QUAND DIEU REJOINT LE CŒUR DE L'HOMME
Ct 8, 6-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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'il fallait choisir une seule figure pour présenter le Moyen Age chrétien et la foi médiévale, je crois qu'il faudrait prendre saint Bernard. Certes on dira toujours qu'il n'est pas le plus grand dans tous les domaines. C'est vrai. C'est vrai que, par exemple en théologie c'est saint Thomas d'Aquin qui a sans douté porté à sa perfection la science de la théologie au treizième siècle, mais saint Bernard avait déjà fait beaucoup pour que les hommes de cette époque comprennent le sens de l'effort théologique. De même le rayonnement de sainteté le plus populaire a été sans doute celui de saint François d'Assise qui a marqué profondément le Moyen Age. Et c'est vrai que saint Bernard, de ce côté-là, même s'il a eu aussi un très grand rayonnement n'avait pas cette simplicité de bon caractère que saint François pouvait avoir. On raconte d'ailleurs que le pauvre saint Bernard était logé à mauvaise enseigne car il avait des maux d'estomac terribles et tout le monde s'en apercevait. Mais, même s'il n'est pas le plus grand dans tous les domaines, il a marqué d'une empreinte absolument décisive toute l'orientation de la foi et de l'histoire du christianisme à partir du douzième siècle.
C'est une époque qui a été sans doute décisive dans l'histoire de notre Occident actuel. C'est au douzième siècle que commence à se constituer tout le mouvement urbain, que commencent à se tisser à travers l'Europe toutes les grandes voies de communication avec tout le commerce. C'est aussi à cette époque-là que toute la société retrouve un nouveau souffle et un nouvel élan. Or je crois que saint Bernard a apporté beaucoup dans cette nouvelle conception à la fois de la société et de l'homme et tout cela à la lumière de l'évangile et du mystère de Dieu. En effet quand on essaie de réfléchir à ce que saint Bernard a apporté en propre à notre histoire de l'Église ou de notre Église occidentale, on trouve essentiellement ceci : le mystère de Dieu rejoint l'homme dans ce qu'il a de plus humain, c'est-à-dire son cœur. Et je crois que toute la méditation de saint Bernard, ce qui fait que, encore aujourd'hui quand nous lisons par exemple les homélies sur le Cantique des cantiques cela nous touche si profondément, c'est parce qu'il est le premier à avoir développé, à avoir thématisé, à avoir essayé de montrer que lorsque Dieu part à la rencontre de l'homme Il le touche et Il le rencontre sur tous les registres de sa vie intérieure : l'affectivité la volonté, la sensibilité, l'intelligence, la raison, tout est matière à rencontre de Dieu. Peut-être que saint Augustin avait commencé un peu dans ce sens-là mais c'était moins net. Et c'est pour cela que saint Bernard est sans doute celui qui a mis en place cette très belle conception de l'homme qui a marqué tout le Moyen Age.
L'homme est par tout lui-même rencontré par son Seigneur. Et chez saint Bernard ce qui est le point focal, le point de rencontre, c'est précisément le cœur au sens où la rencontre de Dieu avec l'homme est une rencontre de cœur à cœur. C'est pourquoi chez saint Bernard c'est cela exactement que signifie l'amour : c'est la manière même dont le cœur humain est touché par le cœur de Dieu. Pour vous en donner un exemple assez beau, je crois qu'il n'y a pas de meilleur moyen que de lire un de ses sermons sur la confession de Pierre, sur les trois questions posées à Pierre par Jésus. Saint Bernard s'interroge pour savoir ce que sont ces trois amours et il dit que ce sont trois amours qui sont l'amour d'un seul cœur. Et pour expliquer cela il en vient à nous expliquer pourquoi Dieu s'est incarné.
