LA RÉSURRECTION DE LA CHAIR

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

L

 

e dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort !" Ainsi vient de l'affirmer, pour nous, aujourd'hui l'apôtre saint Paul. Chaque dimanche, dans le Credo que nous professons, le Credo de l'Église, nous disons croire "en la résurrection des morts, en la résurrection de la chair." Ce n'est pas une façon de parler, ce n'est pas une image, ce n'est pas une illusion ou une fausse espérance. Je sais bien qu'il y a aujourd'hui des chrétiens, parfois des catéchistes, qui affirment très tranquillement qu'ils ne croient pas beaucoup en la résurrection de la chair parce qu'ils se demandent, et à juste raison, comment cela peut-il bien se faire ? Je sais bien qu'aujourd'hui cette question de l'avenir de notre propre chair nous pose un sérieux problème, et peut-être que l'un ou l'autre parmi nous garde dans son cœur cette incertitude ou même ce doute, en disant : sûrement pas que notre chair va ressusciter, d'ailleurs elle disparaît très vite après notre mort.

       Or, saint Paul l'affirme : "le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort " pas simplement la mort qui est la séparation de notre âme et de notre corps, mais la mort qui est aussi la destruction, la désintégration physique de notre propre chair. Je voudrais aujourd'hui, puisque nous célébrons la chair glorifiée de Marie, cet événement mystérieux, éblouissant par lequel elle est montée au ciel, elle est entrée dans la gloire de Dieu, pas simplement avec son esprit, mais avec sa chair, sa chair de femme d'Israël, cette chair qu'elle a donnée au Christ son Fils qui est Lui-même ressuscité dans la chair comme "premier-né d'entre les morts", puisque nous célé­brons l'Assomption de la vierge Marie, en sa chair, je voudrais que nous réfléchissions quelques instants sur ce dogme de notre foi chrétienne : croire en la résurrection de la chair.

       D'abord, premier point, il faut remonter à l'origine, il faut remonter à la création. Lorsque Dieu a façonné l'homme et la femme, Il a façonné la terre, il a façonné la chair dans sa matérialité, dans tout ce que nous en connaissons aujourd'hui et Il a insufflé dans cette chair matérielle son Esprit, son souffle. Ce qui fait que, pour nous croyants, comme pour tout homme, la personne humaine c'est cette alliance, c'est ce mariage, c'est cette osmose, c'est cette collaboration nécessaire et intime, entre une chair et un esprit. Et cela dans la grande mouvance spirituelle de l'œuvre créatrice dans l'Esprit Saint de Dieu, dans sa création, Dieu a uni la chair et l'esprit. Nous ne sommes pas un esprit plus une chair à côté, nous ne sommes pas seulement un esprit vivant, de façon passagère et tant bien que mal, dans une chair passagère plus ou moins malheureuse, souffrante et qui de toute façon, est vouée à disparaître. Nous sommes une personne dans laquelle notre chair est animée et notre âme est incarnée, Il y a une nécessité vitale pour la vie humaine entre l'un et l'autre. Et ce que Dieu a uni dans la personne humaine, dans la chair et l'esprit, Il ne peut pas le séparer. Il ne peut pas détruire ce qui est l'œuvre maximum, l'œuvre merveilleuse, l'œuvre définitive de sa création. Cela est vrai pour la vie terrestre et cela est vrai, aussi, pour après la vie terrestre, pour la vie dans le ciel, Et nous savons bien que tout ce qu'il y a de meilleur en nous, comme de pire, mais parlons du meilleur tout ce qu'il  y a de meilleur en nous n'est pas vécu uniquement avec notre esprit, n'est pas vécu uniquement avec notre chair. Mais c'est avec l'un et l'autre dans cette inséparabilité permanente, que nous vivons notre vie humaine.

       Pour illustrer cela je voudrais vous lire quelques passages d'un très beau livre que beaucoup de chrétiens pourraient méditer, un livre sur la mort dans le mariage. Il a été écrit, il y a maintenant une vingtaine d'années par une femme qui n'est pas croyante, Anne Philippe, l'épouse de l'acteur Gérard Philippe. Après l'avoir accompagné pendant ses longues périodes de souffrance, de solitude, d'abandon et d'apparente séparation, elle a écrit ce qu'elle a vécu, elle s'adresse à lui, elle croit donc qu'il est encore vivant : "Je t'ai trop aimé pour accepter que ton corps disparaisse et proclamer que ton âme suffit, et qu'elle vit seule. Et puis, comment faire pour les séparer ? pour dire : ceci c'est son âme, et ceci c'est son corps ? Ton sourire, ton regard, ta démarche, ta voix, étaient-ils matière ou esprit ? L'un et l'autre mais inséparables." Voilà ce qu'elle écrivait.

