FACONNÉ PAR LE FEU DE L'AMOUR

Ct 8, 4-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

J

e ne sais pas si cet évangile a été choisi pour qualifier saint Bernard d'ami impudent qui dé­range sans cesse le Bon Dieu pour lui exprimer ses désirs, mais il est certain que saint Bernard avait un caractère bien trempé, qu'il ne laissait personne indifférent ou en tout cas ne permettait-il à personne de se reposer dans l'oisiveté. Saint Bernard, une grande figure parfois étonnante. Entrant au monastère dans un ordre récemment fondé par Robert de Molesmes, il arrive non pas tout seul comme un simple postulant mais avec une trentaine d'amis. La fougue qui l'habite le fera très tôt devenir abbé de Clairvaux et avoir une influence sur toute la vie politi­que, sociale, religieuse non seulement de son pays mais de l'Église entière. Il a eu un très fort impact sur ses contemporains par sa façon d'agir ou de penser mais aussi de dire de manière catégorique l'intransi­geance de l'évangile et la grandeur de l'appel que Dieu suscite dans les cœurs. Il sait remuer son milieu, il sait susciter en chacun une réponse définitive à cet appel du Seigneur. Il ira même jusqu'à "piller" le mo­nastère de Cluny pour que certains de ses moines entrent dans l'ordre cistercien. Rien ne l'arrête et l'on pourrait croire parfois que c'est un peu trop pour un seul homme. Il ose prêcher la seconde croisade en parlant en français à un peuple allemand qui ne com­prend pas un seul mot mais qu'il arrive à retourner et convaincre. Il a vraiment une sorte de génie assez bouleversant.

Mais cet aspect de son action est souvent dé­crié notamment au sujet d'Abélard. Il est de mode, à l'heure actuelle d'opposer Abélard et saint Bernard et de présenter Bernard comme un méchant et Abélard comme un gentil petit qui aurait des choses à dire. Certes Abélard avait des choses à dire, mais si, dans cette affaire, saint Bernard n'y est pas allé par quatre chemins c'est tout simplement parce qu'il était habité par un amour sans fin et sans mesure, comme il ai­mera le dire lui-même, de Dieu et aussi de l'Église. Il avait compris que ce qui suscitait la pensée d'Abélard, si belle soit-elle, était une remise en cause catégorique de l'autorité de l'Ecriture et des Pères de l'Église qui ne sont plus vues comme une source vive pour le chrétien, comme un approvisionnement ou le chrétien viendrait trouver une nourriture, mais simplement comme des pensées différentes accessibles de diffé­rentes selon la manière dont on raisonne. C'est pour­quoi, devant un tel danger, saint Bernard frappe au cœur du débat en montrant qu'il n'y a qu'une source de la raison, qu'une source de l'intelligence qui guérit notre intelligence pour la tourner vers la beauté, la grandeur et surtout la simplicité de la vie de Dieu, que le Seigneur se sert de toutes les facultés de l'homme, mais que toutes ces facultés, Il les ordonne à Lui, que ce monde, même imparfait, s'il se retrouve en Dieu, si sa source est puisée dans le cœur même de Dieu, tou­tes ces facultés peuvent éminemment servir au salut de l'homme et à la plus grande gloire de Dieu. C'est pourquoi un caractère même aussi encombrant que celui de saint Bernard est façonné à la mesure de l'amour de Dieu.

Voici un petit passage de l'un de ses sermons où il parle de lui-même et montre combien ce qui est important dans la vie ce n'est pas de briller, même aux yeux des rois et des papes comme ce fut son cas, ce n'est pas d'être "brillant" intellectuellement, ce n'est pas d'éclabousser les autres de son arrogance parce que l'on aurait la vérité avec soi, mais c'est d'avoir au cœur le souci de la lumière, de cette lumière dont la source est Dieu et qui touche chacun des êtres.

"Vous me demandez comment J'ai pu recon­naître Sa présence puisque ses voies sont introuva­bles. Mais Il est vif et efficace, et aussitôt Il est venu à moi. Il a éveillé mon âme qui dormait. Il a amolli et blessé mon cœur qui était dur comme la pierre et malade. Il s'est mis aussitôt à arracher, à détruire et à planter, à arroser ce qui était sec, à éclairer ce qui était ténébreux, à ouvrir ce qui était fermé, à enflam­mer ce qui était froid, à redresser ce qui était tortueux et à aplanir les chemins raboteux, si bien que mon âme bénissait le Seigneur et que tout en moi glorifiait Son Nom. C'est ainsi que l'Epoux, entrant dans mon âme de temps en temps, ne m'a fait connaître sa venue par aucun signe, ni par la voix, ni par la figure, ni par la démarche. Je n'ai perçu par aucun sens qu'Il eût pénétré dans l'intime de mon être. J'ai seulement senti sa présence par le mouvement de mon cœur."

Voilà l'appel que saint Bernard nous adresse aujourd'hui. Dieu parle à notre cœur et il nous faut avoir l'intelligence du cœur qui répond. Ce n'est pas en s'enfermant entre quatre murs, même si c'est un beau cloître, que le Seigneur va toucher notre cœur. Saint Bernard qui avait beaucoup voyagé avait dé­couvert ce secret que son cloître, ces quatre murs de pierre ajourés, ouvert sur le ciel, planté comme un jardin sur la terre, c'était l'intérieur même de son être. C'est ce cœur que Dieu a planté, arrosé et qu'Il ouvre aux dimensions du ciel pour que l'être tout entier soit ravi et contemple en lui-même la splendeur et la beauté de Dieu qui ne cesse de nous rendre parfaits comme Lui-même est parfait.

 

 

AMEN