LA SOURCE DE NOTRE RÉSURRECTION 

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

Assomption (Chanteuges)

F

rères et sœurs, fêter le mystère de l'Assomption suppose une sorte d'audace dans notre foi que nous ne soupçonnons guère. En effet, la plupart du temps, on s'est réfugié pour expliquer ou justifier les fêtes de Marie chez les catholiques, dans une sorte de sentimentalisme : il fallait quand même que Jésus fasse quelque chose pour sa maman, cette religion manquait un peu de féminité, il fallait une sorte de présence celle de la mère de Jésus que l'on voit à distance dans l'évangile mais qui a été considérablement développée dans la liturgie et surtout dans la dogmatique catholique et orthodoxe.

Du coup, on s'est demandé à quoi servait cette majoration du rôle de Marie et si elle est conforme à la pure tradition évangélique, ce qui expliquerait certaines tensions avec nos frères réformés. En réalité, cette fête a une racine de compréhension du mystère du salut qui est tout à fait originale et fondamentale. Pour tous les chrétiens, quels qu'ils soient, l'affirmation "le Christ est ressuscité d'entre les morts", normalement ne fait pas de problèmes mais c'est la base. Si l'on admet que le Christ est ressuscité d'entre les morts, si l'on ne veut pas fêter Pâques, c'est simple, on n'est pas croyant. Pourquoi ? parce que ce que l'on veut dire c'est que tout le salut de l'humanité, non seulement pour la vie présente mais pour la vie à venir, vient par l'humanité de Jésus-Christ, lui qui est né, qui a vécu notre condition d'homme, qui a été jugé, condamné, mis à mort, crucifié sur la croix, mis au tombeau et qui est ressuscité.

C'est le fil rouge du Credo, le fait qu'un seul, comme on le disait dans la lecture, "par la mort d'un seul l'humanité est morte et par la vie et la résurrection d'un seul, toute l'humanité est appelée à la résurrection". Mais voilà, l'humanité de Jésus a le rôle de moteur, elle est le transmetteur de la vie éternelle. L'humanité de Jésus, Jésus vrai homme et vrai Dieu, est source de la résurrection. C'est lui qui la réalise, c'est lui qui l'a voulu selon la conformité au dessein du Père. C'est lui qui nous la propose et qui ne cesse de la proposer à tout homme qui entre dans le mystère de sa mort. Ici, l'affirmation de la résurrection c'est l'affirmation de la source de la résurrection. La vie éternelle vient uniquement de Jésus-Christ incarné, mort et ressuscité. Quand on croit cela, on est chrétien. C'est déjà suffisamment difficile à croire comme ça que la seule source de la vie éternelle c'est la réalité même de la puissance de vie divine, communiquée par l'humanité de Jésus. De ce point de vue-là l'humanité de Jésus est une source d'énergie.

Le problème qui n'a pas manqué de se poser assez rapidement est le suivant : d'accord pour l'humanité de Jésus qui est source, mais l'effet, la conséquence, la manière dont cela va se réaliser ? D'où cela vient-il ? oui, mais plus simplement comment cela se passe-il en nous ? Ce n'est pas simplement la question de la source, mais la question de l'estuaire et de la mer, c'est-à-dire dans notre humanité, comment cette source va-t-elle agir, va-t-elle être efficace et effectivement nous ressusciter?

C'est exactement cela que signifie la fête de l'Assomption de la Vierge Marie. Il a fallu une vingtaine de siècles pour en arriver là. C'est une méditation qui n'a été proclamée que sous Pie XII, donc tout récemment, pour arriver à essayer de dire dogmatiquement, dans la foi, ce qui n'explique pas tout, mais dire dans la foi, que la résurrection est non seulement une affirmation de Jésus comme source de la vie éternelle, mais que cette vie éternelle avait déjà commencé à se réaliser et à se concrétiser dans l'humanité. On aurait pu dire simplement que Jésus-Christ agit et nous donne la vie éternelle par les sacrements, c'est pour cela qu'on vient à la messe, qu'on communie, qu'on demande pardon de nos péchés, qu'on se fait baptiser, etc … Certes, jusque-là, il n'y avait aucun problème et tout le monde était d'accord. Mais on a voulu dire plus. On a voulu essayer de dire, en respectant l'obscurité et l'opacité du mystère, comment la réalité même de la puissance de la vie éternelle communiquée par l'humanité du Christ allait commencer à germer, à porter du fruit dans l'humanité.

