VICTOIRE SUR LA MORT
Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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orsque l'amour s'affirme en un être, même laid, soudain il peut devenir très beau. Ainsi s'affirme la puissance de l'esprit sur le corps. Cette puissance de l'esprit est-elle capable de dominer la mort ? Ce que nous fêtons aujourd'hui c'est le passage, la Pâque d'une femme, de la vie terrestre à la vie céleste. Nous sommes en présence d'un mystère très grand, celui de l'aboutissement de toute une vie, de la récapitulation de tout un temps passé sur la terre qui s'appelle la vie et, un jour, prend fin. Notre monde, notre univers est marqué par la mort qui est le trait commun à tous les êtres vivants. Nul être n'y échappe.
La Bible a tenté de comprendre la mort comme une conséquence du péché du premier homme, mais même sans ce péché il aurait fallu un passage. Peut-être n'aurions-nous pas connu la mort qui fait souffrir, la mort qui nous fait entrer dans l'inconnu, mais nous aurions toujours à affronter ce passage d'une vie terrestre à l'immensité de la pleine communion avec Dieu. Aujourd'hui, dans cette fête de l'Assomption, c'est ce que nous célébrons : toute une vie en une femme, toute l'humanité qui s'achève et atteint une plénitude. Et cela nous renvoie à une question fondamentale. Quel est notre regard sur l'ensemble de notre vie, sur la fin de notre vie, sur la mort et la vie future ?
Il est intéressant de noter que le premier acte religieux que l'on peut déceler dan notre histoire est précisément celui de la mort, celui du rite funéraire. René GIRARD ira même jusqu'à dire qu'il n'y a pas de culture sans tombeaux, ni de tombeaux sans culture. Pourquoi ? Parce que lorsqu'un être, un homme prend conscience de la valeur, de la qualité et de la vie d'un autre être, il ne peut pas l'abandonner comme les animaux abandonnent ceux qui meurent. C'est la grande différence. L'homme entoure de ses soins et de sa prévenance ce qui, pour les naturalistes, n'est qu'une fin, une fin biologique, un arrêt complet qui n'a aucune signification. Or le secret de l'acte religieux en lui-même, la naissance du culte, quelles que soient les religions, c'est qu'il est lié au rite des funérailles, c'est-à-dire à cette compréhension de la valeur de celui ou de celle qui vient de nous quitter et que l'on essaie de comprendre encore plus intimement dans un nouveau secret qui est celui de la mort mais non comprise comme une fin et bien plutôt comme un passage. Bien sûr ces rites funéraires prendront diverses formes. Ils iront des cadavres enterrés simplement aux fabuleuses pyramides témoins de la volonté des hommes de manifester que la mort n'est qu'un simple voyage. C'est pourquoi on mettra des bateaux et des vivres. Selon les cultures, la compréhension de la vie après la mort va se manifester différemment, mais les rites manifestent toujours qu'il y a un secret, un mystère qui dépasse pleinement notre humanité, qui va bien plus loin que la vie terrestre, qu'il y a dans l'homme un principe fondamental, le principe spirituel capable de transfigurer ce corps mortel, ce corps charnel.
Pour le chrétien, la mort est aussi un passage important de sa vie. C'est même plus qu'un passage, un évènement primordial dans la vie. Or je ne sais pas si vous l'avez remarqué mais à l'heure actuelle notre monde ne comprend pas la mort comme les anciens. D'abord nous cachons la mort parce que la mort fait peur. Certes mais parfois la mort est le lieu de réconciliation. La mort peut être réconciliatrice. Aujourd'hui nous avons plutôt tendance à gommer la mort. On montre rarement un défunt à un enfant. On leur en parle de moins en moins. Les enfants n'ont de conscience de la mort que ce qu'ils voient à la télévision, c'est-à-dire une source terrifiante d'hémoglobine qui ne cesse de couler et où la mort se trouve derrière un magnum ou un revolver. Elle est ainsi hors du réel. Je connais certains parents qui n'osent pas dire que quelqu'un est mort. Repousser ainsi l'échéance c'est repousser la réalité et la vérité de notre mort. Maintenant les cimetières se transforment en jardins. C'est très agréable et on s'y promène comme dans un parc. Il y a donc là aussi une volonté d'éliminer toute trace de ce qui pourrait paraître trop dur et qui est la réalité de la mort.
