LA BLESSURE D'AMOUR

Ct 8, 6-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Bar-sur-Aube : Saint Bernard 

V

ous me permettrez d'évoquer aujourd'hui, à propos de la figure de saint Bernard, un des aspects assez remarquables de son œuvre et de sa vie dans le Christ auquel on ne fait peut-être pas tout à fait attention ou plus exactement dont on ne mesure pas l'importance. Je voudrais vous parler d'amour ou plus exactement d'amour courtois.

En effet saint Bernard est le contemporain de Tristan et Iseult, des premiers grands romans bretons qui font surgir au milieu de l'Occident une conception tout à fait nouvelle de l'amour. Jusque-là on n'avait jamais décrit l'amour dans des romans avec des péripéties et surtout jusque-là l'amour passion passait plutôt pour une maladie. Dans l'Antiquité, on représentait l'amour par des flèches, ça vous faisait une blessure quand vous tombiez amoureux de quelqu'un et par conséquent c'était quelque chose qu'il fallait guérir. Par contre, à partir de Tristan et Iseult, l'amour passion devient quelque chose qui est très exalté, très valorisé et pour une chose étrange, c'est parce que normalement cet amour doit s'anéantir dans la mort. C'est le premier moment dans la culture occidentale où l'amour est si fortement lié à la mort au point que commence à s'élaborer ce vocabulaire "mourir d'aimer" mourir d'amour" que les mystiques reprendront plus tard, mais qui, à ce moment-là a un sens tout à fait précis : c'est le sens de l'amour passion. Je pense même que cette analyse et cette compréhension de l'amour courtois est liée avec une sorte de refus du corps, du refus de la vie, du refus du mariage, de complicité peut-être même avec les premiers relents de l'hérésie cathare.

       Mais ce que je voudrais retenir à propos de saint Bernard c'est que cette conception de l'amour est à la fois quelque chose de très beau parce que c'est le moment où la relation personnelle amoureuse commence à prendre une nouvelle dimension qu'elle n'avait pas encore acquise dans la culture et dans la société. Mais en même temps, c'est quelque chose de très ambigu et de très dangereux parce que cet amour se nourrit comme sur le fumier d'une sorte de passion, de mort, d'une sorte de jouissance qui ne mène à rien et qui va alimenter toute la littérature amoureuse qui fleurit encore aujourd'hui. C'est sans doute à cette époque-là qu'il faut situer ce thème de l'amour lié à la mort, à la destruction des amants, de ceux qui s'aiment.

       Or saint Bernard est né dans ce contexte-là. Il a vu et sans doute entendu dans sa jeunesse des troubadours et sans doute aussi il a été confronté à des gens qui vivaient dans cette ambiance. Tout un aspect à la fois de sa vis monastique et de sa recherche de Dieu c'est précisément de montrer que, dans le véritable amour, parce qu'il est enraciné en Dieu, il n'y a pas de mort. C'est pour cela que saint Bernard a une si grande importance dans la pensée, dans la théologie et dans la culture de notre Occident parce qu'il est l'un des premiers à avoir flairé le danger et pour ainsi dire à avoir repris cette tendance un peu perverse, tournée vers la mort et vers la destruction de soi-même, une sorte de perversion de l'amour. Il est l'un des premiers à avoir repris cela et à lui avoir donné toute la lumière, toute la force de l'amour de Dieu. Il n'y a pas de mort dans l'amour parce que l'amour vient de Dieu et parce que Dieu est amour.

       Et vous comprenez pourquoi saint Bernard est le premier des grands mystiques. Il est le père de tous les grands mystiques d'Occident, de façon encore peut-être plus radicale que saint Augustin. Saint Bernard est le premier grand écrivain chrétien d'Occident à donner un commentaire du Cantique des Cantiques, aussi profond et aussi beau, et c'est pour cela que nous en avons lu un passage tout à l'heure. Il est le premier à dire que l'amour humain de Dieu n'est pas un amour dans lequel il faudrait s'anéantir, mais au contraire, c'est un amour dans lequel Dieu accepte de faire resplendir toute la beauté et toute la force de son propre amour. Pour l'illustrer je vais simplement vous lire un petit passage d'un sermon de saint Bernard sur le Cantique des Cantiques, dans lequel, en quelques mots, il évoque au cœur  même de cette société qui est pour ainsi dire chancelante au point de vue de l'évaluation et du sens même de l'amour, que ce soit de l'amour humain, que ce soit de l'amour des frères. Saint Bernard montre, immédiatement, dans toute sa profondeur, là où se situe le problème.

       "L'amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d'être ni son fruit. Son fruit, c'est l'amour même. J'aime parce que j'aime. J'aime pour aimer. Quelle grande chose que l'amour, si du moins il remonte à son principe, s'il retourne à son origine, s'il reflue vers sa source pour y puiser un continuel jaillissement. De tous les mouvements de l'âme de ses sentiments et de ses affections, l'amour est le seul qui permet à la créature de répondre à son créateur sinon d'égal à égal du moins dans une réciprocité de ressemblance. Car, lorsque Dieu aime, il ne veut rien d'autre que d'être aimé. Il n'aime que pour que l'on aime sachant que ceux qui L'aimeront trouveront dans cet amour même la plénitude de la joie. L'amour de l'Époux, ou plutôt l'Amour qu'est l'Époux, n'attend qu'un amour réciproque et la fidélité. Qu'il soit donc permis à celle qu'il chérit, à celle qui le chérit de l'aimer en retour. Comment l'Épouse pourrait-elle ne pas aimer elle qui est l'Épouse de l'Amour ? Comment l'Amour ne serait-il pas aimé ? "

       AMEN