AMBIGUITÉ ET SAINTETÉ
Ct 8, 4-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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u point de vue du tempérament, il y a deux sortes de saints. Il y a ceux avec lesquels on aurait aimé vivre, je pense surtout à des gens pleins d'humour comme Philippe Néri, pleins de douceur et d'humanité comme saint Dominique, brillants d'intelligence comme saint Thomas, saint Bonaventure, des hommes de cœur généreux et joyeux comme saint François. Puis, il y a ceux qui sont saints quand même, n'en doutez pas, mais avec lesquels je crois qu'on a eu un petit peu plus de mal à vivre. Honnêtement, vous auriez aimé partager votre vie avec saint Paul ? Moi, non ! Est-ce que vous auriez aimé être compagnon de saint Ignace ? Moi, sûrement pas ! Et compagnon de saint Bernard ? Alors là, pas du tout ! De tempérament, c'est un homme exécrable, c'est à la fois une espèce de petit gringalet, grincheux, batailleur, colérique, ayant toujours des maux d'estomac et le faisant savoir à tout le monde, par tous les moyens. Quelqu'un qui est véritablement une personnalité hypersensible (je ne fais pas de détail), ces gens que l'on aborde et vous êtes sûrs que tout de suite, ils vous envahissent de tous les problèmes qu'ils voient, les leurs et ceux des autres, et c'est un flot de paroles, c'est intarissable, et cela ne s'arrête plus. Ces gens-là, s'il faut, on les fréquente, mais si on peut s'en passer … Cela n'empêche qu'il a eu des milliers de compagnons, et c'est sans doute le paradoxe de la sainteté, comment des hommes insupportables peuvent rassembler autant de gens derrière eux, ça, pour moi, c'est une grande énigme. J'en connais d'ailleurs quelques-unes d'énigmes modernes du même style, où apparemment les fondateurs d'ordres religieux sont absolument imbuvables, et c'est curieux, ils ont un succès fou, tandis que quand vous essayez d'être humain, gentil, ça marche moins bien. Fermons la parenthèse, mais saint Bernard, c'est exactement cela, c'est quelqu'un qui est insupportable.
Il n'est pas simplement insupportable psychologiquement, cela se guérit maintenant, à l'époque, pas beaucoup, mais il est surtout insupportable ontologiquement, c'est-à-dire que chez lui, c'est plus que la psychologie des profondeurs, c'est le bonhomme qui est comme ça ! Pourquoi ? Je crois qu'il a beaucoup d'excuses. La principale excuse que je lui trouverais, c'est le fait qu'il vit dans la première moitié du douzième siècle, et je crois que ce qui fait le drame saint Bernard, c'est qu'il a vu que les rapports entre l'Église et la société n'allaient pas très bien. La grande tentative de réforme qui avait eu lieu quelques décennies auparavant avec le pape Grégoire VII, qui consistait à cuirasser l'Église pour qu'elle reste dans son identité face aux princes, elle était en train de réussir, c'est-à-dire que l'Église n'était plus soumise aux princes, elle était libre, mais cela commençait à faire deux mondes à part. Donc, Bernard a vu que le monde de la foi, le monde croyant, commençait à se séparer du monde tel qu'il va. Le monde tel qu'il va, c'est la naissance des grandes cités médiévales, c'est la naissance du commerce, c'est le déploiement de la richesse, c'est l'augmentation de la population dans les villes, et tout cela commence à prendre figure. Saint Bernard le voit bien, et surtout, cela a un certain nombre de conséquences, quand une société s'organise, elle n'a plus de temps pour réfléchir et pour penser. Et donc, elle crée des universités. Bernard est exactement contemporain de la naissance des universités. C'est cela qui est terrible, il voit très bien que ce n'est pas gagné d'avance. Pour lui, la seule université pensable, c'est le monastère cistercien, retiré dans un vallon, avec des gens qui font oraison, qui prient, qui écoutent les paroles de l'abbé à jet continu pendant tous les offices. Et là, il y a une nouvelle parole qui germe et qui jaillit, une parole qui réfléchit, une parole qui se fonde sur la raison pour aborder le mystère de Dieu, et là, je crois qu'il n'accepte pas. Il va se choisir une tête de turc, ce n'est pas un turc, mais c'est quand même une tête de turc, c'est le pauvre Abélard. Abélard évidemment n'est pas un religieux exemplaire, il a une amie qui s'appelle Héloïse, il fait parler de lui, l'oncle d'Héloïse lui fait des tas de misère pour que cela puisse durer entre Abélard et Héloïse. Cela défraie la chronique, mais seulement Bernard comprend que Abélard, c'est dangereux parce que cela peut devenir une sorte rationalisation de la foi, et une emprise des intellectuels, de la raison sur le mystère même de la foi. Or, lui, Bernard, précisément, il a une expérience de la foi qui est plutôt dans la grande tradition à la fois cistercienne, parce qu'il n'est pas le fondateur des cisterciens, ce sont d'autres frères qui sont fondateurs de Cîteaux, et clunisienne dont il est originaire, à laquelle il doit beaucoup même s'il ne veut pas le reconnaître, et donc lui, c'est plutôt la tradition de la vie monastique et du cantique des cantiques. C'est l'exubérance, c'est le lyrisme de l'amour, c'est cela qui fait la beauté et le caractère extraordinaire des sermons de saint Bernard, cette espèce de religion du cœur, un peu contre la raison. Au fond, il y a déjà quelque chose d'un peu pascalien chez saint Bernard. Il est assez touchant pour cela : il dresse une sorte de religion du cœur, de l'effusion, du bonheur d'être avec Dieu, de l'intimité de la solitude face à une attitude sans doute beaucoup plus froide, beaucoup plus rigoureuse qui est la recherche de l'attitude rationnelle. Seulement, comme je vous le disais, il a très mauvais caractère, et il aura la peau d'Abélard. C'est ce qui est terrible, le pauvre Abélard qui ne méritait pas tant que cela, sera obligé après avoir subi toutes les avanies du corps ecclésiastique parisien, de l'université de Paris, il sera obligé de se réfugier chez un très brave homme, un moine qui s'appelle Pierre le Vénérable, qui était le supérieur de Cluny à l'époque et qui a eu pitié du pauvre Abélard et qui l'a protégé de la poursuite rageuse et incessante de saint Bernard.
C'est aussi un peu la même chose avec les croisades, ou je ne crois pas, contrairement à ce qu'on dit que saint Bernard était une sorte de fleur bleue qui croyait que les croisades allaient se faire, la fleur, non pas au fusil, mais au bout de la lance et de l'épée, je crois que saint Bernard avait une vision très réaliste du fait que l'Église pouvait utiliser le pouvoir des armes. Il a prêché la croisade en sachant très bien que cela pouvait faire des dégâts. Seulement, dans sa théorie, dans sa pensée à lui, il voyait que l'Église manquait un peu de force par rapport à ce monde, par rapport aux sarrasins qui étaient en face, et il a jugé qu'il fallait y aller plein pot ! donc, effectivement, il a prêché la croisade.
Vous voyez, c'est quand même un peu consolant, parce que des personnages qui ne sont pas sans ambiguïté sont quand même devenus des saints. En tout cas, c'était un grand amoureux de Dieu, je crois que cela, on peut le retenir de lui, et nous demanderons au Seigneur par l'intercession de saint Bernard, de pouvoir nous aussi, malgré la complexité des situations dans lesquelles on se trouve, et de ce point de vue-là, la situation actuelle et très semblable sur beaucoup de points à la situation de l'époque, et de demander que soient suscités des témoins, des saints amoureux de Dieu dans l'Église.
AMEN