"L'amour que nous appelons l'amour du cœur est plus particulièrement excité par la considération du mystère de l'Incarnation de Jésus Christ et par la méditation de la conduite qu'Il a tenue dans la chair et surtout des circonstances de sa Passion. Dieu, voyant les hommes devenus tout à fait charnels, leur montra dans l'Incarnation, une douceur si extraordinaire qu'il faut avoir un cœur plus dur que la pierre pour ne pas l'aimer de toute l'énergie de nos affections. Or voulant conquérir une créature aussi noble que l'homme, Dieu se dit : si je le contrains par violence, je le traite comme un âne et non comme un homme, il ne viendra ni de son plein gré, ni de son libre consentement, et ainsi il ne pourra pas dire : "C'est volontairement que je T'offre le sacrifice !" Mais donnerai-je mon royaume à des ânes ? Pour que l'homme vienne donc volontairement Je l'effraierai pour voir s'il se convertit et s'il vit. Dieu l'a donc menacé des châtiments les plus cruels, de ténèbres éternelles, d'un ver qui ne meurt pas, d'un feu inextinguible. Mais, puisque même ainsi l'homme ne le laissait pas toucher, Dieu se dit :
"Je sais que l'homme n'est pas seulement accessible à la crainte, mais qu'il se laisse aussi aisément gagner par l'intérêt : je vais donc lui promettre ce qui peut flatter ses désirs. Les hommes souhaitent passionnément l'or, l'argent et les biens de cette nature, surtout ils souhaitent une longue vie, cela est évident. Mais s'ils désirent avec tant de passion une vie si misérable, si pénible et si courte, avec combien plus d'empressement aimeront-ils une vie tranquille, bienheureuse et sans fin !" Et dans cette pensée Il leur a promis la vie éternelle que l'œil n'a point vue, dont l'oreille n'a rien entendu, dont le cœur de l'homme n'a point conçu l'idée.
Voyant encore ce moyen inutile, Dieu dit, il m'en reste un troisième et celui-là est infaillible. L'homme n'est pas seulement capable de crainte et de cupidité, il est encore sensible à l'amour et rien n'est plus puissant pour l'attirer. Dieu est dont venu dans la chair et Il s'est rendu si aimable dans cet état qu'Il ne pouvait nous témoigner plus d'amour qu'en donnant sa vie pour nous. Certes celui qui, après un pareil témoignage, refuse de se convertir ne méritera-t-il point de s'entendre dire :"Qu'ai-je dû faire pour toi que je n'aie fait ?" Jamais Dieu ne nous a mieux marqué son amour que dans les mystères de son Incarnation et de sa Passion. Rien ne nous découvre avec plus d'éclat ni d'efficacité sa bonté et sa miséricorde que l'humanité dont Il a voulu se revêtir, suivant ce témoignage de l'apôtre : "La bonté et l'humanité de Dieu notre Sauveur nous sont apparues." Il est vrai sa puissance était cachée lorsqu'Il est venu dans la faiblesse, ce qui faisait dire au prophète Habacuc : "La force s'est cachée" sans doute sur la croix, "dont les extrémités étaient en ses mains." Sa Sagesse aussi s'est cachée dans son Incarnation, et là Jésus-Christ a voulu sauver les croyants par la folie de sa Parole. En effet, n'est-ce pas, en l'apparence du moins, folie à Lui d'avoir donné sa vie pour des ingrats, de s'être chargé des péchés du monde, et d'avoir payé des dettes qui n'étaient pas les siennes ? N'était-ce pas être enivré du vin de la charité, s'oublier entièrement et agir contre le conseil de saint Pierre disant : "Ayez donc pitié de vous-mêmes ?" Il est donc vrai que sa force a été cachée, et sa Sagesse voilée dans l'Incarnation, mais Il ne pouvait donner des preuves plus grandes de sa bonté, ni la déployer avec plus d'évidence et de certitude. C'est donc à juste titre que nous avons rapporté toutes ces merveilles à l'amour affectueux du cœur."
AMEN