MARIE, PORTE DU CIEL
Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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u es bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de ton sein, ou le fruit de tes entrailles, comme on traduisait avant, est béni! "
Frères et sœurs, pour comprendre ce texte, je voudrais vous citer quelqu’un, et je vous demande d’essayer de deviner qui c’est : "Le meilleur moyen pour un homme d’éprouver sa faculté de s’accommoder à la diversité commune des humains, (c’est ce qu’on appelle la faculté d’adaptation), ce serait de descendre par la cheminée dans une maison choisie au hasard, et de s’accommoder, de s’arranger de son mieux avec les habitants. C’est là essentiellement ce que chacun de nous a fait le jour de sa naissance. Telle est en effet, la sublime et particulière aventure de la famille, c’est une aventure, parce que c’est un coup de dés, c’est une aventure parce quelle mérite tous les reproches de ses ennemis, c’est une aventure parce quelle est arbitraire, c’est une aventure parce quelle existe naturellement. Quand vous avez des groupes d’hommes constitués par choix rationnels, vous avez une atmosphère spéciale, une atmosphère de secte, c’est quand vous avez des groupes d’hommes constitués sans choix rationnels que vous avez vraiment des hommes. Alors, l’élément d’aventure commence à exister, car l’aventure, c’est quelque chose qui vient à nous, c’est une chose qui nous choisit, et non pas une chose que nous choisissons. Tomber amoureux a souvent été considéré comme la suprême aventure, le suprême accident romanesque : c’est vrai d’une certaine manière, mais, l’aventure suprême ce n’est pas de tomber amoureux, mais l’aventure suprême c’est de venir au monde. C’est alors que nous tombons soudain dans un piège étonnant et merveilleux, c’est alors que nous voyons quelque chose que nous n’avons pas rêvé auparavant, notre père et notre mère sont aux aguets, et se précipitent sur nous comme des brigands qui sortent d’un buisson, notre oncle est une surprise, notre tante, selon la jolie expression courante, tombe du ciel, quand par la naissance, nous faisons notre entrée dans la famille, nous pénétrons dans un monde incalculable, dans un monde qui a ses lois particulières et étranges, dans un monde qui pourrait se passer de nous, dans un monde que nous n’avons pas fait, en d’autres termes, en entrant dans la famille, nous entrons dans un conte de fées !"
Qui a écrit cela ? Ce n’est pas un auteur pied-noir, ce n’est pas une mère juive d’Afrique du Nord, celui qui a écrit ça c’est le plus grand et le plus intelligent des humoristes anglais, celui qui était bien plus intelligent que G.B. Shaw, qu’il détestait cordialement en tout bien, tout humour, c’était G. Chesterton, le plus typique des humoristes britanniques, quoique catholique et non pas anglican, c’est d’ailleurs pour cela qu’il écrit des choses pareilles.
Pourquoi ai-je choisi de vous citer ce texte ? Parce que cela a dû être la même chose pour Jésus-Christ. Je ne sais pas qui était la tante et qui était l’oncle, si l’oncle était une surprise et si la tante était tombée du ciel, on n’en sait rien, mais, pour le Christ, entrer dans une famille humaine, cela a été ce coup de dés, cette aventure la plus romanesque qui puisse exister.
Pensez, pour Dieu, accepter de découvrir dans le cadre d’une famille, avec une mère juive, (qui n’était pas d’Afrique du Nord,) et avec un père, Joseph, découvrir petit à petit tous les détails de la vie humaine, tout ce qui constitue le bonheur d’exister : c’est extraordinaire, Dieu a fait ça pour nous, il a accepté cette aventure incroyable, cette aventure plus romanesque que tous les romans que vous avez lus, c’est d’entrer dans une famille. Or, comme le dit très bien Chesterton, ce n’est pas du tout évident que la famille soit quelque chose qui va de soi, c’est naturel, mais c’est paradoxal, car vraiment, si entrer dans une famille, c’est comme passer par le trou d’une cheminée au hasard et d’arriver là, on n’a pas choisi son père, on n’a pas choisi sa mère, on n’a pas choisi ses grands-parents, on n’a pas choisi sa tante ni son oncle, d’une certaine manière, vous me direz que Dieu a un peu choisi Marie, il semble que d’après la bonne théologie, oui, mais en réalité, il y a quand même un peu de ça : Dieu est entré dans une famille humaine en totale surprise et en total émerveillement. Or, la famille humaine c’est quelque chose, même si on dit aujourd’hui que les familles sont menacées, qu’il y a beaucoup de problèmes etc ... oui, mais enfin en attendant croyez-en les sociologues aujourd’hui, ils disent qu’elles ne tiennent pas si mal la route, et je le crois assez volontiers.
