DORMITION DE MARIE

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saumur : La dormition

N

 

ous célébrons l'Assomption de la vierge Marie, c'est-à-dire le mystère de sa mort corporelle que les Pères de l'Église et la tradition désignent par le nom de Dormition de la vierge Marie, sa mort corporelle et, tout aussitôt, son éveil de cette mort corporelle par la Résurrection, et son entrée dans le monde nouveau, ce monde inauguré dans la chair ressuscitée de Jésus, entrée dans le monde nouveau que nous représentons symboliquement par élévation, d'où le mot d'Assomption. C'est dire que cette fête de l'Assomption de Marie est étroitement liée à la célébration de la Pâque du Christ. Si Marie s'est endormie dans la mort, si elle s'est réveillée dans la résurrection, c'est parce que Jésus Lui-même, après la mort de la croix et le sommeil du tombeau, s'est relevé vivant, vivant pour inaugurer ce monde nouveau de la vie nouvelle qui n'a pas de fin, ce monde de la résurrection dans lequel il entraîne avec Lui sa mère, puisque la chair ressuscitée de Jésus est la chair même qu'Il a reçue dans le sein de Marie. C'est dire aussi que cette fête de l'Assomption de la vierge Marie est étroitement connexe au mystère de notre propre résurrection puisque nous, également, après être passés par la mort corporelle, après avoir connu le tombeau, nous savons, nous croyons qu'au dernier jour nous ressusciterons avec le Christ, avec Marie, nous ressusciterons dans notre corps, comme dans notre esprit.

De ce triple mystère de la Résurrection du Christ, de la résurrection et l'assomption de Marie et de notre propre résurrection, je voudrais aujourd'hui avec vous retenir cet aspect : il s'agit, dans les trois cas, d'un mystère de la chair, d'un mystère charnel. Quand le Christ est ressuscité, le matin de Pâques, ce n'est pas son âme humaine qui est ressuscitée, car l'âme est immortelle, elle ne connaît pas la mort. Quand le Christ est ressuscité le matin de Pâques, c'est son corps qui s'est levé, vivant, du tombeau, son corps dans la matérialité même de ce corps. Souvenez-vous que Jésus ressuscité dit à ses disciples : "Touchez mes mains, voyez mes plaies et comprenez qu'un fantôme n'a pas de chair et d'os comme j'en ai." La résurrection du Christ, c'est le mystère de la vie de la chair du Christ, de la vie éternelle corporelle du Christ. Et de même l'Assomption de la vierge Marie n'est pas la survie spirituelle de Marie, c'est la résurrection de sa chair, de cette chair qui a porté la chair du Christ qui ne fait qu'un avec la chair du Christ, dans la gloire, comme elle n'a fait qu'un avec la chair du Christ dans l'enfantement. Le mystère de notre propre résurrection n'est pas non plus le mystère d'une survie immatérielle, d'une survie spirituelle. C'est le mystère du surgissement, dans la vie, de notre être tout entier, de la totalité de ce que nous sommes, y compris de cette chair humble, fragile, périssable qui revêtira l'immortalité.

Notre foi chrétienne n'est pas un spiritualisme. La foi de la Bible, de l'évangile de l'Église, la foi que Jésus est venu nous apporter et qu'il ne cesse, par son Esprit Saint et par la tradition de son Église de nous communiquer, cette foi est résolument matérielle. Elle n'a pas peur d'assumer la totalité du réel, la totalité de ce monde et d'aller jusqu'aux dernières fibres de notre chair. Nous ne sommes pas sauvés seulement par une partie de nous-mêmes. Nous sommes sauvés dans la totalité de ce que nous sommes jusqu'aux racines les plus charnelles de notre être, jusqu'à ce qui, en nous, est en étroite connexion et communion avec ce monde matériel, avec cet univers épais de la matière. Oui, Dieu est le créateur de l'univers tout entier. Dieu n'est pas seulement le créateur des esprits purs ou de nos âmes, Il est le créateur de l'univers tout entier, et Il est le Sauveur de l'univers tout entier, et il est le vivificateur de l'univers tout entier et pas seulement des âmes, et pas seulement des purs esprits, mais aussi de la chair, mais aussi de la matière, de la totalité de ce qui a été créé.

