HUMBLE ET BIENHEUREUSE

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

A

quel âge la Vierge Marie est-elle partie ? Je faisais un rapide calcul avec le frère Daniel à l'instant, si elle a conçu vers l'âge de dix-sept, dix-huit ans, en ajoutant trente-trois, le temps de la vie et de la mort de son Fils, comptons quelques années supplémentaires de pèlerinages, de sessions, etc effectués avec l'apôtre Jean, à Éphèse, et puis, elle est partie vers soixante, soixante-dix ans. Comme nous … A quoi ressemblait la Vierge quand elle a traversé, puisqu'elle n'a pas été touchée par la mort ? C'est vrai que les tableaux et toute la tradition picturale nous la représentent étonnamment "fraîche", comme on dit maintenant dans les revues d'été. Les masques du concombre on fait leur effet, les fraises fraîches aussi, elle est restée jeune. Pourtant, j'avais apprécié dans le film de Gibson la manière dont on lisait sur le visage de cette actrice, cette comédienne, non pas les stigmates comme on le dit souvent, de la vieillesse, je trouve que c'est beaucoup plus joli à dire et beaucoup plus beau à voir, tout simplement l'histoire de la vie, la manière (pardonnez-moi mesdames) dont le visage est éloquent des familles et de vous-mêmes, plus que ceux des hommes qui sont à cet égard moins lisibles. Il y a même une magnifique beauté à lire cette maturité qui s'inscrit dans les traits du visage féminin. Je pense qu'un homme qui aime une femme, aime y voir non seulement la jeunesse, mais en même temps, derrière cette jeunesse, sur cette jeunesse comme sur un papier blanc, s'inscrire des chapitres de sa vie, de la vie de ses enfants et de ses petits enfants. Il y a là une sorte de beauté incroyable, presque une sensualité, peut-être que c'est en vieillissant que je découvre cela, mais il y a une sorte de magnifique beauté du visage de la femme, qui effectivement sur lequel non seulement on voit la permanence de sa jeunesse, mais aussi l'écriture d'une histoire.

Lorsque la Vierge Marie, elle a seize ans, crie cette phrase incroyable : "Il s'est penché sur son humble servante, désormais tous les âges me diront bienheureuse", c'est l'humilité, et en même temps, elle reconnaît, non pas en s'autoproclamant, qu'elle sera vénérée comme la bienheureuse. Que s'est-il donc passé dans le cœur de cette jeune fille pour qu'elle ait l'audace d'être à la fois humble et au-dessus de tous et la première de cette humanité choisie, cette petite part d'humanité que le Christ commence à faire valoir et à faire monter dans sa gloire ?

Quand on a vingt ans, on pense que son âme a l'âge de son corps. C'est le privilège des vingt ans ! En vieillissant un peu, on s'aperçoit que son âme a le même age, mais que l'âge du corps ne suit pas exactement le même registre. Il suit avec peine cette éternelle jeunesse que nous sentons en nous. Il me semble que ce qui nous anime, ce qui nous fait vivre a l'âge de la jeunesse. Il y avait dans un film, un passage que j'ai toujours beaucoup aimé, où l'on voyait un chef d'orchestre qui fait répéter Mozart à un orchestre un peu fatigué, à Toulon, un dimanche après-midi, et les instrumentistes n'avaient qu'une envie, c'était de sortir de la répétition. Le chef d'orchestre de se fâcher en leur disant : "Vous n'y comprenez rien, Mozart, ce n'est que de la jeunesse !" Et Mozart le dit lui-même : "si je suis vulgaire, ma musique ne l'est pas". Je pense que Mozart avait vécu au-delà des turpitudes qu'on lui reproche, mais peu importe, une sorte d'éternelle jeunesse, une sorte d'aspiration permanente qui nous permettait de puiser en son âme les notes de la vie et de la vie qui dure, qui ne s'altère pas.

On pourrait dire de chacun d'entre nous, qu'il y a en nous, quelque part, dans l'âme, une sorte de jeunesse éternelle. Il suffit d'entendre les personnes plus âgées, malades, ou même défigurées par la vieillesse, continuer à vous dire : ce que vous voyez, je ne le suis pas à l'intérieur. Comme si nous avions en nous cette promesse qui n'arrive pas à s'éteindre et qui fait que nous nous étonnons souvent que des gens qui sont très malades ou très abîmés, ne soient pas désespérés, car il y a en eux comme une ancre, quelque chose qui les accroche, qui dit la vie, la vie, j'allais dire, presque éternelle. C'est pour cela que la beauté de la jeunesse, est arrogante, elle est belle, car elle croit que ce moment d'articulation, d'harmonie qu'il y a entre le corps et l'esprit vont durer. On s'aperçoit effectivement qu'il y a quelques à-coups, et que les coups commencent à s'accentuer, à se multiplier, et que les choses ne sont pas si évidentes, et qu'on laisse apparaître dans le corps des éléments que l'âme ne connaît pas. L'âme écrit une autre histoire, elle écrit différemment son histoire, elle ne vieillit pas, elle s'embellit, elle s'enrichit comme le visage d'une femme dont je vous ai parlé.