       Cela c'est une vision profondément chrétienne de ce que nous sommes en tant que personne humaine : âme et corps vivant ensemble, pour nous-mêmes, pour les autres et pour Dieu. Ce qui veut nous dire que depuis la création, le corps humain n'est pas mauvais, ne sont pas mauvais ni maudits, mais que sur eux demeure une bénédiction : celle de pouvoir transmettre aux autres ce que l'esprit vit, à l'intérieur même de cette chair humaine. Et cette bénédiction, elle n'a pas été enlevée par le péché. Notre chair humaine est toujours ce lieu, mais plus qu'un lieu, ce moyen, mais bien plus qu'un moyen, cette communion qui nous permet de partager avec les autres ce que nous vivons au plus profond de nous-mêmes, comme Anne Philippe vient, de façon si belle et si profonde, de l'exprimer après l'avoir pressenti dans le moment le plus tragique d'une vie, celui de la sépara­tion et de la mort. A cause de cela, notre chair est destinée à vivre toujours avec notre esprit, avec cet esprit qui l'a animée pendant sa vie terrestre.

       Deuxième point, Pierre, à un moment pose à Jésus une question à propos de l'entrée dans le Royaume de Dieu, et Jésus lui répond : "Ce ne sont pas la chair et le sang qui te révèlent les secrets du Père, mais c'est le Père Lui-même !" Et, dans l'épître aux Romains, saint Paul dira : "La chair et le sang n'hériteront pas du Royaume de Dieu". Et Jésus dit encore à Nicodème de façon très distincte : "L'esprit est esprit, ce qui est chair vient de la chair, ce qui est esprit vient de l'esprit." Il faudrait faire attention à ne pas comprendre ces quelques phrases de façon dualiste. Jésus ne veut pas dire que la chair n'héritera pas du Royaume de Dieu. Jésus ne veut pas dire qu'il y a d'un côté l'esprit et de l'autre côté la chair. Il met simplement en hiérarchie ce qui nous compose, chair et esprit. C'est vrai, ce n'est pas notre chair humaine, notre corps, et lorsqu'on emploie ces mots, il faut les prendre dans un sens plus large de toute notre nature humaine, pas simplement de notre biologie, mais de notre intelligence, de nos facultés, notre capacité d'être libre et d'aimer, c'est cela la chair humaine, ce n'est pas cela qui hérite, de fait, du Royaume de Dieu car cela est de l'ordre de la création. Or le Royaume de Dieu vient de Dieu, il est de l'ordre divin. Mais ce qui, dans notre vie humaine, peut hériter du Royaume, c'est l'esprit. Or si notre esprit hérite du Royaume, puisqu'il est uni à notre chair, par participation, notre chair héritera du Royaume. Simplement, elle seule ne peut pas hériter du Royaume, elle en héritera par participation avec notre vie spirituelle Ce qui est esprit recevra l'Esprit, ce qui est chair reste chair, mais cette chair héritera du Royaume dans la grande mouvance, dans le grand souffle de l'Esprit.

       Cela est une chose extrêmement importante à bien comprendre pour ne pas avoir une vision séparatiste ou dualiste de nous-mêmes, de notre propre personne comme de la personne des autres. Tant et si bien que, dans notre propre chair, dans notre propre nature, l'Esprit que nous avons reçu au baptême est déjà agissant, et cet Esprit qui est grâce de Dieu, que nous recevons dans chaque sacrement, n'agit pas simplement sur notre esprit, n'agit pas simplement sur nos idées, n'agit pas simplement sur des choses purement spirituelles, mais agit, imprègne et marque, pas seulement de façon extérieure, mais à l'intime même notre propre corps, notre propre chair. Et nous allons le voir, une fois encore, lorsque tout à l'heure, l'eau coulera sur la chair et enveloppera la chair de Clément. Nous ne baptisons pas uniquement en disant une parole, ou en proclamant une idée, mais nous baptisons dans l'eau avec le corps, avec la chair. Et cette chair humaine est désormais touchée, est désormais marquée, est désormais scellée, comme dans une alliance nouvelle, avec l'Esprit de Dieu. Ce qui fait que, désormais cette chair ne peut pas ne pas participer d'une façon ou d'une autre à la grâce que l'esprit et que l'âme reçoivent. C'est cela la vie de la grâce dans notre nature humaine. Elle se déploie pour notre cœur, pour notre intelligence, pour notre amour, pour nous faire grandir dans nos sentiments, mais elle se déploie aussi dans notre chair humaine, elle se déploie aussi dans notre corps, et dans toutes ses activités, car nous croyons avec nos yeux, nous croyons avec nos gestes, nous croyons avec nos paroles, nous croyons avec nos façons d'aimer, ou alors nous sommes des fantômes. Ce travail incessant, mystérieux mais réel de la grâce, en nous, c'est déjà le commencement, pour notre chair, de sa future glorification dans le ciel.

