RÉJOUIS-TOI MARIE !
Ap 11, 19- Ap 12, 10 ; 1 Co 15, 20-26 ; Lc 1, 39-56
Assomption de la Vierge Marie – Année C (15 août 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saumur : Tapisserie de la Dormition de Marie
Si Marie est ressuscitée, non seulement dans son âme mais dans son corps, c'est essentiellement parce qu'elle est la mère de Jésus. Tout dans le mystère de Marie dépend de sa maternité. C'est parce qu'elle est mère de Dieu que Marie participe à la résurrection de son Fils. En effet, puisque Jésus, le Verbe de Dieu, le Fils éternel du Père, est né sur notre terre, est né dans notre race humaine, comme il l'est dit dans le début de l'évangile de saint Jean, sans participation de la volonté de l'homme, sans semence de l'homme, mais en venant de Dieu, puisque Jésus est né de Marie, vierge, toute sa chair vient uniquement, exclusivement de la chair de Marie. Et il n'y a pas, en quelque sorte de différence entre la chair de la Vierge Marie et celle qu'elle a donnée à son fils Jésus. L'enfantement virginal de Jésus, par la Vierge Marie, fait que, la chair du Christ, n'est pas seulement semblable à la chair de Marie, comme sa chair est semblable à notre chair, mais qu'elle lui est identique, consubstantielle. Et l'on peut dire, que de même que le Verbe de Dieu est consubstantiel dans sa divinité au Père, c'est-à-dire non seulement de même nature mais de même substance, ne faisant qu'une seule réalité avec le Père, de même la chair de Jésus est consubstantielle à la chair de Marie ne faisant avec elle qu'une seule chair.
Et c'est pourquoi, non point selon une logique scientifique qui serait démontrable, mais selon cette logique de l'amour qui est toujours le dernier mot de la foi, le dernier mot de l'explication que la foi essaie de se donner d'elle-même, selon cette logique de l'amour, il était impossible, puisque la chair du Christ était sortie vivante de la mort et du tombeau, que la chair de sa mère, qui est identique à la sienne, ne soit pas, elle aussi, délivrée de la mort et du tombeau.
Mais nous devons bien comprendre que cette résurrection de la Vierge Marie que nous célébrons aujourd'hui, sous ce nom d'Assomption, que la Tradition lui a donné, cette résurrection de la chair de la Vierge Marie n'est pas un privilège honorifique. Ce n'est pas une gloire qui s'ajouterait à d'autres. Si Marie est ressuscitée dans sa chair, c'est totalement, à cause et dans la mesure même de sa dépendance à l'égard du Christ. C'est précisément parce qu'elle est totalement dépendante de son Fils, puisqu'elle a donné à ce Fils, qui est le Fils du Père éternel, sa propre chair. C'est dans la mesure où elle a tout reçu et tout donné à Dieu, Dieu son Fils, que Marie participe étroitement à la résurrection de Jésus. Et ceci est la première note caractéristique de toute théologie mariale et de toute foi relative à la Vierge Marie. Il n'y a rien en elle qui ne vienne de son intimité, de sa proximité, de sa dépendance totale de sa transparence absolue à son Fils Jésus, le Verbe de Dieu, le Fils du Père éternel. En même temps il n'y a rien dans la Vierge Marie qui ne lui appartienne si ce n'est pour faire d'elle le porte-parole, celle qui marche en avant de l'humanité tout entière vers un destin qui nous est commun. Car si Marie, dès maintenant est ressuscitée dans sa chair, c'est comme une annonce, comme une anticipation de cette résurrection de la chair à laquelle tous nous sommes promis.
Car si nos défunts, nous le croyons, vivent en présence de Dieu, dans leur âme, nous croyons aussi qu'au dernier jour, ces défunts avec nous-mêmes, avec l'humanité tout entière, avec la création tout entière, reprendront vie corporellement, physiquement, matériellement. Et de même que la Vierge Marie est vivante, dans sa chair, de même l'humanité, le monde tout entier revivront dans leur chair.
La raison d'être de l'Assomption de Marie, cette proximité intime avec son Fils, le Verbe de Dieu, nous donne la clé de notre propre destin, de notre propre résurrection. C'est dans la mesure où, comme Marie, nous serons entièrement proches, intimes, totalement dépendants du Christ Jésus que nous participerons à son mystère jusqu'en sa plus grande profondeur. Car notre destinée n'est pas une destinée à fabriquer de toutes pièces, elle est une destinée à recevoir de la tendresse et de l'amour de Dieu qui, en Jésus-Christ, l'a déjà manifestée, et qui en Marie, a anticipé sa réalisation. Marie est la préparation de ce que l'humanité tout entière, devenue Église de Dieu, c'est-à-dire devenue peuple de Dieu, de ce que l'humanité tout entière doit elle-même vivre. Et si Marie est entrée, dès maintenant avec son corps dans la vie, c'est parce que l'humanité tout entière doit être sauvée, non pas simplement dans sa partie spirituelle mais jusque dans les dernières fibres de sa chair, dans la totalité, dans l'absolu complétude et plénitude de sa réalité humaine et charnelle.
