J'APPELLE CELA : ASSOMPTION

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 2003)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

L

a mort étant venue pas un seul homme, Adam, c'est par un homme que tous revivront". Ainsi, saint Paul résume ce qui s'est passé à l'origine de la création, et il met en parallèle cette création et son aboutissement dans le Christ. Christ qui doit parachever cette œuvre commencée en germe dans la création. Christ qui par sa Passion et sa mort, pris dans le grand mouvement de la Résurrection, connaît cet achèvement, ce parachèvement où Dieu sera tout en tous et où la création qui aspire à la gloire, trouve son sens et son ultime définition.

       S'il est vrai que par un seul homme la mort nous est venue et que par un seul homme la Résurrection, la vie est pour tous, ce que nous célébrons aujourd'hui ressort du même parallèle celui d'Eve et celui de Marie. C'est Ève qui a cueilli ce fruit, fruit symbole de toutes les limites, volé à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, fruit qui montre cette limite qui pour l'homme devient mortelle, et c'est Marie qui accueille en son sein le fruit de la rédemption. Elle ne le cueille pas, elle l'accueille. Elle ne le prend pas, elle ne le vole pas, mais elle se dépossède elle-même pour s'ouvrir à la grâce qui lui est faite. C'est dans cette réalité du début de la vie et de la création, où Ève est devenu celle qui symbolise ce qui a fait que l'homme connaisse trop bien, avec trop de certitude, non seulement la mort, mais la douleur, y compris dans la naissance même, y compris dans le début de la vie : "Tu engendreras dans les douleurs de l'enfantement".

       Nous savons que Marie, préservée de ce péché originel, non seulement accueille la vie, mais la donne. Ce que les orientaux célèbrent sous le nom de "Dormition" nous fait comprendre peut-être dans le même parallèle, si je le sais, c'est une opinion théologique et je l'assume, si Adam et Eve n'avaient pas péché, ils seraient de toute façon morts, mais certainement pas de la mort qui est une mort affreuse, douloureuse, remplie de peurs et d'angoisses, mais comme la Vierge Marie, préservée de cette mort-là, qui a connu la dormition. Elle connaît cette mort originelle, ce passage de la mort, cette mort qui n'est plus qu'un pont entre le temps et l'éternité, entre notre monde et le monde nouveau. Marie nouvelle Ève, Marie dans sa dormition, Marie qui alors, assume entièrement sa réalité terrestre et la porte dans sa simple humanité avec la grâce que Dieu lui donne.

       L'Assomption de la Vierge Marie est peut-être ainsi pour nous aujourd'hui le véritable signe que Marie n'est pas loin de nous, Marie n'est pas un personnage étrange, elle n'est pas une "sur-femme", mais elle est bien celle qui devient l'icône de ce que nous sommes en tant que femmes et hommes. Il n'y a pas à ce niveau-là un autre privilège que de reconnaître en Marie ce à quoi chacun d'entre nous sommes appelés.

       Alors, nous aussi aujourd'hui, nous sommes appelés à cette Assomption parce que dans notre nature, même si nous connaîtrons sans doute de plus ou moins grandes terreurs devant la dernière limite qui est la mort, nous sommes malgré tout appelés à vivre dès aujourd'hui de cette réalité dont Marie a accepté pour l'éternité, d'être le signe pour chacun d'entre nous. C'est à ce niveau-là qu'elle est la mère qui accompagne sur le chemin de cette vallée de larmes comme on le chante dans le "Salve Regina", chacun de ses enfants.

       Oui, le monde peut être alors une Assomption. Pour nous, cela signifie de vivre autrement, comme le disait l'oraison, de regarder vers ces réalités d'en haut qui sont le terme, l'aboutissement de ce à quoi tendent toutes nos aspirations et tous nos désirs. En somme, si nous en étions réduits à vivre simplement sur un niveau plat et purement terrestre toutes les réalités, il nous manquerait justement ce que nous célébrons aujourd'hui.

