MOURIR ET RESSUSCITER, CELA CONCERNE NOTRE ÂME ET NOTRE CORPS
Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, le mystère que nous célébrons aujourd’hui et que nous appelons le mystère de l’Assomption de Marie, selon les tradition de l'Église peut s’interpréter de deux manières. En Orient, on désigne plus couramment cette fête sous l’appellation de "Dormition de Marie". Par ce terme de "Dormition", qui évoque le sommeil, on veut dire que Marie n'est pas passée par la mort, mais qu'elle s'est endormie à la vie de la terre, pour s'éveiller à la vie du ciel, un peu comme si elle était passée de ce monde au Royaume comme par une sorte de plan incliné, si vous me permettez cette comparaison. La raison pour laquelle on conçoit le mystère de l'Assomption de Marie sous cette forme de "Dormition", c'est parce que Marie n'ayant pas connu le péché originel, dont la mort est une conséquence, nous dit la Bible, Marie se trouve dans la situation où se seraient trouvés d'après la Tradition, Adam et Eve s'ils n'avaient pas commis le péché originel. Ils seraient dit-on, passés de manière insensible, par une mort non violente, qui n'aurait pas été ce qu'est notre mort, ils seraient passés de ce monde au Royaume, et puisque Marie n'a pas été touchée par le péché originel, en elle se retrouverait ce dessein premier de Dieu concernant le passage de l'homme vers le Paradis.
Une autre conception plus fréquente en Occident, même si volontairement le pape Pie XII lors de la définition du dogme de l'Assomption s'est abstenu de trancher, cette autre conception que le mot "Assomption" ne dit pas de façon explicite, mais qui l'implique dans la mesure où il s'agirait de la Pâque de Marie, où l'Assomption serait à Marie ce qu'est l'Ascension au Christ, c'est de concevoir que Marie est morte d'une mort semblable à la nôtre et qu'elle est ressuscitée ; comme Jésus était mort lui-même, comme nous mourrons, et comme Jésus le premier est ressuscité, et comme nous ressusciterons un jour. C'est dire que Marie serait passée par la condition commune de tous les hommes en connaissant cette séparation de l'âme et du corps, mais sans attendre la fin des temps comme c'est notre cas, elle aurait par un privilège reçu du Christ, participé aussitôt à la résurrection de Jésus en retrouvant son corps pour monter avec son âme et son corps dans la gloire du ciel.
Je ne vais pas essayer de trancher entrer ces deux conceptions ; j'ai évoqué cela simplement pour introduire mon propos. La différence entre ces deux conceptions, c'est que d'un côté, Marie est passée par la mort, comme Jésus lui-même et comme nous tous, tandis que dans l'autre conception elle aurait évité la mort pour aller directement de la vie de la terre à la vie du ciel.
Mon propos est de réfléchir avec vous sur la signification de la mort. La mort dans l'expérience courante et commune c'est le moment où le corps, ce que nous constatons en chacun d'entre nous, cesse d'exercer sa vie biologique. La mort c'est la fin de la vie corporelle. Nous chrétiens, nous disons : la mort atteint le corps mais l'âme est immortelle. La mort c'est donc la séparation de l'âme et du corps, seulement très souvent, y compris chez les chrétiens, on a une conception de l'âme et du corps qui est assez païenne. C'est la conception des grecs, nous la retrouvons à peu près de la même manière dans les traditions d'Extrême-Orient, elle a été répandue par la civilisation courante qui est la nôtre, un peu comme si l'être humain était composé de deux parties séparables, ayant leur autonomie, le corps d'un côté et l'âme de l'autre, le corps, ce que nous voyons, ce que nous touchons, ce qui nous sert à nous déplacer, à survivre, à nous reproduire, à manger, et puis l'âme qui serait la partie la plus noble, la plus importante de l'homme, la partie pensante, celle par laquelle nous sommes capables de volonté, de liberté et d'amour. Dans cette conception où l'âme et le corps sont, non pas indépendants, mais ayant chacun leur domaine propre, on peut imaginer (et c'est ce que pensaient les grecs), que la mort est une sorte de délivrance pour l'âme, que quittant le corps qui l'a limitée, qui était la cause de ses maladies, de ses souffrances, de beaucoup de malheurs, voire de beaucoup de péchés, car dans cette conception, il est toujours tenté d'imaginer que le corps, la matière, le mal sont du même ordre, et donc, l'âme enfin délivrée de cela pouvait vivre d'une vie libre un peu semblable à celle des anges. C'est ce qui traîne au fond de notre imagination, et quand on parle avec certains chrétiens de la résurrection de la chair, cela leur semble un dogme bien difficile à comprendre et finalement un peu inutile : à quoi bon faire revivre ce corps source de tant d'ennuis, de difficultés multiples et qui nous semble l'occasion habituelle de notre péché, du mal et des épreuves que nous subissons. Cette tentation d'assimiler le corps et la matière, avec la part inférieure et mauvaise de nous-même, n'a rien à voir avec la conception qui traverse la