LA BEAUTÉ QUI ACUEILLE
Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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e ne sais pas si vous avez goûté, comme moi, la douceur du chant qui a suivi la première lecture : "Tu as ouvert la porte du Paradis qu'Eve avait fermée Tu es entrée, ô Marie, et le Christ t'a élevée dans sa gloire !" Le texte aussi bien que la musique, comme dans une extrême douceur, nous permet d'entrevoir et de saisir une scène qui, j'allais dire, ne nous concerne pas tout de suite, tellement la dignité de cette Mère et de son Fils, est intense, rayonne dans leur corps et dans leur cœur et que nous sommes presque de trop, en cette fête de l'Assomption à regarder de nos yeux d'hommes et de créatures cette chose si divine, le don de la divinité du Fils, le don total de toute sa divinité qu'Il avait contenue dans son corps d'homme, ce don dans la chair de Marie.
L'Assomption c'est donc la fête du don du cœur de Dieu, du don de la vie de Dieu. Il y a à Spolète, près d'Assise, une très belle fresque de Filippo Lippi de la Renaissance qui représente assez classiquement l'Annonciation à son côté gauche, l'Assomption au centre et tout à fait dans le haut la glorification de Marie. Pour l'Annonciation, Marie est dans une maison ouverte sur nous et le rayon qui descend du ciel passe par une toute petite lucarne qu'on entrevoit à peine. En dehors de la maison, dans la cour, sur une très belle mosaïque, un ange est à genoux, les yeux baissés. Dans la maison, Marie est comme légèrement détournée vers cette lumière qui vient frapper son corps comme une caresse et elle a magnifiquement deux gestes en un seul, deux mouvements de mains. Classiquement, ce rayon qui traverse cette maison signifie la façon dont la grâce entre par la lucarne de l'âme pour pénétrer à l'intérieur. Mais à l'intérieur du corps de Marie il y a deux mouvements confondus l'un dans l'autre. Elle semble dire à la fois oui et non Elle semble exploser de joie dans une extrême intensité, dans une extrême lenteur, et en même temps reconnaître l'impossible de Dieu. Et ce oui et ce non donnent au visage, aux mouvements et au corps de Marie, une telle beauté qu'on devine que tout homme doit connaître par rapport à Dieu s'il ouvre toute son existence, dans sa plénitude, à l'appel de Dieu, à la fois ce consentement fondamental : "C'est Toi que je veux rencontrer, c'est Toi que je veux voir !" et en même temps cette crainte non moins fondamentale : C'est impossible qu'une telle chose m'arrive. En ce jour de l'Annonciation, Marie est ce mélange d'un consentement humain et d'un émerveillement divin.
Et cette fresque de l'Annonciation s'éclaire par celle de l'Assomption où l'on voit Marie dans son corps terrestre, allongée, avec à sa tête tous les apôtres rassemblés dans les costumes tels qu'on les représentait à l'époque et à ses pieds, les contemporains du peintre. Et au milieu une grande perspective de paysage comme un chemin qui monte et elle semble posée comme un pont entre une époque humaine et celle du Christ. Elle semble dire : la mort n'est pas celle que vous voyez, la mort est aussi douce que mon oui et que le non que j'ai prononcés à l'Annonciation. La mort, telle que Dieu l'avait conçue au premier temps du monde, c'était ce mariage si intense, si doux, la manière même dont Dieu pourrait se servir pour investir toute notre humanité et pour la transformer en sa divinité.
Pour nous, sur cette terre, nous avons une expérience douloureuse, brutale de la mort. Nous avons l'expérience de cette mort sournoise qui semble si contraire à la vie humaine. Nous en souffrons, nous en sommes blessés. Indépendamment de l'âge, indépendamment de notre santé, elle est toujours contraire à notre désir le plus profond. De fait Marie nous donne la vision de ce qu'aurait été la mort si nos premiers parents avaient été fidèles à Dieu. Car ils n'étaient pas destinés éternellement à glaner les fruits des arbres du jardin d'Eden, nais, il semblerait que Dieu avait conçu ce jardin comme le vestibule d'entrée d'une vie plus pleine encore mais qui demandait à Adam et Eve un consentement, un assentiment au don que Dieu voulait leur faire de sa vie. Or si Adam et Eve ont dit non, nous sommes, à leur suite, toujours en train de prononcer ce même non, hésitant dans notre liberté à laisser Dieu entrer massivement dans notre vie. C'est pourquoi, en raison de cette liberté que nous avons voulue comme étanche par rapport à Dieu, la mort est devenue cette porte close, dure, froide et glacée dans laquelle nous n'apercevons rien de la douceur et de la lumière de Dieu.
Marie est justement celle qui va faire de cette porte dure et glacée un chemin, un chemin de campagne, une source d'eau vive, un mariage, une main qui se tend, deux sourires qui se rejoignent, un corps de femme dans sa tendresse, si épousée, si transformée, si fécondée qu'elle explose de joie et en même temps reconnaît que c'est l'impossible de Dieu qui vient en elle.
Evidemment, nous qui sommes sur cette terre, nous avons du mal à envisager que notre vie aille plus loin. Nous sommes si attachés à tous ces instants, nous sommes si attachés à ce qui pourrait nous faire durer sur cette terre, nous aider à être plus heureux. Il y a un élément que je voudrais vous confier ce matin et qui me semble capable d'ouvrir notre cœur à la douceur de la fête de ce jour.