Pourquoi cacher ainsi la mort ? Tout simplement parce que le corps connaît la corruption, le corps connaît la fin, le corps se désagrège. En ce sens ceux qui s'arrêtent au simple fait voudraient tout simplement, quand on est scientifique, faire que cette vie se poursuive d'où un acharnement thérapeutique pour que la vie qui semble matérialisée dans le corps puisse encore continuer. Nous sommes là dans un contexte qui n'est même pas païen car les païens savaient ce qu'était la mort et savaient enterrer leurs morts. On ne sait même plus prier parfois devant un mort. Un jour j'arrive dans une famille près d'un défunt, on m'indique le corps de la défunte et on me laisse tout seul pour prier. Tout seul face à cette morte pendant que les autres discutaient au salon. Donc on élimine ce qui, pourtant est un fait fondamental de notre vie. Mais en tant que chrétiens nous ne pouvons pas séparer la mort de notre foi, nous ne pouvons pas séparer la mort de la vie. Pourquoi ?
"O mort, où est ta victoire ? Où est-il ton aiguillon ?" Que fais-tu face à la puissance de l'Esprit ? Que fais-tu face à Celui qui a la puissance de la vie et qui a ressuscité ? le principe même de la foi chrétienne c'est de croire que ce qui marque fondamentalement notre vie n'est jamais une fin, d'autant plus quand il s'agit de la mort, mais que ce n'est qu'un passage ou plus exactement une Pâque, une ouverture à la plénitude et à la vie. Et pour cela il a fallu que le Christ prenne notre chair, qu'Il connaisse tous les recoins de notre humanité, qu'Il nous enseigne que ce qui est fondamental en l'homme c'est l'esprit qui le fait agir dans la plénitude de la communion avec Lui. C'est le Christ qui fait comprendre que ce monde corporel et charnel a un sens, a un début, a une recréation, celle de la résurrection. Voilà ce que nous dit le mystère de l'Assomption de Marie. Le corps d'une femme n'a pas connu l'usure finale de la corruption, n'a pas connu la dégradation du cadavre, n'a pas fini sa vie rongée par les vers, mais a été élève, corps et âme, pour que ce corps et cette âme s'ouvrent à la plénitude du corps du Christ qui est son Église, à la plénitude de sa vie qui est son Esprit qu'il donne pour la vie éternelle. L'assomption n'est donc pas seulement un trait caractéristique final de la vie de la Vierge, mais c'est le trait fondamental qui manifeste, dans toute sa vie, cette plénitude de la vie de l'Esprit Saint, de la puissance de l'Esprit qui agit dans son corps.
Certes, aux yeux des hommes, au regard de notre humanité, nous n'avons pas d'emprise sur la mort. Notre esprit n'est pas capable de détruire la mort. Notre intelligence et toute notre volonté ne peuvent pas mettre un terme à la mort. Nous ne pouvons pas faire mourir la mort. Or comme nous l'avons entendu dans l'Ecriture "le Christ a détruit la mort et c'est le dernier ennemi qu'Il détruit." Quand nous fêtons l'Assomption nous méditons en même temps cette réconciliation du corps et de l'âme que la vierge Marie a vécue. Marie, Vierge de l'Annonciation accepte que s'incarne en son corps le principe même de Celui qui l'a créée. Marie, Vierge de la Nativité, accepte de vivre en son corps la naissance, le passage d'un sein maternel au monde réel, pour que le Fils de Dieu puisse s'enraciner dans la plénitude de cette vie terrestre. Marie, Vierge de Cana, accepte de venir aux noces pour manifester que le corps de l'humanité est en train d'épouser Celui qui est venu lui donner sa fécondité. Marie, Vierge des douleurs au pied de la croix devient la mère de tous les hommes et la figure de l'Église qui, dans l'eau et l'Esprit, donnera naissance à tous ceux qui viendront recevoir les sacrements. Marie Vierge de la Pentecôte, manifeste dans son corps la plénitude de l'Esprit Saint donné à toutes les nations afin qu'aucun homme ne soit exclu du salut de Dieu, mais que toute cette humanité soit transformée, au moment même de sa dégradation et de sa fin, par le principe même de l'Esprit que le Christ est venu donner.
Et quand Marie est Vierge de l'Assomption elle ne fait qu'achever, dans son corps et dans son âme, la plénitude de la vocation de notre humanité appelée à la beauté, appelée à la grandeur, appelée à vivre de la vie même de Dieu dans ce qui peut nous être donné de plus beau, l'amour. L'amour de Dieu qui, lorsqu'il s'affirme dans un être, transforme même ce qui est laid en beauté Quand la puissance de l'amour, don de l'Esprit Saint, s'affirme, se manifeste en nous, il révèle que la mort n'est pas une fin mais qu'au contraire elle s'ouvre à la plénitude de l'amour de Dieu qui nous a aimé le premier et qui, en revêtant Marie de sa beauté, fait jaillir en nous-même sa vie afin que ce qui finit, ce qui s'use, ce qui se dégrade soit éternellement vaincu.
AMEN