PARADOXAL ET PASSIONNÉ
Ct 8, 4-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 2004)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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'ami importun. Saint Bernard n'aurait-il que ce qu'il mérite avec ce passage d'évangile ? On ne lui a pas choisi la vocation d'un apôtre, le passage du bon pasteur, ou encore, pourquoi pas la sel de la terre, ou la lumière du monde qui conviendrait bien à un religieux. Oui, l'ami importun. Saint Bernard n'a que ce qu'il mérite. Un commentateur de la vie de saint Bernard disait : si vous rencontrez saint Bernard, surtout, fuyez-le !
Un être impossible. Un caractère impossible, un homme tout entier, un homme qui n'a pas eu peur d'aller prêcher une croisade, de révolutionner un certain gouvernement, d'aller secouer le pape. Un homme qui n'a pas peur de récupérer pour lui une fondation qu'il n'a pourtant pas faite : on a oublié que c'est saint Robert de Molesmes qui a fondé Citeaux, on croit toujours que c'est saint Bernard qui est à l'origine des cisterciens, pas du tout, il est arrivé bien après, même s'il est arrivé avec une trentaine de personnes ce qui était appréciable pour une jeune fondation. Un homme difficile ! Quand un moine était parti, ou quand il pensait que tel ou tel aurait dû rester, il n'hésite pas à aller le rechercher manu militari et à le faire rentrer dans le monastère bon gré mal gré, en lui assurant que c'était vraiment sa vocation et que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire.
Un homme dur. Dur, car il n'a pas été tendre avec Abélard, il l'a voué aux gémonies, il l'a traîné dans la boue, il a eu des mots très durs contre cet homme. Aujourd'hui, on n'en ferait pas même cas, d'Abélard ! Bref, un homme pas facile.
Cela dit, il faut certainement faire attention, parce que ce que saint Bernard a été, puis ce qu'il a vécu, est vraiment un principe d'appel à la sainteté. D'abord parce que pour nous-même, cela peut nous conduire à comprendre une chose que l'on dit souvent : les saints sont saints avec ce qu'ils sont, leur grandeur et leur misère, leur mauvais ou leur bon caractère, et même si aujourd'hui certains feraient le lit des psychanalystes, en tout cas, Dieu s'occupe aussi à travers les données personnelles, les données de caractère, les données individuelles, d'appeler à le connaître et à l'aimer. Et c'est un grand mot de saint Bernard, il s'agit d'ordonner tout ce que nous sommes à l'amour de Dieu. Je dis que c'est un grand mot de saint Bernard parce quand on lit ou qu'on relit son commentaire du Cantique des Cantiques, et quand on voit sa vie qui nous semble parfois très paradoxale, comment cet homme dont on dit qu'il aimait la solitude, ne cesse de parcourir les chemins et d'aller visiter tout le monde, comment cet homme dont on dit qu'il aime l'ascèse, sera surpris par les chartreux qu'il visite, monté sur une monture d'un prix et d'une richesse incroyable … un homme très paradoxal. Mais c'est parce que tout simplement, il avait trouvé le centre de sa vie. Et pour lui, le centre de sa vie, c'est Dieu, mais c'est Dieu dans la réalité de l'amour. Et contrairement à ce que l'on croit pour saint Bernard, ce n'est pas un amour éthéré, ce n'est pas un amour idéalisé. Il prend en compte toute la réalité humaine et toutes les catégories de l'amour, ce qui peut aller de l'affection la plus simple à l'amour passionnel, et il dit que tout cela n'est pas tant à éliminer qu'à ordonner au seul et vrai amour. C'est vrai que saint Bernard pourrait être l'ancêtre des protestants en ce sens que la liturgie n'était pas sa tasse de thé, que la Parole de Dieu était première, et que tout le reste n'avait pas beaucoup d'importance, donc on opposerait dans ces cas-là aux bénédictins, qui eux étaient un peu trop riches, trop portés sur la liturgie, un saint Bernard un peu plus réformateur, protestant … C'est une erreur fondamentalement, puisque pour lui, ce qu'il met en premier, c'est la liturgie de cette âme, une liturgie qui va être le fleuron de la liturgie écclésiale. Autrement dit, il a conscience que la liturgie est importante, que la liturgie de l'Église est nécessaire et qu'elle doit être belle, mais elle st d'autant plus belle que se prépare et se vit aussi intérieurement la liturgie spirituelle, la liturgie de l'âme. C'est pour cela que dans l'oraison, je ne sais pas si vous l'avez remarqué, on fait appel aussi bien à l'amour de saint Bernard pour son Église et la manière dont il l'a servie, qu'aussi la manière dont il a approfondi spirituellement cette vie d'union, d'amour et de communion à Dieu.
Je conclus simplement en citant un de ses passages sur le commentaire des Cantiques, justement sur le primat de l'amour par rapport à toutes choses, et l'appel que saint Bernard nous adresse peut-être aujourd'hui à ordonner toute notre vie autour de cet amour. Il dit : "Donne-moi un homme qui, avant tout, et de tout son être aime Dieu, qui s'aime lui-même et son prochain dans la mesure où ils aiment Dieu, son ennemi parce que peut-être il aimera Dieu un jour. Un homme qui aime plus tendrement ses parents selon la chair à cause de la nature, et plus intensément ses maîtres spirituels à cause de la grâce. Un homme qui se tourne aussi vers chaque chose avec un amour de Dieu bien ordonné, il méprise la terre, il regarde vers le ciel, il use de ce monde comme n'en usant pas, il sait discerner par une certaine saveur intime de l'Esprit entre ce dont il faut user, ce dont il faut jouir. Un homme qui s'occupe en passant aux choses passagères seulement de celles qui sot nécessaires, et pour autant qu'elles sont nécessaires. Un homme enfin, qui s'attache d'un désir éternel aux réalités éternelles. Donne-moi, dis-je un tel homme et moi, sans hésiter, je le proclame sage, puisqu'il sait savourer toutes choses selon ce qu'elles sont vraiment".
Voilà ! Que saint Bernard nous apprenne à savourer toutes choses selon ce qu'elles sont vraiment, c'est-à-dire comme le reflet de la gloire de Dieu, comme la révélation intime et parfois très tendre de l'amour de Dieu en ce monde.
AMEN