AMOUR ET DÉPOUILLEMENT

Ct 8, 4-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Le Thoronet : Harmonie et douceur dans le dépouillement

 

F

rères et sœurs, nous faisons donc mémoire aujourd'hui de saint Bernard de Clairvaux, un homme qui sous un certain angle est extrêmement moderne. Vous le savez déjà, au niveau de l'architecture, la plupart de nos contemporains préfèrent entrer dans des églises dépouillées, sobres, dans lesquelles on ne trouve pratiquement que les matériaux nobles, la pierre, le bois très peu travaillé. Ils sont choqués plutôt par l'art baroque, cette exubérance du doré, du mouvement.

Beaucoup de nos contemporains aussi se retrouveraient étonnés devant le début de ce sermon de saint Bernard sur le Cantique des Cantiques : "L'amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même". Si l'on faisait un sondage auprès de gens qui ne connaissent rien de saint Bernard, ils ne pourraient pas imaginer un instant que c'est un homme d'Église, Église si décriée dans notre société, qui a écrit ce genre de chose. Ils pourraient même penser d'ailleurs qu'il y a une profonde opposition entre l'évangile et l'Église et ce que je viens de dire.

En fait, il faut toujours faire attention au sens caché derrière les mots. Dépouillement de l'art cistercien, qui plaît à nos contemporains d'une part, et puis, tout centré sur l'amour d'autre part. Ce que saint Bernard construit dans ses abbayes, chez ses filles comme il le dit, et ce qu'il dit de l'amour, ce n'est pas tout à fait ce que nos contemporains disent sur le dépouillement de l'art cistercien et sur la définition de l'amour. Chez nos contemporains, le dépouillement de l'art et l'amour qui se suffit à lui-même renvoie généralement à une sorte de soliloque : j'aime l'art dépouillé parce que lorsque je rentre dans une église dépouillée, j'ai l'impression de me retrouver face à moi-même, tranquille, soliloquant sur la beauté de l'église, sur moi-même, sur mon passé, sur mon futur. De même l'amour se suffit à lui-même, pour beaucoup de nos contemporains, c'est le culte de soi, pour soi et du plaisir qu'on peut retirer de la relation amoureuse, de l'effet que cela me fait, et tant mieux si cela me fait du bien et quand cela ne me fait plus de bien, j'arrête !

Chez saint Bernard, l'art dépouillé et l'amour qui se suffit à lui-même, ce n'est pas une question de soliloque, c'est une question de dialogue. Le dépouillement de l'art n'a pas pour but de renvoyer à soi-même, mais il a pour but de procéder à une sorte de purification en vue de découvrir le Créateur. Ce n'est donc pas une négation de l'art, ce n'est pas non plus un art qui me permet de me retrouver face à moi-même et d'écrire des tas de pages sur ce que je pense, c'est un chemin purifié en vue de rencontrer mon Créateur. De même l'amour qui se suffit à lui-même, le mot "amour" tout au long de ce sermon on pourrait le replacer par un autre mot, c'est la "relation". Car l'amour chez saint Bernard et chez tous les Pères de l'Église (d'une manière un peu traditionnelle on fait finir le temps de la patristique à l'époque des cisterciens), l'amour chez saint Bernard c'est la relation. L'amour qui se suffit à lui-même n'est pas cette espèce de tournure de l'esprit qui est moi, moi, moi avant tout, mais c'est la relation à l'autre, l'Autre qui est Dieu et l'autre qui est mon prochain.

Vous voyez frères et sœurs, il est question ici de ce problème d'un vocabulaire qui reste le même mais qui ne recouvre pas les mêmes réalités. Je pense que c'est très important au jour où nous faisons mémoire de saint Bernard de rappeler ces petites choses. Chez saint Bernard, il est question de purification. Je me permets de vous le rappeler, le Cantique des Cantiques est une œuvre de purification de l'amour qui, entre le début de la rencontre entre l'amant et l'amante et la fin, cet amour a changé. C'est la raison pour laquelle il y a cette phrase si belle et si terrible à la fin du Cantique des Cantiques : "L'amour est fort comme la mort" et non pas :"l'amour est plus fort que la mort. Cela renvoie à saint Paul, c'est-à-dire au fait que nous allons vivre éternellement et que l'amour est plus fort que la mort. Ce n'est pas la même chose. La rencontre entre l'Époux et l'Épouse aboutit à une purification de cet amour qui, au début est centré sur soi, pour une ouverture à l'autre, sachant que cette transformation passe par une certaine mort à moi-même.

Chez les cisterciens, et notamment chez saint Bernard qui est un amoureux profond du livre du Cantique des Cantiques et qui a tellement écrit dessus et tellement prêché dessus, en fait, la vie religieuse, la vie spirituelle, c'est la même chose. Nous avons à passer à travers un processus de purification pour arrêter de soliloquer avec nous-même, et pour nous ouvrir à un dialogue avec notre frère et avec Dieu. Et ce processus de purification passe chez saint Bernard par l'importance de l'art qui est au service de cette ouverture à Dieu, mon Créateur et à mon frère avec qui je vis en communauté, ou pour vous, en famille.

Frères et sœurs, que saint Bernard soit là pour nous rappeler que l'amour c'est très beau, ce n'est pas moi qui vais dire l'inverse, mais l'amour est fort comme la mort, c'est-à-dire que nous sommes invités à traverser cette relation pour la purifier, pour sortir transformés sur ce chemin qui est le nôtre, qui nous invite à aller vers Dieu qui et notre origine et notre terme.

 

 

AMEN