Ceci est très important car nous risquons de nous évader vers quelque pensée purement spirituelle, désincarnée. Il y a toujours ce danger de rendre la religion synonyme de quelque chose d'éthéré, d'intemporel qui flotte et plane quelque part, en dehors du temps et des réalités quotidiennes et terrestres. Il n'en est rien. Notre foi chrétienne est une foi incarnée. C'est une foi qui va jusqu'aux dernières limites de cette existence humble et quotidienne que nous vivons chaque jour. Tout, en nous, est objet de l'amour de Dieu. Tout, dans l'univers est objet de cette sollicitude pleine de tendresse et de miséricorde de Dieu. Dieu s'intéresse à tout, à tout nous-mêmes, et notre corps lui est aussi cher que les battements de notre cœur ou que les plus hautes spéculations de notre esprit. Oui, ce corps humble qui respire, qui se déplace, qui dort, qui se nourrit, ce corps dans toutes ses fonctions les plus humbles, est l'objet de la tendre sollicitude de Dieu et c'est ce corps-là que Dieu veut rendre heureux, amener à la plénitude de la joie et de la gloire pour toujours.

Il n'est pas question de faire des élucubrations pour savoir comme cela se fera. L'Ecriture ne nous a pas dit le comment de la résurrection. Nous n'avons que quelques éclairs sur le Christ Ressuscité et ses apparitions a ses disciples, et ceci ne nous permet pas d'écrire un traité de la biologie des corps ressuscités. Aussi bien n'est-ce pas là le propos de l'évangile et de la foi de nous donner des renseignements techniques sur la manière dont cela se fera et dont cela fonctionnera. Ce qui est important c'est l'affirmation, avec toute sa densité, avec toute sa portée, parce qui si le corps doit ressusciter, si la résurrection au dernier jour est la résurrection de la chair, comme nous le disons dans notre Credo baptismal, alors tout dans notre vie est sacré, tout est objet de sanctification. La sainteté n'est pas purement mentale, elle n'est pas purement morale. La sainteté est corporelle. Et c'est pour cela que l'Église, à la suite du Christ Jésus, est si attentive au corps. C'est une caricature du christianisme que de présenter cette religion comme une religion du mépris du corps, comme si les chrétiens voulaient comme on dit, faire macérer leur corps dans la pénitence, dans l'ascèse pour essayer de briser ce corps de péché, pour essayer de mater cette chair rebelle et la soumettre a l'esprit. Mais c'est l'esprit qui est rebelle. Satan n'a pas de chair qui le porterait au mal, c'est un pur esprit et il est l'esprit du mal, l'initiateur de toute haine et de tout mensonge. Vous le savez bien, le refus de la vérité, le refus de la tendresse, le refus de l'ouverture à l'autre, l'enfermement sur soi, ce sont des oeuvres de notre esprit, de notre âme. C'est notre intelligence ou notre cœur, peu importe l'image, c'est cela qui se replie et se referme. Notre corps n'est que l'instrument du meilleur ou du pire, mais ce n'est pas lui qui est l'initiateur du péché, même s'il peut y participer, certes, voire en être l'occasion.