Bible, celle selon laquelle Jésus a pensé ainsi que les apôtres, celle qui a fait naître la conviction de la résurrection du corps, cette résurrection qui s'est réalisée en Jésus d'abord, résurrection de sa chair le matin de Pâques, et qui est au centre de notre foi. Selon cette conception qui est celle de la Bible, l'âme et le corps ne sont pas deux substances plus ou moins autonomes et séparables, mais l'âme est ce qui enveloppe intérieurement le corps, comme le corps est la surface extérieure de l'âme. L'âme n'est pas seulement notre partie pensante, volontaire, aimante et libre, l'âme est d'abord ce qui apporte au corps la vie, l'âme, ("anima" en latin, c'est la même racine que "animer", donc rendre vivant), l'âme c'est d'abord ce qui permet au corps d'être vivant, et non seulement l'âme permet au corps d'être vivant, mais l'âme permet au corps d'exister, d'être unifié. Je ne sais pas s'il vous est arrivé de penser que notre corps est fait des mêmes matériaux que le monde qui nous entoure ? Cependant nous voyons bien qu'il y a une autonomie de notre corps par rapport aux corps des autres hommes ou des autres êtres vivants, mais surtout par rapport à tout cet univers qui nous entoure et qui est fait de la même matière. Pourquoi notre corps est-il une unité, organisée de telle sorte que la matière constitue en nous ce qu'on appelle des organes : le cœur, les yeux, l'ouïe, le cerveau, toutes ces choses si subtilement diverses, si complémentaires et qui ensemble composent l'organisme vivant ? Tout cela, c'est l'âme qui le réalise. Elle est d'abord ce qui fait exister le corps en tant que corps, ce qui le structure et lui donne vie. Elle déborde de cette vie corporelle pour aller jusqu'à la pensée et jusqu'à l'amour, dans une telle continuité que l'âme qui anime le corps a aussi besoin du corps. Sans lui, l'âme ne pourrait ni sentir, ni penser, car toutes nos pensées viennent de notre expérience, et nous n'avons d'expériences que corporelles. L'âme ne pourrait entrer en communication avec les autres êtres si elle n'avait pas le corps pour s'exprimer, parler, que ce soit le langage des gestes, de notre regard, ou celui de notre parole, tout cela sont des éléments corporels qui permettent la communication entre nous. On peut donc dire que si l'âme est ce qui fait vivre le corps, celui-ci est ce qui permet à l'âme de s'épanouir, de se démultiplier dans la pensée, la relation et l'amour.
La mort, séparation de l'âme et du corps, n'est pas une libération de l'âme par rapport au corps, mais la mort est de l'ordre de la violence. La mort sépare ce qui est fait pour être ensemble, car notre âme est faite pour notre corps et notre corps pour notre âme, et la réalité de l'homme c'est cette âme incarnée, ce corps vivant et vivifié par l'âme. La mort, dans cette perspective est l'ultime désastre d'une création marquée par le mal et le péché. Lorsque la Bible enseigne que la mort est une conséquence du péché, c'est bien ce qu'elle veut dire, comme le soulignait saint Paul, la mort est l'ennemie qui s'oppose à notre vie et à notre bonheur.
Peu importe si Marie a contourné la mort pour passer directement avec son corps et son âme, de la vie de la terre à la vie du ciel, ou qu'elle ait comme Jésus lui-même connu cette séparation. Ce qui est capital pour notre foi et essentiel pour notre vie, c'est que nous soyons appelés à la résurrection comme le Christ et comme Marie. Nous sommes appelés à ce que la vie éternelle, la vie de Dieu communiquée à chacun d'entre nous et à l'humanité tout entière, cette vie éternelle soit celle de l'âme et du corps, une vie qui prend dans sa joie, son bonheur et son épanouissement, tout ce que nous sommes avec aussi bien la matérialité de notre chair que notre pensée la plus intime. En réalité, tout cela ne fait qu'un, c'est avec notre corps et notre âme que nous avons vécu sur notre terre, aimé, pensé, connu, et c'est avec notre âme et notre corps que nous pourrons participer éternellement à la béatitude de Dieu.
C'est cela qui se réalise en Marie dès l'instant de sa mort, ou de sa Dormition, peu importe. C'est cela qui se réalise comme les prémices de ce à quoi nous sommes appelés. Cette Pâque de Marie qui renouvelle la Pâque du Christ est aussi la Pâque de chacun d'entre nous, et c'est la Pâque baptismale à laquelle vont participer maintenant Marie, Timothée et Danaé. En plongeant ces enfants dans cette eau qui est le symbole de la vie divine, le signe que Dieu a choisi pour nous manifester le don de sa vie, nous les plongeons dans le mystère de la Pâque du Christ, dans le mystère de sa mort qui débouche dans la Résurrection. Par le baptême, nous voulons déjà dire que comme Jésus, comme Marie, comme l'humanité tout entière, comme l'Église, ces enfants sont appelés à la vie éternelle, divine et plénière, de l'âme et du corps,
Frères et sœurs, que cette foi soit animée en nous par la fête de l'Assomption et qu'avec Marie et ces enfants, nous marchions tous ensemble vers la Résurrection et la vie éternelle.
AMEN