LA CHAIR ET LA GLOIRE

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 2009)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Dormition

F

 

rères et sœurs, les philosophes anciens, les philosophes grecs en particulier, aimaient à distinguer dans l'univers deux catégories d'êtres : d'une part les êtres qui nous servent, qui nous sont utiles, par lesquels nous obtenons quelque chose que nous désirons, et d'un autre côté, les êtres qui se suffisent à eux-mêmes, qui comblent notre bonheur, dont la rencontre accomplit toutes choses en notre cœur. C'est d'une part, ce dont on peut jouir, ce dont on peut se réjouir, ce qui nous apporte le bonheur, et d'autre part, ce qui nous sert, ce qui nous est utile, ce qui nous permet d'avancer dans la vie et d'obtenir précisément les choses dont nous voulons jouir.

Pour Platon, les seules choses dont nous puissions jouir, qui puissent nous remplir de bonheur, ce sont les idées, c'est la pensée. Tout le reste n'est qu'un moyen pour parvenir à la pensée. Le corps, par les cinq sens, nous apporte des éléments de connaissance et notre esprit va en extraire ce qui sera la pensée qui est la seule réalité valable. Pour Platon, seules les réalités spirituelles sont éternelles, seules elles demeurent parce que seules, elles peuvent nous accomplir et s'accomplir elles-mêmes en plénitude. Le reste, toutes les réalités de ce monde, toutes les réalités sensibles ne sont que des moyens temporaires et caduques qui disparaîtront quand toutes choses seront accomplies.

Les chrétiens ont été tentés d'adapter cette pensée platonicienne à la foi chrétienne et saint Augustin notamment dira : "Il y a une seule chose, une seule réalité dont nous puissions pleinement jouir, qui puisse combler notre bonheur, cette unique réalité, c'est Dieu. Tout ce qui n'est pas Dieu n'est qu'un moyen de parvenir à la connaissance de Dieu". Tout ce qui existe dans le monde, tous les êtres que nous rencontrons nous apportent des éléments pour nous permettre de marcher à la recherche de Dieu et de le rencontrer dans la plénitude. Evidemment, il y a un danger dans cette adaptation chrétienne de la pensée philosophique, car si l'on en croit Platon, toutes les réalités utiles qui nous permettent d'avancer, sont caduques, et elles disparaissent quand elles ne nous servent plus. Si nous transposons ceci avec saint Augustin dans la foi chrétienne cela voudrait dire que Dieu seul existe et que tout le reste disparaît, ce qui n'est évidemment pas notre foi.

Précisément, là où il y a un bouleversement et un renversement complet de la pensée par la foi chrétienne, c'est que ces réalités du monde, tous ces êtres que nous rencontrons qui nous servent à approfondir notre chemin, qui nous servent à aller jusqu'à Dieu, tous ces êtres-là qui nous sont utiles ne disparaissent pas. Bien au contraire, le Christ va assumer toutes ces réalités utilitaires pour les transfigurer. C'est cela le mystère de la résurrection car le Christ a pris une chair semblable à notre chair et cette chair est caduque, elle est appelée à la mort. Le Christ a vécu sur la terre et utilisé toutes les réalités de ce monde, ces réalités demeuraient temporaires et s'en allaient un jour au néant, mais parce qu'il a pris cette chair pour qu'elles deviennent sa chair, mais parce qu'il a pris les réalités de ce monde pour qu'elles soient entre ses mains des moyens de salut, voilà qu'il a transfiguré toutes ces réalités. Non seulement, ces réalités nous servent sur notre chemin à aller vers Dieu, mais Dieu leur donne de subsister auprès de lui éternellement dans la gloire qui les transfigure. Ces réalités ne sont plus seulement des moyens pour aller vers autre chose qui seule nous comblerait, ces réalités sont comme illuminées, transformées, transfigurées et elles deviennent elles-mêmes réalités de bonheur capables de nous combler.

