LE DOCTEUR MYSTIQUE
Ct 8, 6-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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aint Bernard est une des plus grandes figures de l'histoire de l'Église. Ce jeune seigneur, Bernard de Fontaines, entra comme moine à Citeaux, mais dès ce moment une caractéristique de sa personnalité se manifeste, il n'y entre pas seul. Avec lui, il amène trente de ses amis. Il fallait que le jeune monastère récemment fondé ait beaucoup de courage pour accepter, d'un seul coup, trente novices arrivés en troupe derrière le jeune Bernard. Avant même donc d'être moine lui-même, il était déjà un entraîneur d'hommes qui les convertissait, un pécheur d'homme qui les entraînait avec lui dans cette recherche de Dieu.
Rayonnement de saint Bernard, séduction de sa personnalité, mais surtout puissance intérieure de la flamme qui l'habitait et qui se propageait autour de lui. Car dans cette vie monastique, il va se donner à fond, jusqu'à ruiner sa santé par une excès de pénitence. Pourtant sa vie ne sera pas une vie passée dans le silence, dans la solitude. Il va être sans cesse jeté sur les routes. La fondation de Citeaux rayonne tellement, grâce à lui d'ailleurs, qu'il devient abbé de Clairvaux. Ses disciples sillonnent toute l'Europe, il prêche la croisade, l'un de ses fils spirituels devient pape, il parle haut et fort dans l'Église, prêchant "à temps et à contre-temps". Voilà donc une vie bien agitée pour une vie monastique. Pourtant saint Bernard a été, avant tout, un des grands docteurs mystiques qui a écrit, entre autres oeuvres "Le traité de l'amour de Dieu" et un des sublimes commentaires du Cantique des cantiques, l'œuvre la plus mystique de toute la Bible.
Certes saint Bernard n'était pas toujours d'un caractère facile. Dans sa lutte pour faire triompher sa conception de la vie monastique, une conception exigeante et difficile, il a lutté contre les bénédictins non réformés de Cluny et il n'était pas toujours très tendre envers eux. Mais c'est parce qu'il était emporté par une passion dévorante pour cette recherche de Dieu et de Dieu seul. Il a lutté aussi contre le grand docteur Abélard envers lequel il a été impitoyable. Souvent on retient de cet épisode le portrait d'un homme qui écrase son adversaire. On oublie que, si Abélard a des côtés sympathiques comme homme et comme passionnément épris d'Héloïse, il avait des défauts dangereux pour l'histoire de l'Église. Il avait notamment écrit un ouvrage intitulé "SIC ET NUNC" ce qui veut dire "Oui et Non", dans lequel il accumulait des citations des Pères de l'Église qui se contredisaient les unes les autres, ce qui évidemment, réduisait pas mal la portée de ces citations et qui aboutissaient à faire des pères de l'Église un simple arsenal d'argumentations en vue d'une manière tout à fait rationnelle de traiter la foi et la pensée de Dieu. Si saint Bernard s'est opposé si fort à Abélard, c'est pour défendre les pères de l'Église et défendre surtout une certaine manière d'écouter la Révélation, de la méditer, de se laisser prendre par elle, non pas pour en faire un arsenal de discussion et de polémique, mais pour en faire une vie profonde, spirituelle qui nous emporte. Et sur ce point saint Bernard se présente bien comme le continuateur des plus grands pères de l'Église et de saint Augustin en particulier. Il est d'ailleurs extraordinaire de penser que l'âge d'or des pères de l'Église (qui va du deuxième au cinquième siècle pour s'atténuer ensuite à cause de la période barbare des huitième, neuvième et onzième siècles) va ressusciter au douzième siècle à cause de saint Bernard avant que l'on passe à une théologie plus systématique et plus rationnelle. Saint Bernard est à l'origine de cette reviviscence patristique. Vous avez un jour ou l'autre dans les lectures des Vigiles entendu les noms de Guerric d'Igny, Aelred de Rielvaux, Guillaume de saint Thierry, Baudouin de Cantorbéry. Tous, cisterciens ou pas, sont des disciples de saint Bernard. Ils ont subi son influence et c'est à partir de sa personnalité rayonnante que ce douzième siècle été une des plus belles périodes de l'histoire de l'Église et la vraie renaissance qui a précédé celle des quinzième et seizième siècles.
Comment saint Bernard a-t-il pu avoir une telle influence, un tel rayonnement, une telle activité, alors qu'il était seulement un moine et seulement épris de contemplation. C'est précisément parce qu'il a voulu être totalement immergé dans l'amour de Jésus. Jésus n'est pas pour lui un maître ou un guide, Jésus n'est pas seulement un prophète ou un Fils de Dieu lointain, Jésus c'est l'ami intime de son cœur. Saint Bernard répétait sans cesse ce nom de Jésus qui était le nom de son ami, le nom de son bien-aimé. Dans un sermon sur le Cantique des cantiques, il s'écrie : "Toute nourriture de l'âme est sèche si elle n'est arrosée de ce nom de Jésus. Elle est insipide si elle n'est assaisonnée de ce sel. Un livre n'a point de goût pour moi si je n'y trouve le nom de Jésus. Un entretien, un sermon ne peuvent me plaire si l'on n'y parle pas de Jésus. Jésus, c'est le miel pour ma bouche ! Jésus, c'est une mélodie pour mes oreilles, un chant d'allégresse pour mon cœur !"
C'est cette intimité tellement profonde, tellement amoureuse avec Jésus, son bien-aimé, le bien-aimé du Cantique, c'est cette intimité qui, ayant rempli toute sa vie, faisait que tout le reste venait par surcroît. Que saint Bernard soit sur les routes ou qu'il soit au monastère, qu'il prêche la croisade ou qu'il murmure dans son cœur le Cantique des cantiques, qu'il fasse des disciples et les envoie à travers le monde ou qu'il soit seul en prière pour les pécheurs, tout cela n'avait qu'une importance secondaire. Une seule chose comptait pour lui : Jésus. Il était avec Jésus et auprès de Jésus, avec Marie la mère de Jésus, dont il a parlé aussi avec des mots pleins de tendresse et de douceur.
C'est cela le secret de l'unité d'une vie. L'unité d'une vie ne se fait pas par les activités plus ou moins importantes qui s'y déploient, l'unité d'une vie se fait par la passion qui habite le cœur. Et si cette passion est celle de Jésus, alors tout le reste s'organise, trouve sa place, car le rayonnement de cet amour unique explique tout, transfigure tout et ramène tout à l'unité de cet unique amour.
AMEN