RESSUSCITÉE AVEC LE CHRIST
Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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orsque nous célébrons l'Assomption de la vierge Marie, un certain esprit critique peut se demander si l'Église ne s'est pas avancée un peu trop loin. Célébrer le fait qu'au moment de sa mort, la vierge Marie a été prise dans le mystère de la résurrection du Christ, alors que ni dans les évangiles ni dans les différents écrits du Nouveau Testament on ne trouve aucune attestation de cette réalité, cela peut nous paraître sinon étonnant du moins un peu audacieux. Cela ne viendrait-il pas du fait qu'à une certaine époque l'Église avait le désir de donner des définitions dogmatiques précises là où nous ne pouvons pas historiquement avoir de preuves ? Bref, au premier regard on a l'impression que là, (dans cette proclamation du dogme de l'Assomption de la vierge Marie dans lequel nous proclamons que mystérieusement mais réellement Marie participe, dès aujourd'hui, dans sa chair et dans son corps à la résurrection du Christ), on est allé un peu trop loin.
Pourtant si nous réfléchissons un tout petit peu, nous nous apercevons que cette foi de l'Église dans l'Assomption de la vierge Marie est profondément cohérente et que d'une certaine manière il manquerait quelque chose à notre foi si nous n'allions pas jusque-là. Nous venons d'entendre le Magnificat. Marie a reçu par l'ange l'annonce que, si elle y consentait, elle devenait la mère du Sauveur. Elle est enceinte. Elle porte en elle un enfant. Déjà dans l'expérience humaine, quand une femme porte un enfant, je dirai qu'elle est plus grande qu'elle-même. Elle est pour ainsi dire dépassée par tout elle-même à cause de la vie qu'elle porte en elle. Ce mystère de la vie qui surgit au corps d'une femme est déjà au plan naturel quelque chose d'infiniment grand. C'est le moment où la féminité dans l'ordre de la création peut s'accomplir de la façon la plus belle, la plus profonde et la plus grande. Le mystère par lequel la chair, le corps, la vie d'une femme donne la vie est quelque chose qui la grandit elle-même. C'est pour cela que dans la Bible toutes les naissances sont célébrées avec une surabondance de joie. Et Marie s'inscrit dans cette tradition de la vie comme donnée par Dieu.
Ainsi ce tressaillement d'exultation de Marie s'explique déjà par le fait qu'elle est mère, mais ce n'est pas tout. En ce moment même, la chair de Marie qui est enceinte est le lieu unique du passage de l'infini de l'amour de Dieu. Ceci, il nous est impossible de l'imaginer car c'est de l'ordre de notre foi. Nous croyons que, dans le cœur, dans la liberté, dans la chair d'une femme, d'un fille d'Israël, toute la présence de Dieu est passée pour l'humanité tout entière. C'est un peu comme si la plénitude de la présence de Dieu, la plénitude de l'absolu de Dieu était entrée dans le monde par la fragilité même du corps de cette femme, de sa liberté, de son cœur et de tout ce qu'elle est. Ceci est à peine imaginable. C'est d'un réalisme absolument saisissant et il n'est pas étonnant qu'il ait fallu beaucoup de temps pour que les chrétiens en mesurent toute l'importance. Que la plénitude du mystère de Dieu passe par le fait qu'un enfant naît du corps et de la vie d'une femme, voilà ce qu'est la "conception virginale" de Marie. Remarquez bien : elle n'y est pour rien. C'est un pur don. Il n'y a pas de mérite de sa part. La virginité de Marie n'est pas un mépris de la sexualité comme si le fait que Marie ait été aimée de Joseph aurait été indécent par rapport au mystère de l'Incarnation. Non c'est pour mieux marquer le mystère de la grâce qui est donnée à ce moment-là. Quand Dieu se donne, c'est pur don. C'est la totalité même de Dieu qui se donne à cette femme en se faisant chair en elle et en acceptant de recevoir d'elle la vie.
