LA DOUBLE MATERNITÉ DE MARIE

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Corneilla : L'Assomption

F

rères et sœurs, nous voici donc ce jour en la fête de l'Assomption. En cette fête de l'Assomption le ton donné par l'évangile que nous avons entendu, de la Visitation, deux femmes enceintes qui se rencontrent, ces deux moments peuvent sembler traduire des événements vraiment de l'ordre privé. D'ailleurs ne dit-on pas pour résumer la fête de l'Assomption que après que Marie, Mère de Dieu ait accueilli en son sein le Fils de Dieu, aujourd'hui, le jour de l'Assomption, le Fils de Dieu l'accueille au ciel. C'est comme si nous étions invités à regarder d'une manière extérieure cette relation plus puissante que tout autre relation, entre un enfant et sa mère, que ce soit au moment de la naissance, Noël, et aussi au moment de la célébration de l'Assomption.

Bien sûr, nous sommes aussi quelque part bénéficiaires du 15 août, puisque grâce au 15 août les français obtiennent encore régulièrement ce fameux week-end, ce pont qui malheureusement cette année tombe un dimanche. C'est donc loupé pour les pauvres qui continuent à travailler d'arrache-pied au mois d'août pendant que les autres se reposent. Ce n'est vraiment pas de chance ! Peut-être que pour certains d'entre vous, vous savez qu'en son temps, le royaume de France a pu bénéficier de certaines grâces par l'intercession de la vierge Marie.

Je vous rappelle qu'historiquement c'est en 1630 que Louis XIII lors d'une campagne militaire en Italie du Nord est près de mourir d'une maladie très grave. Il se relève de cette maladie et ses médecins pensent que c'est un véritable miracle, et à partir de 1630, Louis XIII n'aura de cesse un jour ou l'autre que de rendre grâces à la Vierge. En 1637, n'ayant toujours pas d'enfant mâle pour lui succéder, Louis XIII invite toutes les paroisses de France et de Navarre, à faire une procession le 15 août pour obtenir un fils, et nous l'aurons l'année suivante, c'est le fameux Louis XIV né en 1638.

Mais j'aurais voulu avec vous frères et sœurs, aller plus loin que ces deux bénéfices (je ne fais aucun commentaire de quelqu'ordre que ce soit, politique pour Louis XIV), et pour méditer sur cette fête de l'Assomption je voudrais vous proposer une réflexion sur ce qu'on appelle communément "le privilège", et encore une fois, une méditation sur "le corps". Le privilège, cela dit ce que cela dit, le privilège, c'est de l'ordre de la loi privée. Et comme je le disais au début de cette homélie, nous assistons à la Visitation, deux femmes qui se parlent, c'est d'ordre privé. Un enfant naît, c'est de la joie dans la famille. Une personne meurt, c'est la tristesse dans une famille, et nous pourrions là aussi aujourd'hui nous demander en quoi la fête de l'Assomption nous concerne ? Nous ne sommes pas la vierge Marie, nous nous réjouissons beaucoup pour elle, mais cela ne va pas plus loin. En fait, le privilège, on l'oublie, ce n'est pas pour soi. Le privilège est là pour les autres. C'est le fait qu'à un moment donné on nous donne la possibilité d'avoir une loi particulière, non pas pour soi-même mais pour les autres. C'est une première chose.

La deuxième chose, c'est par rapport à la notion de corps. Quand nous célébrons la fête de l'Assomption, nous ne nous rendons pas compte à quel point elle est le volet complémentaire de la fête de Noël et non pas simplement par rapport à ce que j'ai dit tout à l'heure, une sorte d'échange filial et maternel : je t'ai donné la vie sur la terre, maintenant tu vas me donner la vie au ciel, etc … C'est bien plus profond que cela. En fait, ce qui se passe à Noël, c'est que Marie, Mère de Dieu donne naissance au corps du Christ, le corps salvateur, le corps source de toute grâce et de tout salut. Paradoxalement, ce que nous célébrons à la fête de l'Assomption, c'est le fait que la vierge Marie en tant que femme, est vraiment humaine comme nous tous, elle n'est pas à la fois Dieu et homme, elle est simplement humaine. Ce que nous célébrons en cette fête de l'Assomption, c'est qu'elle reçoit maintenant les bénéfices du salut du Christ, la première, non pas pour elle simplement, mais pour toute l'Église.

Autrement dit, elle a une sorte de double maternité : à Noël elle engendre celui qui nous donne la grâce sans cesse tous les jours, et à l'Assomption, en étant reçue par le Christ dans le ciel, elle ouvre à notre maternité de tous et de chacun. Une maternité plus douloureuse parce que la maternité dont il est question ici, c'est en fait la maternité de la mort. La maternité de la mort, c'est le complément de la maternité de la vie. Le jour du baptême nous recevons la vie de Dieu pour la vivre pour les autres. Le jour de notre mort, nous recevons en quelque sorte les fruits que Marie la première, a reçu en étant accueillie par son Fils, nous recevons les fruits d'une nouvelle vie dans laquelle il ne s'agit plus de s'offrir aux autres comme sur terre, mais de recevoir simplement les bénéfices de la vie éternelle.

C'est cela le mystère de l'Assomption. Cela peut nous sembler quelquefois une fête étrange, nous avons peut-être du mal à expliquer ce qu'est cette fête à ceux qui ne sont pas croyants. La fête de Noël et la fête de l'Assomption nous rappellent quelque chose de très simple mais en même temps de très difficile à expliquer. Nous ne naissons pas pour nous-même, nous naissons pour les autres. Et aussi paradoxal que cela paraisse, nous ne mourrons pas seuls pour nous-même, nous mourrons aussi pour les autres. La fête de l'Assomption rappelle que la mort n'est pas une fin, la mort n'est pas de tirer un trait, et la Vierge morte bénéficie non seulement de la grâce de Dieu, mais en plus ouvre à la maternité de l'Église, c'est-à-dire, nous-mêmes.

Je crois que cela nous permet aussi de méditer pour certains d'entre nous, sur le problème de ce qu'on appelle le processus du deuil, du manque de l'autre, de son effacement, et du sentiment quelquefois que l'autre étant parti, il n'y a plus rien, il n'y a plus de fécondité, et l'on essaie bon an mal an, d'avancer dans la vie avec une profonde blessure. En fait, la Vierge est celle qui est à la fois Mère du Christ, c'est la fête de Noël, et en même temps, Mère de l'Église, c'est la fête de l'Assomption.

Frères et sœurs, que cette célébration soit pour nous une source de joie, le fait de découvrir que nous vivons non pas pour nous, mais pour les autres, et que surtout, comme je le disais il y a un instant, la mort, aussi dur que cela soit, cette mort nous ouvre à une fécondité à la fois pour le Royaume des cieux, mais aussi pour l'Église tout entière.

 

 

AMEN