Or, pourquoi la famille tient-elle ? Messieurs, écoutez bien, je vais surtout m’adresser aux dames et aux demoiselles : la famille tient essentiellement à cause de la maternité, car la maternité est la chose la plus étrange qui soit : Chesterton n’a pas écrit sur la maternité, il était un homme, il était plus réservé que moi, il considérait donc qu’il ne devait pas écrire sur ce sujet. Je vais essayer de dire quelque chose sur cette maternité : c’est le moment où une femme s’aperçoit pas d’abord dans sa tête, mais dans son corps, mais qu’elle est d’abord totalement pour quelqu’un d’autre, c’est une expérience qui est réservée à une moitié de l’humanité, l’autre ne peut pas le savoir ni le comprendre, mais en attendant, c’est là le problème. Il y a un moment dans l’histoire, parce qu’elle porte en elle une vie, et que c’est dans son propre corps, et c'est cela qui est étonnant, que c’est dans l’ordre du corps, avant d’être des sentiments de tendresse, et avant d’être des choses imaginées ou rêvées, c’est de l’ordre du corps, c’est réellement biologique la maternité. C’est ce qu’on ne veut pas comprendre aujourd'hui, on croit que la maternité, c’est d’abord un projet, c’est pas des idées, la maternité, c’est un corps qui tout d’un coup se retrouve totalement orienté vers un autre corps à naître, c’est une chose étonnante. Et là encore, Marie a fait cette expérience. Et je suppose que le Christ, le Fils éternel de Dieu, quand il s’est incarné dans le sein de la Vierge Marie, il a dû savoir qu’il lui faisait ce coup-là. Il a dû savoir et comprendre que désormais, il y avait quelqu’un dans l’humanité qui ne pensait son corps qu’en fonction de Lui. Nous, nous pensons nos idées, nos comportements, notre morale, nos références, en fonction de Dieu, mais Marie, et c’est cela qui est un peu unique dans son aventure à elle, c’est qu'au moment même où elle est devenue mère, c’est pour cela qu’elle est bénie entre toutes les femmes, c’est une façon unique, il n’y a rien à faire, elle a eu son corps totalement finalisé, totalement polarisé pour son enfant.
Remarquez bien que je ne fais pas de sentiment, j’applique les lois biologiques les plus élémentaires de l’humanité : il y a un moment où une femme considère, voit que son corps est pour son enfant, elle le fait grandir, elle le nourrit en son sein, ensuite, elle va le nourrir à l’extérieur d’elle-même, elle va prendre soin de lui, le contact corporel entre elle son enfant va être quelque chose de décisif, etc ... tout ce qu’on sait sur la maternité aujourd’hui, soit par la psychologie, soit ou la médecine. Jésus a vécu cela. Jésus a vécu la divine surprise de la famille parce qu’il est entré dans le monde à travers le corps de sa mère, à travers le corps de Marie. Et c’est là le mystère de la maternité de Marie. On veut dire qu’il y a une femme, un membre de l’humanité, elle, dont tout le corps a été totalement finalisé pour son fils, pour Dieu, pour Jésus-Christ, réellement Fils de Dieu.
Alors, évidemment, cela implique un certain nombre de conséquences, car pourquoi Jésus était-il venu ? Il était venu pour nous rassembler tous en lui. Saint Paul l’a dit plus tard, il est venu pour faire de nous un seul corps. Il est venu pour nous rassembler, pour faire que son Eglise soit comme on dit, cela devient banal et l'on ne se rend plus tout à fait compte de ce qu’on dit : que l'Église devienne le corps du Christ. Autrement dit, le principe même de constitution de l'Église, c’est évidemment Dieu, c’est évidemment le Christ, mais le but de l'Église c’est de nous faire un seul corps avec Lui. Et la Résurrection, ce sera ça. Ce sera le moment où dans notre être de chair, nous serons en communion parfaite avec le Christ. C’est pour cela d’ailleurs que pour nous les chrétiens, le but, c’est de ressusciter, et non pas de se réincarner. Il y a beaucoup de gens qui croient que le but de la vie, c’est la réincarnation, comme s'il n’y avait que l’âme qui comptait, et que le corps n’était qu’une sorte de résidence secondaire annexe, ou d’appartement selon les cas, et selon le standing. Non, ce n’est pas la réincarnation, c’est la résurrection, c’est-à-dire se retrouver dans son corps, dans le Corps du Christ. Autrement dit, tout ceci est très physique. Et même si à un certain moment l'Église, par une certaine peur du corps qu’elle n’avait d’ailleurs pas hérité de la Bible ni de l’Ancien Testament, ni de l’évangile, mais beaucoup du platonisme, même si l'Église à un certain moment a eu un peur du corps, j’espère que cela lui a un peu passé, et qu’aujourd’hui, on est capable de faire une théologie du corps, un discours chrétien sur le corps, pas simplement pour magnifier le corps des athlètes, mais pour magnifier le corps comme lieu de transmission, de communication, de don de la vie, le corps maternel et de magnifier le corps comme le lieu même de rassemblement de toute l'Église. Nous croyons réellement, dur comme fer, et si on ne croit pas c’est bien dommage, que nous serons rassemblés en un seul corps.