Ainsi donc Marie reste au cœur de toutes les générations chrétiennes celle que nous pouvons dire bienheureuse, et à juste titre, car dans sa chair, dans son être, c'est toute la présence de Dieu qui vient palpiter, qui s'est rendue sensible et présente, immédiatement présente, dans l'immédiateté même qui peut exister dans le rapport d'une mère à l'enfant qu'elle porte dans son sein. Cette immédiateté même de la présence du Christ, Fils de Dieu, à la chair de Marie et à sa liberté, a duré tout au long de la vie du Christ Cette immédiateté a été bien sûr infiniment proche au pied de la croix. Dieu sait pour une mère ce qu'est de perdre son enfant.. Cette douleur de Marie "un glaive de douleur transpercera ton cœur !" est multipliée par le fait que son fils meurt à cause de ce lien de la présence de Dieu. Ainsi en va-t-il de la résurrection.
Il n'est effectivement pas possible que cette femme, cette mère, qui a reçu par grâce le don d'être infiniment proche du Christ dans cette relation à la fois spirituelle de foi et cette relation charnelle de maternité, il est impossible que d'une manière ou d'une autre cette femme n'ait pas été associée radicalement à la destinée de gloire de son Fils.
Il n'est pas possible que Marie dont la chair était le principe même, le lieu d'accueil du salut, n'ait pas été la première à bénéficier de la plénitude de ce salut. Et c'est précisément cela que nous fêtons dans le mystère de l'Assomption. Nous fêtons quelque chose qui, pour nous, a une très grande signification, parce que, de la conception de Jésus dans le sein de Marie, jusqu'à l'Assomption, lorsque Marie est conçue dans le Royaume de Dieu, est enfantée, accueillie en sa chair dans le Royaume de Dieu, il y une continuité absolue, par laquelle Marie, par grâce, n'a cessé, par la puissance de Dieu, d'être enfantée au monde. Tout le sens de l'existence de Marie, tout le sens de cette relation qui lui a été donné de vivre avec son Fils est dans une étroite continuité depuis le moment de l'Incarnation jusqu'à son exaltation dans la gloire.
Nous découvrons ainsi que pour nous-mêmes et pour l'Église, entre le mystère de notre naissance (naissance déjà charnelle, naissance évidemment spirituelle par le baptême lorsque nous naissons de l'eau et de l'Esprit) et notre mort et notre résurrection, il y a un mystère continu de génération et d'engendrement. Toute l'économie du salut est une économie de vie et de régénération. Depuis le premier moment où le Fils prend chair jusqu'au moment où sa mère reçoit une chair glorifiée par la résurrection c'est la même économie d'une naissance, d'un surgissement, d'un jaillissement de vie dans tout le corps de Marie au moment où elle devient mère, ensuite tout au long de la vie de Jésus, parce que par sa chair l'introduit progressivement sa mère dans le mystère plénier du Royaume de Dieu, et ultimement dans le mystère de l'Assomption au moment où le Christ, par la puissance de sa résurrection, donne enfin à sa Mère la plénitude de son existence de Ressuscité, Il lui donne d'être la première dans laquelle le mystère de l'Église s'est accompli.
Quand nous fêtons cela, quand nous fêtons ce mystère, nous fêtons bien évidemment Marie, mais en réalité nous fêtons aussi notre propre existence. Toute notre existence est un mystère de génération, de jaillissement, de vie en nous par la mort et la résurrection de Jésus. Toute notre vie commence par cet obscur moment de notre conception dans lequel nous sommes déjà appelés à la vie éternelle et à la gloire de la résurrection Et ainsi se manifeste la plénitude, la cohérence profonde du mystère du salut de Dieu. Si Dieu a voulu nous communiquer la vie, il est bon et il est beau qu'Il nous l'ait montrée d'abord dans celle qui a été la plus proche de Lui du point de vue vital parce qu'elle a été sa mère, et il est bon et il est beau que l'Église elle-même vive, au jour le jour, à chaque eucharistie, dans chaque geste qu'elle pose au nom du Seigneur, ce mystère de la propre résurrection qu'elle doit recevoir, qu'elle commence à recevoir et qu'elle aura en plénitude au jour où toutes choses seront récapitulées et rassemblées dans le Christ.
AMEN