       Saint Paul lui-même écrit dans 1'épître aux Romains : "Nous avons commencé par recevoir le Saint Esprit" (cela c'est l'œuvre de la grâce qui débute au baptême) "mais nous attendons notre adoption et la délivrance de notre corps" non pas que nous soyons délivrés de notre corps parce qu'il est mauvais et nous empêche d'aimer Dieu ou les autres, mais parce que ce corps doit être aussi délivré de la mort lorsque ce dernier ennemi de l'homme devra être vaincu à la fin des temps.

      Nous sommes donc bien là dans une vérité profonde et dans une vérité précise, à laquelle tout un chacun, pour être vraiment croyant, nous devons adhérer de tout notre cœur. Et je vous cite encore ce passage de la première épître aux Corinthiens où saint Paul écrit : "Il en est ainsi pour la résurrection des morts : semé dans la corruption, le corps ressuscite incorruptible ; semé méprisable, il ressuscite éclatant de gloire ; semé dans la faiblesse, il ressuscite plein de force ; semé corps animal, il ressuscite corps spirituel" mais corps et pas uniquement esprit.

       Ceci c'est une chose extrêmement importante à se redire de temps en temps, parce que notre foi, nous avons à la vivre avec notre corps, et nous devons entourer ce corps de tous les soins, de toute la tendresse, de toute l'attention qu'il mérite, non pas pour lui-même mais parce qu'il doit un jour participer, avec l'esprit, avec l'âme, à la gloire que le Christ Lui-même lui donnera.

       Nous célébrons le mystère de l'Assomption de Marie. C'est cela qui s'est passé qui s'est réalisé totalement et réellement pour elle. Au moment de sa mort, l'Esprit est venu infuser, inonder non seulement son âme mais aussi son corps et sa chair, comme déjà Il était venu l'imprégner, au jour de l'Incarnation, pour l'emporter tout entière personne humaine, dans la gloire de son Fils et lui faire épouser la Résurrection de son Fils dans la chair humaine. Alors nous pouvons dire : mais ceci est impossible ! Et bien, la vierge Marie elle aussi, s'est demandée comment l'incarnation pouvait être possible. A vue d'homme, ce que je vous dis, c'est impossible. Mais la loi de l'évangile, c'est que "ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu" et cela nous suffit. Il n'y a pas besoin de chercher d'explication cosmologique, métaphysique, physique ou médicale.

       Nous disons souvent "qu'une hirondelle ne fait pas le printemps". Je crois que si c'est vrai dans le rythme des saisons ou des évènements de notre vie, ce n'est pas vrai pour la foi. Je crois que la vierge Marie est une hirondelle, mais elle fait le printemps. C'est une hirondelle qui est montée au ciel avec son corps et son esprit, et elle annonce cet été que nous connaîtrons, nous aussi, avec nos corps et nos esprits. Elle est la première créature arrivée au Paradis dans la plénitude du dessein de Dieu qui vient sauver l'homme tout entier, parce qu'Il a assumé cette chair humaine dans le Christ, elle est cette première créature, mais elle n'est que la première, elle nous entraîne tous dans cette gloire, elle nous entraîne tous dans cette envolée vers le Ciel.

       Dans notre vie d'aujourd'hui, dans ce que notre vie a de plus charnel, de plus matériel, de plus humain, il y a déjà comme une lumière sous la peau de nos jours, cette glorification à venir, cette gloire du corps dans la résurrection même du Christ. Voyez-vous, lorsque vous étiez enfant, vous heurtiez des silex et cela donnait des étincelles. Apparemment, Il n'y a pas d'électricité dans le silex. Le jour où notre corps sera heurté par le corps glorieux du Christ, au jour du Jugement dernier, il étincellera, il s'enflammera de cette vie même du Ressuscité et nous serons, tous, emportés, comme des fils uniques, dans la gloire de Dieu, avec notre esprit transfiguré et dans la transfiguration des mondes et de notre propre chair.

       Que cette célébration de l'Assomption de Marie nous rappelle profondément cette vérité nécessaire, cette vérité fondamentale que c'est tout l'homme qui est sauvé, et que c'est tout l'homme qui, aujourd'hui, vit la foi dans le salut. En célébrant l'eucharistie, nous allons manger le corps et boire le sang du Christ ressuscité pour la nourriture de notre esprit et pour que, déjà, notre corps s'acclimate, s'ouvre à cette Résurrection qu'il connaîtra un jour dans la gloire, lorsque le Christ avec sa Mère, aura rassemblé tous ceux qui sont ses frères parce qu'ils auront cru en sa Parole : "Bienheureux ceux et celles qui croiront en ma Parole".

      AMEN