L'ART CISTERCIEN : UN NID POUR L'ÉPOUX ET L'ÉPOUSE

Ct 8, 4-7

(20 août 2008)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Abbaye de Fontenay

F

rères et sœurs, j'aurais voulu attirer votre attention aujourd'hui sur un des aspects de la biographie de saint Bernard, c'est la question de l'art. Pour beaucoup d'entre nous, saint Bernard est cet homme qui est à l'origine de ce qu'on appelle improprement l'art cistercien (je ne vais pas avoir la prétention en quelques minutes de régler ce gros problème puisque aucun archéologue et historien de l'art n'est d'accord sur ce sujet). Néanmoins, il semble bien que saint Bernard ait donné une certaine impulsion pour ce que nous appelons l'art cistercien qui se résume pour nous provençaux, à ce que nous appelons les trois filles ou les trois sœurs, comme vous voulez, Sénanque, le Thoronet dans le Var et plus près de nous, Silvacane. 

       Nous savons combien ces églises sont propices à la méditation, et nous savons que nous, hommes et femmes du vingt-et-unième siècle, sommes plus particulièrement touchés par ces églises, beaucoup plus que par d'autres dans lesquelles quand on entre, on est assailli par les tableaux, les lumières, les couleurs, le mobilier, et beaucoup d'entre nous aimons ce genre de dépouillement de ce qui est devenu bien après ce que nous appelons maintenant l'art cistercien. 

       Cet art cistercien, développé par Bernard ne doit pas être rapproché du désir de pauvreté qui animait le cœur des premiers cisterciens. Saint Bernard dans ce dépouillement, n'a pas voulu faire œuvre de pauvreté pour aller à l'encontre de l'art clunisien qui lui, développait ses fastes dans la petite ville de Cluny. Ce n'est pas le problème de saint Bernard. A tel point que quand on lit les textes et que l'on regarde les moyens et la manière dont ces églises ont été construites, je peux vous assurer qu'il n'est nulle question de pauvreté. Les cisterciens ont soin de retrouver les bois les plus précieux, les plus nobles et les plus chers, les pierres les plus belles et les plus lumineuses, ils ne regardent pas aux notes de frais. 

       La question n'est pas d'opposer d'un côté l'art des riches, avec un art de pauvres. En fait, le problème de saint Bernard c'est le statut de l'art dans sa recherche de Dieu. Pour lui, l'art de Cluny, l'art de la couleur, des images a un gros défaut, c'est qu'il a tendance à faire sortir notre âme de nous, pour aller vers l'extérieur et faire ensuite fonctionner notre intellect et notre logique face à ces tableaux, des vitraux, à des décorations. Pour Bernard, cela n'aide pas à rencontrer Dieu. En fait, pour saint Bernard tous les moyens techniques et financiers sont importants pour créer un bâtiment le plus neutre possible dans lequel les couleurs n'interviennent pas et où le moyen roi est la lumière. Saint Bernard va développer un art axé sur la lumière, une lumière neutre et ascétique. L'église n'est pas un lieu dans lequel on rentre pour se laisser saisir par une sorte de flash coloré et pour repartir en en ayant plein les yeux, l'église est avant tout un lieu d'accoutumance. Il ne faut pas oublier que les églises cisterciennes ne sont pas pour les touristes (excusez-moi s'il y en a parmi vous), l'église cistercienne est avant tout pour la communauté monastique. A tel point qu'il n'y a pas de portail d'entrée pour entrer dans une église cistercienne. L'entrée principale de l'église se trouve du côté des moines. Il y a une petite porte qui permet aux hôtes qui sont accueillis de pouvoir entrer dans l'église pour participer aux offices. L'église est avant tout un lieu d'accoutumance pour que les moines puissent se laisser saisir par cette lumière qui change au cours de la journée, c'est le premier cycle auquel est convié le moine, et un cycle beaucoup plus vaste qui est le cycle de l'année. 

       L'art chez saint Bernard doit aider l'âme non pas à sortir d'elle mais à venir au cœur d'elle-même pour rencontrer Dieu. C'est un face à face que l'art doit préparer. C'est une sorte de nid préparé pour les noces de l'Époux et de l'Épouse. C'est la raison pour laquelle cet art architectural se retrouve repris à travers les homélies de saint Bernard, qui a beaucoup écrit sur le Cantique des Cantiques. L'art, l'église, l'office monastique doivent être avant tout la rencontre intime entre l'Époux et l'Épouse. 

       Je voudrais éclairer d'une autre manière ce que je viens de dire sur les réflexions esthétiques qui animent saint Bernard, j'aurais voulu lire avec vous quelques brefs passages d'une homélie sur le Cantique des Cantiques pour vous montrer que saint Bernard n'est pas du tout intéressé par cette sorte d'extériorisation. C'en est presque égoïste. "L'amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est à lui-même son mérite. Et il est à lui-même sa récompense. L'amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d'être ni ses fruits. Son fruit, c'est l'amour même. J'aime parce que j'aime, j'aime pour aimer".

       Frères et sœurs, nous n'avons pas toujours l'occasion de prier dans une église cistercienne, mais ce que saint Bernard nous invite à faire, c'est en tout temps et en tout lieu, de préparer véritablement un lieu, une sorte de nid dans lequel nous pouvons accueillir le Seigneur dans le face à face du Bien-Aimé et de la Bien-Aimée. 

 

       AMEN