Le Christ a pris une chair semblable à notre chair dans le sein de Marie. C'est la chair de Marie, la chair d'une femme comme toutes les autres femmes qui est devenue la chair du Christ, la chair de Dieu. C'est dans cette chair que le Christ a vécu comme chacun d'entre nous. Il est né, il a grandi, il a appris, il a aimé, il a été heureux, il a souffert, il est mort. Le Christ a pris notre chair pour parcourir tout le chemin de cette réalité temporaire et caduque qui est la réalité sensible mais la mort n'a pas mis un terme à cette union de Dieu avec la chair des hommes, parce que cette chair qui était devenue chair de Dieu ne pouvait pas être caduque et disparaître, elle ne pouvait que recevoir l'illumination de la gloire de Dieu. Parce que la chair du Christ était la chair de Dieu, la gloire de Dieu a rejailli sur cette chair, et c'est cela la résurrection. Parce que cette chair du Christ ressuscité est la même que notre chair, parce qu'il l'a prise dans le sein de Marie, qui est une femme parmi les femmes de la terre, toute chair humaine se trouve appelée à travers la chair ressuscitée du Christ à entre aussi dans la gloire et la béatitude.

Désormais les réalités sensibles, matérielles, les plus humbles, celles qui sont apparemment les plus fragiles et les plus caduques deviennent réalités divinisées, transfigurées, faisant partie de la gloire éternelle. Il y a, nous a dit un théologien, il y a une affinité de l'Esprit Saint avec la matière. L'Esprit Saint qui est la vie même de Dieu, qui est le rayonnement de la gloire divine, cet Esprit Saint a pour mission de porter cette gloire jusqu'aux extrémités de l'univers et par conséquent jusqu'aux choses les plus infimes, les plus petites, les plus modestes, les plus matérielles. L'Esprit Saint veut diviniser tout l'univers, pas seulement nos esprits, mais aussi nos corps, et pas seulement nos corps mais tous les corps de l'univers, de la réalité terrestre, il veut diviniser tout cela pour le faire entrer dans la plénitude de la gloire de Dieu. Si Dieu a créé le monde, si Dieu a créé la matière, si Dieu a créé nos corps, c'est par amour et pour l'amour et pour que toute réalité entre dans la plénitude du bonheur de Dieu et dans la plénitude de sa gloire.

La fête que nous célébrons aujourd'hui est en quelque sorte, le cœur de ce que j'essaie de vous dire car c'est en Marie que s'est opérée cette jonction entre Dieu et la chair. C'est dans le sein de Marie que cette chair humaine qu'elle lui a donnée a été assumée par la personne du Verbe, par le Fils de Dieu et qu'elle est devenue la chair de Dieu. Le principe de cet univers vers l'universelle transfiguration, le principe c'est précisément le moment que Dieu prend pour qu'elle devienne sienne, une chair humaine dans le sein de Marie. Si cette chair de Marie qui est notre chair, mais qui est devenue la chair du Verbe, la chair de Dieu, si cette chair de Marie est le lieu de rencontre entre la gloire et la matière, cette chair de Marie est la première à être appelée à cette glorification. Non pas qu'elle soit seule à entrer dans la gloire, mais c'est à travers elle que s'opère ce mystère et par conséquent, c'est dans sa propre chair que cela se réalise. Si Marie a donné au Christ une chair qui est ressuscitée, il est nécessaire que sa propre chair à elle soit aussi ressuscitée avec la chair du Christ et que notre chair à chacun d'entre nous et toutes les réalités de ce monde entrent aussi dans la gloire à la suite de la chair de Marie.

Le mystère de l'Assomption que nous fêtons aujourd'hui c'est tout à la fois celui de la glorification de la chair de Marie, et en même temps de la glorification de toute chair, à commencer par la nôtre. Nous célébrons aujourd'hui, la résurrection de la chair, ce fait que tout ce que nous sommes, jusqu'à la chose la plus humble et la plus matérielle qu'il y a en nous, ou autour de nous, toute chose entre à la suite de Marie dans la gloire de Dieu, dans la gloire du Père, dans la gloire du ciel.

C'est donc tout le sens de notre vie, du dessein de Dieu que nous résumons aujourd'hui dans cette fête. Même si nous ne pouvons pas tout à fait nous représenter ce que sera la vie éternelle de notre corps, ce que sera la résurrection de notre chair, même si nous ne pouvons pas en donner le détail du fonctionnement, ce qui est important, c'est de savoir que cette résurrection est au cœur du dessein de Dieu, que Dieu a créé le monde pour cela, et que par conséquent, il est indispensable que nous mettions cela au centre de notre foi. C'est cette foi qui nous fait chrétiens, c'est cette foi qui nous distingue de tous les philosophes qui ont pu se succéder à travers l'histoire.

 

AMEN