LA BEAUTÉ DE LA VIE

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

 

S

ainte Marie, mère de Dieu, mère du Dieu Vi­vant, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant, maintenant que nous sommes vi­vants, et à l'heure de notre mort. Amen !" Frères et sœurs, pour célébrer la fête du quinze août, la fête de l'Assomption de la vierge Marie, il faut comme on dit parfois "avoir le cœur à la bonne place", il faut avoir le cœur tout plein de cette joie profonde de goûter le vie, de la savourer au jour le jour, de la découvrir sous le regard de Dieu. Pour fêter cette fête d'aujourd'hui, il faut déjà avoir un peu senti dans son propre cœur et dans sa propre chair ce qu'est le poids de la vie, de l'amour et de la mort.

Le poids et la beauté de la vie. Pas simple­ment notre vie personnelle, mais cet espèce d'élan magnifique et merveilleux qui surgit à travers le cos­mos tout entier, cet élan de vie qui commence dans ces formes les plus modestes, les plus petites, et qui vient s'épanouir dans notre propre cœur et notre pro­pre vie. Cette vie que nous éprouvons à l'intérieur de nous-mêmes, dans notre propre expérience comme un instinct vital, comme une force pour durer à travers même les épreuves ou les difficultés que nous ren­controns.

Et l'amour, lui aussi cette grande force qui peut vivre dans notre cœur et notre existence, l'amour qui est une des expériences les plus profondes, au plan de la création telle que Dieu l'a voulue, "homme et femme Il les créa", l'amour qui, lui aussi, est tout entier au service de la vie, dans la transmission de la vie de génération en génération, l'amour qui est aussi, et plus profondément, le signe de l'intelligence du cœur de l'autre, du fait qu'on est capable d'accueillir le cœur d'un autre et d'être accueilli par lui.

Et enfin le poids de la mort, non pas la mort comme une sorte de point final à notre vie, ainsi que la plupart du temps nous l'imaginons, mais en réalité nous vivons la mort bien autrement. La mort c'est, pour ainsi dire, l'horizon de notre vie, la mort, c'est d'une certaine manière, ce qui marque chaque instant de notre vie, comme certains poètes l'ont dit, c'est ce qui donne un prix infini à chaque instant que nous vivons, parce que c'est un temps conquis sur l'horizon de notre mort.

Frères et sœurs, ce que je viens d'évoquer là, c'est peut-être la clé de ce grand texte poétique que nous avons lu tout à l'heure, le "signe qui apparaît dans le ciel, une femme qui va mettre au monde" et ensuite l'autre signe "le dragon qui veut dévorer l'en­fant". Ce texte est choisi pour dire aujourd'hui le mystère de Marie, mais la plupart du temps il nous paraît abscons, difficile à comprendre. Les symboles nous échappent. Et pourtant sans doute que, comme les grands textes poétiques, il rejoint notre propre existence, là où tout se noue dans notre cœur. Et sans doute que ce texte nous dit quelque chose d'extrême­ment profond sur ce que nous sommes et sur ce que Dieu nous donne : la vie et l'amour, et cela malgré la mort.

En effet, ce texte rassemble toutes les grandes données inconscientes de l'humanité. Quand les exé­gètes essaient de l'interpréter, ils s'aperçoivent que non seulement il fait appel à tous les grands symboles bibliques, mais il fait aussi appel à certains grands symboles mythologiques païens. C'est toujours dans ce récit-là que l'on retrouve comme tissés en chassé-croisé ces grands thèmes de la vie, de la mort et de l'amour.

La vie d'abord, symbolisée par cette femme, cette femme qui est sur le point d'enfanter, cette femme qui est l'image de la fécondité, et qui va don­ner la vie à un enfant. Elle est, de façon privilégiée, celle qui se tient dans ce grand cycle, dans ce grand mouvement de la vie, qui part de l'origine du monde et qui va vers Dieu. Elle est là, juste au moment où, enceinte, elle porte encore en elle la vie, mais préci­sément pour la donner.

Et en face d'elle le dragon, celui qui est me­naçant pour la vie de l'enfant. Et là aussi, vous voyez pourquoi le dragon menace la vie de l'enfant dés sa naissance. C'est parce que la mort n'est pas seulement quelque chose qui nous arrive à la fin des jours, la mort, c'est ce qui veille, c'est ce qui guette, qui me­nace notre vie, dès le moment où nous naissons. Et le dragon est celui qui menace de mort l'homme, dans sa précarité, pourtant porté par ce grand courant de vie qui est la mise au monde de cet enfant, par sa mère.

