette vision qu'avait eue Jacob dans le désert était une promesse que ce lien rompu entre le ciel et la terre serait un jour rétabli, que le ciel serait ouvert à nouveau, que les portes du ciel s'ouvriraient devant l'homme et qu'une échelle, un escalier permettrait à Dieu de venir jusqu'à l'homme et à l'homme de mon­ter jusqu'à Dieu. Les anges qui montent et descendent sur l'échelle de Jacob sont le symbole de ce va et vient, de cette communion restaurée, de cette com­munication possible entre le ciel et la terre, entre Dieu et l'homme. Pour le patriarche Jacob, il s'agissait seu­lement d'une vision, d'une promesse, d'une prophétie. Ce que Jésus annonce à Nathanaël c'est que la pro­phétie est maintenant réalisée et réalisée dans sa pro­pre personne. C'est Jésus, le Fils de l'Homme qui est l'échelle qui fait communiquer le ciel et la terre, qui fait communiquer Dieu et l'homme, car, en sa per­sonne, Il est à la fois Dieu et homme. Ainsi le ciel et la terre sont unis d'une façon inimaginable et inespé­rée, plus belle encore que ce qui existait avant le pé­ché d'Adam, puisque c'est dans la personne même du Fils de Dieu que l'humanité et la divinité sont unies.

C'est pourquoi Jésus dit : "Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'Homme !" C'est dire que le Fils de l'Homme est cette échelle par laquelle les anges de Dieu établissent sans cesse ce va-et-vient de commu­nion et de communication entre l'humanité et la divi­nité. Voilà le sens de cette page d'évangile, voilà le sens de ce que Jésus révèle à Nathanaël. Il est, Lui, Dieu et homme, l'union de l'homme et de Dieu, l'union de notre humanité avec le Père. Désormais, en Jésus, par Jésus, nous sommes unis étroitement à Dieu. Dieu n'est plus un être lointain que nous de­vrions rechercher comme a tâtons, Dieu n'est plus simplement transcendant, Il n'est plus simplement le tout autre vers lequel se tendent notre désir et nos efforts. Dieu, tout en restant transcendant et infini, se fait infiniment proche. Il nous révèle que l'infini par lequel Il nous dépasse est l'infini de cet infini de cet amour qui le fait proche de nous, qui l'abaisse jusqu'à nous, qui le fait descendre jusqu'à nous et qui l'a fait s'incarner dans l'homme Jésus. Oui, Dieu est à notre portée. Sans cesser d'être Dieu, sans cesser d'être tout autre, sans cesser d'être infini et éternel, Dieu se fait semblable à nous pour nous faire semblables à Lui, pour nous élever jusqu'à Lui, pour nous conduire jus­qu'à ce paradis retrouvé, jusqu'à ce Royaume dont la Porte est ouverte, jusqu'à cette béatitude qui est le partage de sa vie, le partage de son bonheur, le par­tage de son amour.

Jésus établit entre l'humanité et Dieu, Il réta­blit la communication que notre péché avait interrom­pue et que notre péché ne cesse d'interrompre. Mais, au-delà de notre péché il y a l'amour miséricordieux de Dieu qui ne cesse de rétablir ce que nous ne ces­sons de détruire. Et autant par égoïsme et par notre péché nous nous acharnons à nous refermer sur nous-mêmes et à faire ainsi notre malheur et celui de nos frères, autant Dieu ne cesse, par un surcroît d'amour, de restaurer ce que nous détruisons et de rétablir ce que nous ne cessons de couper et de détruire.

Alors, rendons grâces à Dieu pour le Christ et son Incarnation et pour les apôtres à qui Il a révélé cette bonne nouvelle, pour qu'ils aillent jusqu'aux extrémités de la terre, afin que tout homme sache qu'il est désormais l'enfant de Dieu, qu'il est désormais appelé à entrer dans le Royaume pour partager la vie et le bonheur de Dieu.

 

 

AMEN