Ce que la foi nous enseigne, c'est que le corps est saint, c'est que le corps est sacré et c'est pour cela qu'il est si important de vénérer notre propre corps, de le sanctifier, de ne pas le traiter de manière indifférente. Rien n'est indifférent dans notre vie, rien n'est indifférent dans la vie de notre corps. Et si quelquefois la morale charnelle, voire sexuelle, de l'Église est si exigeante, ce n'est pas par mépris du corps, ce n'est pas pour l'écraser, pour le mettre de côte. C'est, au contraire, parce que le corps, ainsi que le dit saint Paul est le temple de l'Esprit de Dieu. Il est le lieu, la résidence de Dieu. Dieu habite notre corps jusqu'aux moindres fibres de notre chair et nous ne pouvons pas traiter ce corps n'importe comment. Et s'il y a dans la vie chrétienne, une invitation à la pénitence, une invitation à l'ascèse, aux privations corporelles, ce n'est pas par mépris du corps. C'est au contraire parce que le corps est tellement grand, tellement noble qu'il peut entrer dans le mystère de la Rédemption, que la souffrance de notre corps, la souffrance subie par la maladie par l'infirmité, par la mort, ou la souffrance volontairement acceptée par la privation, cette souffrance est sanctifiante, précisément parce que le corps est saint. Et dans l'histoire de l'Église on remarquera que toutes les hérésies qui ont méprisé le corps, comme les gnostiques et les cathares, toutes ces hérésies, en même temps qu'elles méprisaient le corps ont donné lieu à beaucoup de libertinage. Car, à partir du moment ou le corps n'a pas d'importance, pourquoi se gêner, pourquoi faire tant d'histoires à son sujet ? C'est précisément parce que le corps est saint qu'il doit être traité avec sainteté, avec respect, avec délicatesse, avec sollicitude. Et c'est précisément pour cela aussi qu'il peut être cloué sur la croix, qu'Il peut verser son sang, comme l'ont fait les martyrs à la suite du Christ.

Oui, le mystère de notre salut, c'est le mystère de la souffrance corporelle du Christ, de la crucifixion corporelle de Jésus, de sa mort corporelle de ce tombeau dans lequel son corps est inhumé, enveloppé dans un linceul, de sa résurrection corporelle. Et, à la suite du Christ, c'est avec tout notre être et particulièrement avec notre corps que nous vivons-nous aussi, notre Pâque, notre Pâque à travers les joies et les peines, les souffrances et la mort, et la résurrection.

La fête de l'Assomption de Marie est là pour nous rappeler cette grandeur, cette sublimité de notre corps. C'est précisément par sa chair que Marie est en connexion étroite avec le Christ. Certes, Marie a vécu dans la foi. Marie a adhéré dans toute son âme au mystère qui lui était proposé. Marie a ruminé dans son cœur, elle a gardé dans son cœur tous ces mystères qu'elle a vécus. Mais ce mystère qu'elle a vécu, c'est d'abord le mystère de la parenté, de l'intimité de sa chair avec la chair de Dieu. C'est donc bien par le biais de sa chair que Marie est entrée dans le mystère de Dieu.

Alors, frères et sœurs, demandons à la vierge Marie qui a vécu si humblement si profondément, d'une manière si simple, d'une manière si quotidienne, le mystère de son intimité charnelle avec le Christ, le mystère de la sanctification de sa chair par la chair du Christ, le mystère de son union à la souffrance et à la Pâque du Christ jusqu'à la glorification de son Assomption, demandons à Marie de nous apprendre à nous aimer avec douceur, exigence, force, grandeur, d'aimer tout ce que nous sommes, d'aimer tout ce qu'il y a de plus humble en nous, d'aimer notre corps, notre vie corporelle, d'aimer tout ce mystère par lequel nous sommes en communion avec le monde, en communion les uns avec les autres, en communion, déjà avec la chair ressuscitée du Christ que nous allons recevoir tout à l'heure dans le pain et le vin de la communion eucharistique. Car là encore, c'est le corps du Christ qui nous est donné pour que, corporellement nous nous en nourrissions et pour qu'il vienne envahir de sa présence notre propre corps et par là aussi notre esprit, et par là notre être tout entier. Frères et sœurs, vivons de ce mystère dans la totalité de notre être, dans la totalité de notre vie, dans la totalité de nos journées afin que nous puissions, tout entiers, parvenir à la joie, au bonheur avec Marie.

 

AMEN