Dans ce que vit Marie, il y a ce que je vais appeler "l'essence même de la beauté." Par le fait même qu'elle dise oui et non, par le fait même que la perspective de sa mort est comme le tremplin d'entrée dans la vie éternelle, Marie, qui n'y est pour rien, rayonne de toute sa féminité, de façon éternelle dans l'Église. Nous nous rendons bien compte que la beauté de la femme chez Marie n'est pas une photographie de son corps, de son visage, de sa tendresse lorsqu'elle est penchée sur l'Enfant Jésus, mais que la beauté de Marie est la beauté de la vie d'une femme qui, du matin de sa naissance jusqu'à sa mort, sa nouvelle naissance, illumine, s'intensifie, grandit.
Dans la vie moderne, nous avons une vision de la beauté relativement esthétique. En fait, les photos que nous prenons pour tenter de saisir au vol ce qui nous semble beau, sont comme des formes, des courbes, des harmonies. Ce sont des moments fugitifs, que nous appelons des moments de grâce. Mais j'ai l'impression que c'est comme si nous nous trompions nous-mêmes. La beauté n'est pas quelque chose de figé et d'arrêté. De fait il y a des beautés statiques, car nous sommes des héritiers des grecs qui, dans leur statuaire pensaient qu'il fallait voler à Dieu quelque chose de cette forme parfaite pour dire la perfection divine, et c'est bien là toute la beauté des statues grecques qui tentent de dire, par la forme, cette beauté inatteignable par l'homme. Mais les chrétiens ont en fait, renversé cette notion de beauté. La beauté est un exode, la beauté est un passage du fini à l'infini, la beauté d'un visage d'homme ou de femme c'est de voir sa transformation en éternité. La beauté c'est d'entendre dans le cœur de quelqu'un, ce dialogue permanent de Dieu qui le transforme, de ce oui et de ce non qui fait que cet homme et cette femme s'épanouissent, s'éveillent. La beauté c'est une histoire, elle est le lieu de l'entrée de Dieu et de la sortie de l'homme de lui-même. Elle n'est pas une forme arrêtée. Dans nos magazines, ce que nous appelons mannequins, homme ou femme, nous nous rendons compte qu'il y a quelque chose de triste dans cette beauté arrêtée comme si une torsion du torse pour les hommes ou une courbure de la hanche pour les femmes pouvait dire tout ce qu'elle était. A les contempler, nous nous rendons bien compte d'ailleurs qu'ils ne nous font pas atteindre le meilleur de nous-même et qu'il y a comme une concupiscence qui nous appelle, alors que nous voudrions peut-être ne savoir davantage sur cette personne qui se dit belle ou qui est présentée comme telle. Il nous faut regarder plus loin. Car la beauté n'est-elle pas la capacité d'accueillir plus délicatement en chacun de nous, parce qu'elle réside en nous et qu'il suffit que quelqu'un pose la main sur nous et la fasse jaillir. J'ai le pressentiment que la beauté est le fruit d'un regard.
Il y a des hommes et des femmes qui se marient et l'on se demande comment ils font pour aller ensemble. On se demande parfois ce que cet homme peut bien trouver à cette femme pour la trouver si jolie et réciproquement. Je ne fais aucune allusion car tout le monde est très beau ici. Néanmoins, dans une première approche du regard, il y a des dissemblances étonnantes dans l'ordre de l'esthétique au sein des couples. Et pourtant j'imagine aisément que le regard que l'homme pose sur sa femme a suscité en elle cette beauté. Peut-être est-il seul à la voir ! Je n'espère pas, mais on sent bien que ce regard fait jaillir la beauté et que la beauté n'est pas une sorte de définition plastique, fixe, avec ses canons et ses règles. Elle est dynamique, elle est comme inscrite comme à l'intérieur de l'homme et elle a besoin que le regard la suscite, l'appelle, l'accueille, l'attire. Et c'est bien ce qui est si beau dans la vie de Marie. C'est qu'elle est sous le regard permanent, et d'un homme et de Dieu. De Dieu se servant de Joseph pour dire son amour humain, et de l'homme reconnaissant en Dieu tout l'amour dont Marie est inondée. Et Marie si elle rayonne tant de beauté dans toute l'histoire de l'Église, si elle incarne si magnifiquement cette beauté, cette douceur, c'est qu'elle n'est pas une simple statue, mais que par toute sa vie, elle dit comment quand Dieu regarde un être comment Il le transforme et le transfigure.
La mort de Marie que nous célébrons aujourd'hui, l'Assomption, le repos, la Dormition de Marie, c'est ce moment ultime où la beauté est si intense qu'elle se dérobe à nos yeux, que la beauté est si profonde que nos yeux humains ne peuvent plus la regarder et que la résurrection qui est entrée si définitivement dans son être de femme doit glisser sous notre regard pour être désormais sous le regard de Dieu.
Et nous-mêmes, lorsque nous passerons cette porte qui, avec l'aide de Marie, sera moins dure, moins glacée, moins noire, qui avec l'aide de ce regard de Marie et du regard de Dieu qui est sur elle, nous tenterons de dire et oui et non, parce que nous ne sommes pas dignes du don qui nous sera fait. Et nous serons tellement plein de désir de voir Dieu que nous contemplerons, comme Marie, la majesté de la gloire de Dieu et nous resplendirons à notre tour de cette même majesté.
AMEN