       L'homme a besoin de manger, de boire, mais s'il s'agissait simplement de prendre un fruit et de prendre de l'eau, le repas ne serait plus alors une fête, il ne serait plus le signe d'une convivialité. Il n'y aurait même pas de repas. Et j'appelle cette grandeur de l'acte de manger, je l'appelle aussi une assomption quand il devient une réalité qui transfigure le simple fait d'avoir à se nourrir.

       Nous ne sommes plus à nous revêtir de peaux de bêtes comme Dieu l'a fait pour Adam et Ève. S'habiller est aussi un art et ce n'est plus simplement pour se préserver de quelque chose de quotidien, mais c'est aussi pour magnifier ce que nous sommes. Ce corps qui nous a été donné par Dieu est aussi comme une sorte de point culminant de la création, et l'habillement n'est plus une nécessité pour se couvrir ou se préserver, mais cela peut devenir aussi de l'élégance et de la beauté, et j'appellerai cela : assomption.

       L'homme a besoin de se continuer, de se perpétuer, et c'est la première raison certainement de la sexualité. Il faut avoir des enfants pour que nous puissions continuer à vivre dans ce monde. Mais réduits à cette simple nécessité, comme hélas ce fut le cas quelquefois, il y manquerait ce qu'est aussi la sexualité : la possibilité de dire à l'autre son amour, de dire à l'autre qu'on se donne dans ce que l'on a de plus intime. Alors la sexualité dépasse le besoin de reproduction pour devenir la possibilité d'un son et d'un amour. Et j'appellerai cela : assomption.

       L'homme a besoin, parce qu'il ne peut vivre tout seul, de s'appuyer sur les autres, de vivre en société, mais réduits à la nécessité d'avoir des liens, nous aurons peut-être des relations, des connaissances, mais ce n'est pas le but que d'être réduit à la nécessité d'être ensemble pour que la tribu ou le clan puisse survivre qui doit dominer, mais dans la relation, il se fait que je puise aussi connaître le partage, voir même cette faculté précieuse pour chacun d'entre nous qu'est l'amitié. Et j'appellerai l'amitié : assomption.

       Oui, non seulement pour l'homme, mais pour toute la création, pour toutes les créatures, ne serait-ce même que dans notre travail, pour se nourrir, pour vivre, le travail peut aussi devenir chef-d'œuvre, peut devenir œuvre d'art. Et je pourrai appeler cela : assomption.

       Quand le son n'en est pas réduit au son, il peut devenir musique. Et j'appellerai cela : assomption.

       Quand la pluie et le soleil dansent ensemble et qu'ils forment l'arc-en-ciel, j'appellerai cela : assomption.

      Quand la lumière traverse les couleurs des vitraux d'une église, je n'appellerai plus cela simplement du nom qui est de la clarté pour y voir clair et pour voir lire, mais j'appellerai cela cet humour de Dieu qui nous dit sa grandeur et sa proximité à travers le jeu des couleurs qui joue sur nos visages, et j'appellerai cela : assomption.

        Si les fleurs n'étaient là simplement que pour pousser les unes à côté des autres, ne formant pas de magnifiques bouquets qui nous disent peut-être la fragilité de cette vie, mais aussi sa beauté, il manquerait quelque chose. Mais quand elles sont toutes ensemble, et qu'elle nous disent cette pureté, cet appel et cet élan vers l'éternité, j'appelle cela : assomption.

        En définitive, il ne sont pas loin de nous, ni ce temps, ni cette gloire, elles ne sont pas loin de nous, cette éternité, cette vie et cette gloire. Lorsqu'une simple femme appelée Marie, une femme comme les autres femmes accepte sa nature et la comprend entièrement, l'assume et reçoit la grâce de Dieu, elle devient Mère de Dieu et elle est glorifiée dans sa nature, et nous appelons cela : Assomption.

       Frères et sœurs, temples de l'Esprit Saint, nous le sommes. Enfants de Dieu, nous le sommes. Nous sommes de cette terre et déjà du ciel, nous sommes chrétiens et j'appelle cela : assomption.

 

        AMEN