L'AMOUR EST SANS LIMITES

Ct 8, 6-7; Lc 11, 5-13
St Bernard - (20 août 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Crépy-en-Valois : Saint Bernard

S

 

aint Bernard nous a parlé de l'amour de Dieu avec une profondeur dont personne n'a pu et n'a su s'approcher dans l'histoire de l'Église. C'est pourquoi je voudrais lui laisser la parole et vous lire quelques-unes de ses pages. Commentant le Can­tique des cantiques que les juifs ont mis dans la Bible parce qu'ils ont reconnu dans ce fiancé Dieu Lui-même, et dans la fiancée le peuple d'Israël où chacun d'entre nous qui se tourne vers le Seigneur avec cette passion qui est celle de l'amour et de la tendresse, il écrit : "L'amour se suffit à lui-même. Il est à lui-même son propre mérite, il est à lui-même sa récompense. L'amour ne cherche pas hors de lui-même sa raison d'être ni son fruit, car le fruit de l'amour c'est l'amour même. J'aime parce que j'aime. J'aime pour aimer."

Souvent nous pensons qu'entre Dieu et nous il y a d'abord des rapports de justice, que Dieu est là pour rétablir un certain équilibre que nos insuffisan­ces compromettent sans cesse, mais la vérité c'est que Dieu est amour et que l'amour n'est pas un moyen pour récompenser ou punir. L'amour n'est pas quelque chose qui servirait à autre chose, fût-ce à rétablir la justice. L'amour c'est la passion du cœur de Dieu pour nous qui n'a pas d'autre but, d'autre désir que d'allu­mer en nous un amour semblable au sien, afin que nous puissions connaître le bonheur d'aimer qui est le bonheur de Dieu. Saint Bernard ajoute : "De tous les mouvements de l'âme, de tous ses sentiments et de toutes ses affections l'amour est le seul qui permette à la créature de répondre à son créateur, sinon d'égal à égal du moins dans une réciprocité de ressemblance, car lorsque Dieu aime, Il ne veut rien d'autre que d'être aimé. Il n'aime que pour qu'on L'aime, sachant que ceux qui L'aimeront trouveront dans cet amour même la plénitude de la joie".

Aimer c'est donc le but de toute vie parce que, précisément l'amour c'est Dieu. Saint Jean nous dit "Dieu est amour" et nous révèle ainsi ce qu'on a pu dire de plus profond sur la nature, l'essence, la vie même de Dieu. Dieu est amour, c'est-à-dire, en Lui ce don qu'Il fait à ses créatures et qu'Il se fait d'abord à son propre Fils, cet amour est la plénitude suffisante de son être et de sa joie. C'est pourquoi Dieu n'a pas d'autre désir que de nous communiquer cet amour pour nous faire participer à cette joie, nous apprendre à aimer car aimer cela suffit et cela n'a pas besoin d'être suivi de récompense. Saint Bernard continue : "L'amour de l'Époux, ou plutôt l'amour qu'est l'Époux n'attend qu'un amour réciproque et la fidélité. Qu'il soit donc permis à l'âme qu'Il chérit de L'aimer en retour. Comment l'épouse pourrait-elle ne pas aimer puisqu'elle l'épouse de l'amour ? Comment l'amour ne serait-il pas aimé ? "

Voilà donc tout le mystère de notre foi, de notre vie chrétienne, tout le mystère de l'évangile car saint Bernard est là l'écho exact des paroles du Christ Lui-même ou de celles que les évangélistes, à com­mencer par saint Jean, nous ont retransmises : "Je vous donne un commandement, un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés." Et saint Paul commente : "L'amour, la charité est la plénitude de toute loi." C'est pourquoi si saint Bernard a si bien parlé de l'amour, c'est qu'il vivait dans la contemplation de son Bien-Aimé. Ses sermons sont remplis de cette tendresse enthousiaste qui le porte vers Celui qui est l'unique de son cœur. Il aimait répéter sans cesse le Nom de Jésus, suivant en cela la coutume de nos frères d'Orient, qui par le mouvement de leurs lèvres, de leur respiration et de leur cœur, scandent leur vie, leurs occupations et tout ce qu'il font par cette répétition du nom de Jésus. Saint Bernard dit à ce sujet : "Son Nom est comme une huile répandue, si bien répandue qu'elle n'inonde pas seulement le ciel et la terre mais jusqu'aux enfers, si bien qu'au nom de Jésus tout genou fléchit au ciel, sur terre et aux enfers et que toute langue proclame : Ton Nom est comme une huile répandue. Le nom de Jésus est lumière, il est nourriture. Toute nourriture de l'âme est sèche si elle n'est imprégnée de cette huile. Ce que vous écrivez est lettre morte pour moi si je n'y lis le nom de Jésus. Vos paroles dans les discus­sions me lassent si vous ne prononcez pas le nom de Jésus. Jésus, miel dans la bouche, mélodie pour mon oreille, chant pour le cœur."

C'est cette communion permanente avec Celui qu'il aimait et dont il répétait inlassablement le nom pour s'en imprégner, c'est cette communion avec Jé­sus qui a ouvert le cœur de saint Bernard à la com­préhension de ce qu'est l'amour. Il n'y a pas d'autre expérience spirituelle que celle de se savoir aimé et de savoir que Celui qui nous aime désire partager avec nous cet amour. C'est cela la Pâque du Seigneur. Il nous a aimés jusqu'au bout pour que son Esprit puisse enflammer notre cœur, l'emporter comme d'un vent violent afin que nous puissions comme l'Épouse du Cantique courir après Celui que son cœur aime.

Nous pouvons humblement, à notre place, connaître ce que nous dit saint Bernard. Nous savons bien que c'est cela le secret du bonheur, le secret de la joie parce que c'est le secret même de Dieu. Alors, n'ayons pas peur de nous laisser aimer par Dieu, n'ayons pas peur d'apprendre auprès de Lui à aimer, à l'aimer, Lui, et à nous aimer les uns les autres avec cette tendresse, cette délicatesse, cette patience, cette force cette flamme qui habitait le cœur de saint Ber­nard, qui le dévorait, qui le rendait dévorant pour les autres. N'ayons pas peur de nous laisser enseigner par le Christ, par les saints et par saint Bernard, cet amour qui est le seul secret de la vie et la seule chose qui compte.

 

AMEN