Et au milieu de tout cela, au milieu de ce combat de la vie et de la mort, il y a ce mystérieux moment du grand amour de la mère pour son enfant. Car précisément le texte de l'Apocalypse nous décrit ce moment, juste à l'instant même où la femme va mettre au monde son enfant. Or que signifie cette mise au monde ?

Elle signifie à la fois les douleurs de l'enfan­tement et la gloire céleste. C'est le mystère même de la mise au monde qui touche l'existence de chacun d'entre nous. Nous parce que nous sommes nés, ou celles d'entre nous qui ont mis au monde un ou des enfants. C'est le grand mystère de l'enfantement dans lequel il y a à la fois la douleur, presque de friser la mort, dans la mise au monde, le fait que cette vie ap­paraît à travers une sorte de grande déchirure de l'être de la mère, pour que son enfant puisse venir au monde. Et la mère souffre, à cause de son enfant, sa douleur est à ce moment-là, le retentissement de la présence de son enfant qui veut vivre. C'est cela le grand mystère de la femme qui souffre en travail. C'est que, au moment même où elle est le plus fé­conde que le don même de la vie ultime qu'elle fait pour que son enfant vive, advient à travers une grande douleur, à travers quelque chose qui est dur à suppor­ter. On dit qu'aujourd'hui on introduit les jeunes papas auprès de leur femme en train d'accoucher et que la plupart du temps ils ne tiennent pas très bien le coup. C'est le sens de ces douleurs de l'enfantement : au moment même où la vie arrive à terme il y a une très grande souffrance et en même temps une très grande gloire.

"La femme est revêtue du soleil, elle a la lune sous ses pieds, elle porte sur sa tête une couronne de douze étoiles", elle est couronnée de toute la gloire de Dieu. C'est le mystère même de cette femme qui met au monde son enfant. On comprend que la tradition chrétienne y ait vu le mystère de Marie, précisément en ce qu'elle est la Femme par excellence, qui donne la vie au monde et qui en est couronnée totalement de gloire et de splendeur. Elle est revêtue du ciel, car ses douleurs comme sa gloire viennent uniquement de son enfant. C'est cela le mystère de l'amour au cœur de la vie et de la mort. C'est que tout ce que vit cette femme, lorsqu'elle met au monde son enfant, c'est déjà tout l'amour qu'elle peut avoir pour lui qui res­plendit en elle, à travers sa souffrance et à travers sa gloire et sa fierté d'avoir mis au monde un enfant.

Or c'est précisément à la foi le mystère de l'Église et le mystère de Marie. Et lorsque nous fêtons aujourd'hui l'Assomption, nous célébrons le mystère dans la personne de Marie mais pour toute l'Église, nous célébrons que la mort et la résurrection du Christ est quelque chose qui se marque aussi dans l'Église qui enfante le Christ au monde d'aujourd'hui et dans la chair de Marie qui participe à sa souffrance. Mais nous célébrons aussi le mystère de la résurrection du Christ qui s'inscrit aussi dans la chair glorifiée de Marie revêtue du soleil et des étoiles, et dans la chair de l'Église, dans la chair de chacun d'entre nous qui sommes appelés à revêtir, un jour, le soleil, la lune et les étoiles, la gloire même du ciel. Et ainsi le mystère de l'Assomption que nous célébrons maintenant, ce n'est rien d'autre que le total épanouissement, l'ultime conséquence du mystère de la mort et de la résurrec­tion du Christ. Tout comme l'enfant fait marquer dans le corps et la chair de sa mère, à la fois les souffrances de l'accouchement et la gloire d'avoir mis au monde un enfant, de même aujourd'hui, nous fêtons dans notre Église, avec Marie, le fait même que nous sommes ceux qui participent à la souffrance du Christ sur le calvaire et qui participent, dès maintenant, à la gloire de sa résurrection.

Voilà le sens du mystère qui nous est donné aujourd'hui. C'est à la fois un mystère de souffrance et nous éprouvons aujourd'hui sur cette terre comme Marie l'a vécu au pied de la croix notre participation au Christ de cet enfantement du monde à l'amour de Dieu, nous y participons, nous le vivons, sur le mode d'une souffrance et d'une douleur. Et ce sera toujours quelque chose de déchirant, et ce ne peut pas être autrement. Mais en même temps, nous vivons ce même mystère et ce même enfantement sur le mode d'une gloire, sur le mode d'un vêtement de lumière, sur le mode de la résurrection qui déjà resplendit sur nous, parce que désormais, elle resplendit pleinement dans celle-là même qui a mis le Christ au monde, la vierge Marie, la première des ressuscités.

 

AMEN