Remarquez-le bien, c'est pour cette raison que l'on a choisi la mère comme "banc d'essai" ! Si vous y réfléchissez un instant, c'eut été aussi légitime de la part de Jésus de faire l'assomption de saint Jean, de saint Pierre (malgré ses coups de caractère !) ou de saint Paul. A partir du moment où ces personnes avaient de bons et fidèles serviteurs, on aurait pu dire dans l'Église qu'eux aussi sont montés dans les cieux, comme Élie dans son char de feu, comme Enoch dans les origines de la Genèse. On aurait pu imaginer que la réflexion de l'Église se polarise sur l'assomption de saint Pierre pour montrer qu'ayant été un bon et fidèle disciple, il avait été récompensé par le Christ et qu'il l'a été par le mystère d'une assomption spéciale assumée dans la gloire de Dieu. Or, c'est Marie qui a été choisie. On ne peut pas dire que Marie ait été absolument décisive pour l'extension de la Parole dans le bassin méditerranéen. On l'a fait voyager un tout petit peu partout dans sa maison d'abord à Éphèse puis à Lorette, laissons la place à la légende dans ce domaine !

Pourquoi Marie ? Dieu a voulu montrer que le premier point d'impact de la résurrection se situe là où il était entré dans le monde. C'est une intuition fantastique à laquelle nous n'accordons pas assez de place. Quand Jésus veut montrer que la puissance de sa résurrection va pouvoir toucher l'humanité, chacune de nos humanités, chacun de nos destins et de nos histoires personnelles, que fait-il ? il montre que sa puissance de résurrection a d'abord commencé dans la chair qui l'a accueilli et par laquelle il est entré dans notre humanité. Jésus a voulu que son entrée dans la condition humaine soit le lieu même du premier signe de la résurrection pour nous. C'est Marie, dans sa capacité d'être mère, dans sa chair, dans sa féminité, dans sa vie affective, c'est cela qui lui a permis d'accueillir dans la foi le Christ, le Fils de Dieu comme source de résurrection, et le Christ a dit : c'est là que commencera la résurrection pour l'humanité tout entière.

C'est très important parce que cela montre que la résurrection n'est pas simplement un événement qui se passera après. Ce que l'Église a voulu dire c'est que la résurrection est déjà active et en travail maintenant. Où ? Dans la condition de notre histoire incarnée, de notre histoire humaine, de notre condition de chair, de sang, d'esprit, de volonté, d'affection, de liberté. Jésus en donnant à sa mère la grâce d'être élevée dans sa gloire à lui a voulu nous dire que l'efficacité de la résurrection commençait dans la création là où lui-même était entré. Désormais, pour chacun d'entre nous c'est un peu la même chose. L'efficacité, la force, la puissance de la résurrection en nous, elle commence là où le Christ est entré dans notre vie. Le Christ par la puissance de sa résurrection, en visant le point de départ de sa propre existence humaine sur la terre, c'est-à-dire la Vierge Marie, sa maternité, le Christ a montré que désormais le point de départ de l'aventure spirituelle de la résurrection pour chacun d'entre nous c'est là où le Christ nous touche et nous atteint depuis le début de notre histoire.

C'est une fête magnifique ! En fait, c'est la fête de l'Église au sens où chacun d'entre nous aujourd'hui commence à vivre réellement dans son corps, dans sa chair, dans son esprit, dans son cœur, le mystère de la résurrection. Personne d'entre nous à partir du moment où il est touché, atteint par la grâce qui n'atteint pas seulement notre esprit, nos idées et notre théologie, cette grâce atteint le cœur de notre humanité. C'est pour cela qu'en montrant que c'est l'humanité même de la Vierge Marie qui est ainsi atteinte, qui est ainsi transférée dans le mystère de la gloire de Dieu, il nous montre que pour nous, même si ce n'est pas d'une façon aussi extraordinaire, c'est déjà la même chose qui commence en chacun d'entre nous.

Frères et sœurs, cette fête de l'Assomption, c'est quand même quelque chose d'extraordinaire. C'est une intuition dogmatique de l'Église moderne qui a compris à un certain moment que petit à petit la culture contemporaine devenait parfois de plus en plus spiritualiste, de plus en plus proche d'une sorte de négation, de relativisation de la condition corporelle de l'homme. Cette fête montre précisément que le mystère de l'impact de la puissance de la vie éternelle du Christ dans l'humanité de chacun d'entre nous nous rejoint au plus intime de nous-même. Ce n'est pas une fête "intellectuelle". C'est une fête dans laquelle le Christ rejoint le premier moment où il est entré dans la vie humaine par une conception par sa chair qu'il a reçue de la Vierge Marie. C'est le signe que pour nous aussi, lorsque nous considérons notre propre itinéraire, notre propre avancée, notre propre cheminement d'assomption, ce que nous voulons dire c'est que chacun d'entre nous, quel qu'il soit, est rejoint par la puissance de la résurrection du Christ là où lui-même a commencé à œuvrer et continue à œuvrer.

 

AMEN