LE SILENCE DE L'AMOUR
Ct 8, 4-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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a première lecture est tirée du Cantique des cantiques car saint Bernard en a fait un commentaire. Il n'est pas le seul ni le premier à avoir commenté ce livre de la Bible qui consiste en un chant entre l'Epoux et l'Epouse sans que nous ne sachions jamais qui est cet Epoux et qui est cette Epouse, mais qui nous révèle la flamme de ces deux êtres l'un pour l'autre. Beaucoup de grands spirituels, à commencer Origène, se sont plu à voir dans ce Cantique des cantiques le chant de l'âme pour Dieu. Saint Bernard reprend cette image du chant intérieur, de cette spiritualité que doit vivre l'âme et qui est un lien d'amour entre Dieu et l'homme. Cette manière de commenter le Cantique des cantiques est une expérience profonde de l'homme avec Dieu lui-même. On peut se demander pourquoi prendre ce livre plutôt qu'un autre. C'est tout simplement, me semble-t-il, parce que le Cantique des cantiques répond au plus haut point au langage poétique qui est la manière la moins mauvaise d'exprimer l'amour. Nous pouvons donc penser que puisque Dieu est amour, Il se plaît à employer le langage des amoureux, Il se plaît à employer le langage de la poésie pour exprimer son être profond. Celui qui connaît Dieu connaît donc l'amour.
Saint Bernard dira : "On ne peut parler d'amour que si l'on connaît l'Amour, avec un grand A, c'est-à-dire que si l'on connaît Celui-là même qui est à l'origine de tout amour et qui est Dieu." Cette expérience de l'âme unie à Dieu qui s'exprime dans la poésie tente d'exprimer un petit peu l'indéfinissable ou l'inexprimable. Quand on fait une expérience très forte, il y a d'abord le silence et il est difficile de pouvoir "dire" vraiment une réalité trop merveilleuse. Le premier stade pour exprimer cette réalité merveilleuse sera le mouvement, le geste ou plutôt la danse, et la poésie viendra après car on a toujours besoin de dire l'expérience profonde de son cœur. Et tout le reste, en paroles, si ce n'est pas le silence, si ce n'est pas la danse, si ce n'est pas la poétique, si ce n'est pas ensuite la théologie, ne sera que parole vide de sens.
Pour saint Bernard l'expérience spirituelle est très fortement exprimée par ce Cantique des cantiques. Voici son commentaire de la phrase : "Je t'ai réveillée." - "Je dois confesser en toute humilité que le Verbe m'a plusieurs fois visité de cette manière. Il entre parfois dans mon âme sans que j'aie senti son approche. Je sais qu'Il est là. Plus tard je garde le souvenir de sa présence mais je ne m'aperçois guère mieux de son départ que de son arrivée. D'où venait-Il ? Où s'en va-t-Il ensuite ? Par quels chemins descend-Il jusqu'à moi ? Je l'ignore car Il n'a pu venir du dehors Lui qui n'est aucune de ces choses extérieures. Et pourtant Il n'a pu venir du dedans de moi-même, Lui qui est le Bien, puisque rien de bon, je le sais trop, habite en mon être. Je suis monté au-dessus de moi et je trouvais que le Verbe est encore plus haut. Ma curiosité me L'a fait chercher en-dessous de moi et pourtant je trouvais qu'Il est encore plus bas. Je regardai hors de moi et vis qu'Il est encore au-delà de ce qui est hors de moi. Je tournai mon regard en moi-même, je Le découvris plus intérieur que moi à moi-même. Je reconnus alors la vérité de cette parole : "C'est en Lui que nous vivons, que nous nous mouvons, que nous sommes." Heureux celui en qui Il est, qui vit pour Lui, qui est mû par Lui. Sitôt qu'Il est venu en moi, Il a réveillé mon âme endormie. Il a remué, amolli et blessé mon cœur jusqu'ici malade et dur. Il a commencé à arracher et à détruire, à construire et à planter, à arroser mon sol aride, à illuminer mes ténèbres, à ouvrir mes cachettes, à enflammer ma froideur, à redresser, à aplanir, à préparer les chemins afin que mon âme et tout ce que j'ai en moi-même bénisse le Seigneur et son saint Nom. Mais dès qu'Il s'éloigne, comme si brusquement on éteignait le feu sous les marmites bouillantes, voici que tout retombe dans l'assoupissement et la froideur. A ces signes de son départ, mon âme se sent abattue de tristesse et languit jusqu'à ce qu'Il revienne. Mon cœur se réchauffe-t-il tout d'un coup ? Je sais alors qu'Il est de retour. Ne vous étonnez donc pas si, enrichi de cette expérience divine, je me sers de la voix de l'Epouse pour Le rappeler lorsqu'Il s'éloigne."
Sachons, nous aussi, avec la voix de l'Epouse, c'est-à-dire de l'Église, appeler Notre Seigneur qui est déjà présent aussi pour nous dans cette eucharistie.
AMEN