Je fais l'hypothèse, et je vais à l'encontre de toute l'histoire du sentiment religieux qui nous fait croire actuellement, que pour retrouver une espèce de foi, il faudrait creuser en soi le sentiment oublié, et que ce sentiment nous ouvrirait enfin à l'éternité qui attend à notre porte. Je pense que ce n'est pas exactement ça, ce n'est encore que de l'individualisme. Je pense que Marie a fait l'expérience incroyable, paradoxale, elle a entendu dans son âme le chant du monde. Elle a entendu dans son cœur de femme, touts les chants les plus malheureux et les plus heureux du monde, de tous les hommes. Elle a entendu dans son propre corps, dans ce corps lié à l'âme, tant dans le moment de l'Annonciation que celui de la Visitation, à la fin de sa vie l'Assomption, elle a entendu, et c'est pour cela qu'elle a été choisie dans l'Église comme celle qui a intercédé, elle entend le chant du monde. Ce n'est pas une sorte de sentiment très mystique, très pieux que Marie aurait vécu et qui fait qu'elle aurait été choisie parce la plus pieuse d'entre nous, et qu'elle aurait été tirée du troupeau que nous sommes, pour servir d'exemple. Ce n'est pas parce que son sentiment est le plus noble et le plus pur, comme détaché et décalé du monde, mis à l'abri. Pas du tout ! Au contraire, elle a entendu le chant de tous les hommes, de toutes les races, de toutes les nations, le chant des malheureux, le chant des opprimés, le chant des puissants, le chant de Dieu qui vient visiter le cœur des hommes. C'est cela qu'elle a entendu. Elle a perçu dans son propre cœur humain, de femme, humble servante, petite servante, elle a entendu le chant des hommes, la plainte, l'attente, le désir. A mon avis, elle ne sert pas d'exemple, mais elle constitue une sorte de peuple dont elle est la première parce que derrière elle, des gens vont suivre qui, comme elle, perçoivent à l'intérieur d'eux-mêmes, le chant des autres hommes. Son âme n'est pas une sorte de propriété individuelle, de propriété privée comme on l'entend souvent, "mon" âme. Non, mais je pense que dans l'âme dans chaque homme, dans l'âme des autres hommes, il y a un écho permanent, une sorte de solidarité qui jouerait malgré nous et qui ferait que nous entendons ce que souffrent, ce que vivent les autres hommes et souvent d'ailleurs, nous peinons, nous souffrons de la souffrance des autres, nous nous réjouissons de la beauté des autres. Cette âme-là qui reste jeune, ce n'est pas comme je le disais à l'instant, parce qu'elle se serait mise à l'abri, qu'elle se serait protégée. Non, au contraire, un âme qui reste jeune, ce serait une âme qui prendrait le risque d'embrasser le monde. C'est pour cela que je pense qu'il y a eu dans l'expérience de la naissance de l'Enfant Jésus, comme toute femme doit le vivre, une ouverture au monde et à la vie, une espérance indicible qui fait que toute femme qui est mère, et peut-être que vous confirmerez mon hypothèse, il y a une sorte d'expérience quasi universelle de toute l'humanité à l'intérieur même de la naissance de cet enfant-là. C'est pour cela qu'à cet égard, vous êtes privilégiées, car nous ne pouvons, nous, y accéder que par des mots, ou par communion, ou par amour. Quand on épouse une femme, je pense que c'est pour suivre pas à pas, l'expérience qu'elle fera et qu'elle communiquera de cette vie qui va naître en elle et qui sera donnée. Et au moment de ce don, justement, si ce don est fait avec cette générosité que le corps impose, parce qu'il faut se séparer, cette femme, comme toutes les femmes du monde qui mettent au monde un enfant, entend ce chant éternel de l'amour de Dieu pour chaque homme.

C'est en cela que Dieu s'est choisi une femme, pour que cette femme dise l'éternité déjà inscrite en son âme, et donc en son corps, et que ce corps et cette âme de Marie soit la première à rentrer dans la Trinité, dans le cœur même de Dieu.

Frères et sœurs, elle avait donc bien raison d'avoir l'audace de penser qu'elle pouvait à la fois, être humble et proclamée bienheureuse. Pourquoi ? parce que de prendre conscience qu'en chacun de nous habite l'ensemble des hommes, et qu'il y a ce grouillement des autres hommes dans ma vie, ce n'est pas par orgueil qu'on le découvre, mais c'est plutôt comme une blessure, c'est comme une nouvelle vulnérabilité. De sentir cet appel des autres, cette vie des hommes, quelles que soient leur couleur, leur langue, leur race, vibrer, vivre, attendre en moi, ne me rend pas plus puissant, ne me rend pas plus invincible, au contraire, mais multiplie à l'infini ma propre vulnérabilité d'homme de ce monde, puisque je ne peux être cet homme qu'en communion avec tous les autres. C'est ça qui fait que Marie est humble et bienheureuse. C'est ça qui fait qu'elle n'est pas seule mais qu'elle appelle de tout son être de femme, parce que les hommes la suivent, et découvrent en eux qu'ils sont tellement solidaires, tellement attachés les uns aux autres qu'ils n'iront pas tout seul dans le Royaume de Dieu, que nous irons tous ensemble ou que nous n'irons pas du tout ! C'est cela qui l'a rendue si audacieuse, de penser qu'en franchissant la porte du Paradis que l'autre avait fermée, je pense qu'elle se sont embrassées à l'entrée … j'ai toujours imaginé les retrouvailles entre Marie et Eve, dans une sorte d'étreinte qui englobe toute l'histoire de l'humanité, le début et la fin, donc, qu'en franchissant la porte du Paradis, qu'elle a largement laissée ouverte, en disant à son Fils qui l'attendait, s'Il l'avait oublié : ils sont tous derrière, parce que je les ai dans mon cœur. Ce qui explique pourquoi après, dans l'Église, elle ait été vénérée et attendrie, priée comme celle qui va intercéder, comme celle qui va ouvrir, parce que le mystère même de la femme que j'ai essayé d'esquisser en deux trois mots, inscrit toute l'histoire de la relation entre Dieu et l'homme. Cette histoire de cette femme continue à être cette jeunesse divine dans un corps de femme, dit la manière dont nous sommes tellement aimés, vus par Dieu comme la jeune épousée que nous ne cessons d'être à ses yeux d'Époux qui nous aime et qui nous attend.

 

AMEN