Alors, l’Assomption dans tout cela ? C’est tout simple. Si le Christ est entré dans la famille humaine, par cette divine surprise qui est celle que décrivait Chesterton, il a considéré qu’à ce moment-là il entrait dans cette famille pour y rassembler tout le monde. Autrement dit, le but, la politique du Christ est familiale : il veut faire une seule famille. Seulement, comment a-t-il fait la famille ? Il a fait la famille en entrant dans l’humanité par le corps d’une femme, par le corps de sa mère. Et donc, quand il se trouve "là-haut" et qu’il faut qu’il se constitue la famille définitive, rassemblant tout homme dans sa propre chair, je comprends très bien qu’il se soit dit (même si ce n’est pas d’une nécessité absolue), il faut que pour l’enfantement, l’accouchement de ce corps qui est l'Église, il me faut celle qui m’a mis au monde. Je pense que c’est exactement cela le sens de l’Assomption. Au moment où le Christ entre dans la gloire pour fonder définitivement son corps de gloire, son Eglise, le corps de tous les baptisés, de tous les hommes rassemblés en lui, il faut que je fasse participer à cela sur le mode de sa maternité, il faut que je fasse participer ma mère à ce travail. Ce n’est pas une régression infantile, rassurez-vous, il a l’âge adulte, et il est mûr et vacciné, (peut-être pas d’ailleurs ...) et simplement, il veut désormais constituer son Eglise, son corps total en y associant le corps de sa mère comme le corps qui enfante l'Église. Et vous comprenez maintenant pourquoi nous avons lu ce texte de l’Apocalypse de saint Jean au jour de cette fête, pourquoi l'Église l’interprète de cette manière-là, cette Femme, c’est à la fois l'Église et c’est la Vierge Marie, et saint Jean la voit, alors qu’il y a belle lurette que Marie a mis au monde son enfant, et il la voit comme mettant encore au monde son enfant, c’est-à-dire chaque baptisé. C’est pour cela qu’on donne à Marie le titre de Mère des croyants, parce que par sa maternité divine, là où elle a été celle qui a fait entrer corporellement, charnellement le salut dans le monde, elle est celle qui continue par pure grâce du Christ, il aurait très bien pu s’en passer, mais il l’a voulu ainsi, c’est son chic et son élégance, elle continue à faire entrer par la grâce de sa maternité, par son corps ressuscité, elle est celle qui fait entrer les croyants dans le corps du Christ. C’est pour cela, que (aujourd’hui, on ne fait plus attention à ces symboles), mais quand les Pères de l'Église disaient que Marie était la Porte du ciel, ils savaient très bien ce qu’ils disaient, elle est la Porte au sens où par laquelle que Dieu, le Christ prend comme sa mère en poussant à bout sa fonction maternelle, enfanter l’humanité entière à son corps, ce corps du Christ qui est l'Église. Vous comprenez pourquoi depuis ce temps-là l'Église ne s’est jamais comprise sans faire mention de la Vierge Marie. Ce n’est pas de la piété, parce que j’y verrais le Christ qui lui-même est un homme, et donc il faut compenser avec des éléments de tendresse féminine, ce sont des sous-produits de compensation affective dans la religion, et je ne vous recommande pas trop cela, mais c’est en toute rigueur à cause de la constitution biologique du corps du Christ ressuscité, Jésus a voulu associer le corps de sa mère à cela, et c’est pour cela qu’aujourd’hui, quand on baptise, cela nous ramène au cœur de ce mystère, ces enfants qui ont été engendrés à la vie biologique humaine qui est la nôtre par leur mère, aujourd’hui, ils sont rénovés par l’Esprit, ils reçoivent la vie nouvelle d’enfants de Dieu, mais Marie a réellement un rôle qui lui est donné par son Fils pour qu’elle soit pour ces enfants la Porte du ciel comme elle l’est pour chacun d’entre nous.
Alors, frères et sœurs, que cette fête et les baptêmes que nous allons célébrer maintenant soient pour nous l'occasion de retrouver la vraie tonalité, la vraie rigueur de notre relation avec Marie. Ce n’est pas une mère possessive, ce n’est pas une mère qui veut avoir tous ses enfants pour elle, elle ne veut enfanter ses enfants que pour le Christ, comme elle n’a enfanté le Christ que pour tous les hommes. Elle est le symbole même de la vraie maternité, celle qui donne la vie, non pas pour se grandir elle-même mais pour que la vie soit la vie et pour que l’homme soit homme au cœur même de Dieu.
AMEN