C'est pourquoi aussi, bien que ce point n'ait pas été tranché de façon précise par la définition du dogme de l'Assomption, nous pouvons je crois, à bon droit, tenir que Marie, avant d'entrer par la résurrection, dans la vie éternelle, dans le monde nouveau, Marie est passée par la mort. On pourrait imaginer effectivement que la Vierge serait passée progressivement et comme insensiblement de la vie de la terre à la vie du ciel sans cette rupture, sans cette déchirure, sans cette brisure qu'est la mort. Mais précisément, puisque l'Assomption de Marie est sa participation, je dirai par connaturalité, par intimité au mystère de la Pâque de son Fils, puisque Marie est ressuscitée comme Jésus, il est compréhensible et nous devons je pense croire que comme Jésus aussi, Marie est entrée dans la résurrection en passant par la mort. Car Jésus n'a pas court-circuité cette déchirure, cet arrachement, cette violence faite à notre nature et à notre cœur qu'est la mort. Jésus, au contraire, a voulu connaître jusqu'au fond, toute la destinée humaine. Et Jésus est passé par la mort pour entrer dans la vie. Marie, à sa suite, est aussi passée par la mort pour entrer dans la vie. Nous-mêmes nous pouvons ainsi déjà nous réjouir et glorifier le Seigneur en regardant ce qui doit être aussi notre propre destin, car nous passerons par la mort, cela nous le savons, nous le voyons de nos yeux et nous l'expérimentons chaque jour, mais nous aussi, c'est pour entrer dans la vie.
Que toute notre tendresse, tout notre amour, notre proximité avec la Vierge Marie, ne consiste pas à en faire un personnage intermédiaire entre Dieu et nous, quelque déesse supplémentaire, mais au contraire, à la référer totalement au mystère de son Fils. Car il n'y a rien en elle qui ne vienne de Jésus. Il n'y a rien en elle qui ne soit participation à ce que Jésus est venu vivre dans notre terre et vers quoi il nous entraîne Et en même temps que notre dévotion à la Vierge Marie soit comme l'annonce la préfiguration, la préparation et déjà l'anticipation de ce mystère auquel nous sommes nous-mêmes promis. Vivons cette intimité avec la Vierge Marie, vivons ces fêtes de la Vierge Marie, comme ce qu'elle soit nous apprendre, c'est-à-dire comme une éducation, une pédagogie du salut. De même que Marie a été sauvée de façon extraordinaire, admirable et unique, parce qu'elle était proche d'une manière extraordinaire et unique de son Fils, le Fils du Dieu vivant, de même nous serons sauvés à la mesure de notre proximité, de notre intimité avec Jésus le Fils du Dieu vivant. Que toute notre vie chrétienne soit cet approfondissement sans cesse repris de cette intimité, de cette proximité avec le Christ.
Nous devons d'abord, comme Marie, vivre dans la proximité de Dieu pour pouvoir, comme Marie, mourir dans l'identification avec Dieu et donc ressusciter dans la participation au mystère de Dieu. C'est maintenant dans notre vie de chaque jour que nous devons, comme Marie, vivre cette proximité, cette intimité, cette identification avec Dieu. Sinon, notre mort et notre résurrection ne seront pas proches de ce qu'a été la mort et la résurrection du Christ, le Fils de Dieu. Mais si nous voulons passer par le mystère de cette Pâque, qui débouche dans la vie éternelle, dans le monde qui n'a pas de fin, il faut que, dès maintenant, cette vie éternelle commence au cœur de chacun de nos actes et dans chacune de nos pensées, et dans chacune des circonstances de notre vie. C'est dans la mesure où nous saurons mettre Dieu au cœur de notre vie, pour que notre vie en soit changée, qu'elle en soit transfigurée, qu'elle en soit profondément divinisée, dès maintenant, ceci dans les choses les plus modestes et les plus humbles. C'est dans cette mesure que, peu à peu, nous entrerons dans la Pâque du Christ et que notre mort ne sera pas un accident ou un drame, mais notre mort sera la poursuite de cette identification avec le Christ, afin que cette identification s'achève en plénitude dans la vie éternelle.
AMEN