LA PLACE UNIQUE DE MARIE
Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Hermonville : Vierge de l'Apocalypse
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n signe grandiose apparut dans le ciel Une femme revêtue du soleil !" L'Église n'a pas attendu les nouveautés des gouvernements contemporains pour proclamer ce que j'appellerais "le dogme de la condition féminine" car lorsqu'en 1954 le pape Pie XII a proclamé le dogme de l'Assomption de la Vierge Marie, je crois qu'il a proclamé le dogme de la condition féminine. Je voudrais vous expliquer pourquoi tout en étant parfaitement conscient de la difficulté de faire un sermon sur la signification de la condition féminine dans l'Église, et même tout simplement le sens de la féminité en général.
Vous connaissez sans doute ce gag d'un éditeur suisse qui à l'occasion de je ne sais quelle Semaine ou Année ou Journée de la Femme a publié un livre intitulé "Ce que l'homme sait de la femme." C'était un confortable volume de cinquante pages. Simplement, sitôt après la couverture, il n'y avait que des pages blanches ... Je vais donc essayer d'écrire quelques lignes sur le "livre blanc" de la condition féminine. Je sais que ce n'est pas facile, mais j'essaye, à la lumière, bien entendu, du mystère de la Vierge Marie et de son Assomption car c'est cela qu'il s'agit de bien comprendre.
Vous connaissez le raisonnement classique. Dans l'antiquité, la vie publique appartenait aux hommes. Par conséquent tout ce qui relevait, d'une manière ou d'une autre de la féminité, était considéré comme relevant tout simplement de la vie privée. Par conséquent il est normal que dans un tel système de catégories, le monde soit divisé strictement en deux registres, le registre de la vie publique, de la société dans lequel seuls, normalement les hommes apparaissent, ayant des droits politiques, des droits économiques et la femme étant complètement sous la tutelle de l'homme et lui devant parfaitement obéissance. C'est la raison pour laquelle, habituellement, on interprète dans ce sens-là la fameuse phrase de saint Paul : "Femmes, soyez soumises à vos maris" et ceci sans citer la deuxième partie absolument nécessaire : "Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église et s'est livré pour elle." On omet toujours ce deuxième aspect des choses. Donc les hommes s'occupent de la vie publique, les femmes sont repoussées au gynécée. Et l'on dit que la condition moderne de la société fait que le personnage de la femme est entré dans la vie publique, à la fois par le droit de vote et par l'instruction, est entré dans les activités politiques, ce n'est pas toujours très réussi, mais ce ne l'est pas toujours non plus avec les hommes, et d'autre part aujourd'hui par le biais de cette autre dimension de la vie publique qui est l'économie. Donc travail féminin et place de plus en plus grande de la femme dans la société.
Alors on dit, mais l'Église est complètement retardataire. Quand on voit toutes les choses qu'il y a à faire dans l'Église et l'immense volonté et surtout le très grand intérêt de ces dames et de ces demoiselles pour la vie ecclésiale, pourquoi ne pas les ordonner prêtres, évêques, diaconesses, etc …? Donc l'Église est encore restée à ces vieux schémas de l'antiquité sur l'infériorité de la condition féminine. Le problème est mal posé, car si les femmes sont entrées aujourd'hui dans la vie publique de la société, surtout par le travail et les responsabilités politiques, c'est d'abord à cause de l'Église. En effet, dès le début, l'Église a proclamé avec saint Paul : "Il n'y a plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, mais nous sommes tous dans le Christ." C'est dire que Paul et les premières communautés chrétiennes ont affirmé d'abord radicalement l'égalité personnelle de l'homme et de la femme ce qui a fait qu'effectivement la femme est devenue sujet de droits et de devoirs que la même façon que les hommes au fur et à mesure que les sociétés civiles se mettaient à la page de cette conviction fondamentale de l'Église sur l'égalité personnelle de l'homme et de la femme. Donc, sur le chapitre de la responsabilité personnelle, sur le chapitre de la liberté, sur le chapitre de ce qui constitue l'homme et la femme comme personne, il n'y a absolument aucune différence. Dans la foi, nous proclamons que tout homme et toute femme est destiné à la filiation divine. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles la figure de la Vierge Marie a pris une place si importante dans la tradition de la prière de l'Église car précisément on ne la considère pas comme un homme au rabais ou comme une personne au rabais.
Mais, mais est-ce à dire que cette égalité personnelle fondamentale va aboutir à un nivellement, à une sorte d'égalitarisme "unisexe", indifférencié, dans lequel tout ce que font les hommes, les femmes peuvent le faire et réciproquement ? Autrement dit, est-ce que l'intuition profonde de l'Église en ce qui concerne l'être de femme et le mystère de la féminité aboutit au faîte des conclusions de ces mouvements féministes selon lesquelles pour qu'une femme soit vraiment une femme, elle puisse faire tout ce que font les hommes, comme si l'égalité personnelle était uniquement fonction d'interchangeabilité des êtres ?
Je crois que, précisément, l'Église n'a jamais senti les choses de cette façon. Mais elle a compris, et je crois que c'est ce que nous avons à comprendre à travers la figure de la Vierge Marie, elle a compris qu'une égalité personnelle fondamentale n'excluait pas une différence profonde. Déjà dans les premières pages de la Bible, la femme est créée comme le "vis-à-vis" de l'homme, le face à face de l'homme, c'est-à-dire absolument son égal. En réalité, pour qu'il y ait une société, il faut qu'il y ait des différences et pour que notre société humaine existe, il faut que la différence homme-femme, selon bien entendu, les critères de l'égalité personnelle, il faut que la différence homme-femme apparaisse, qu'elle soit non seulement respectée ou reconnue ou simplement admise mais reconnue parce qu'elle a une signification profondément théologique. Etre homme signifie une certaine manière d'être dans le plan de Dieu, être femme signifie une certaine manière d'être dans le plan de Dieu et ce n'est pas réversible, comme les manteaux d'hiver et d'automne. C'est quelque chose qui est propre à chacun, homme et femme. C'est une identité profonde qui découle de la manière même dont chacun vit sa relation personnelle en pleine égalité avec l'autre.
Or quelle est cette signification ? L'Église est une société dans laquelle il y a Dieu et une création, l'humanité. Et le vis-à-vis de Dieu et de l'homme, car c'est bien de cela qu'il s'agit, non pas à égalité mais tout de même un vrai vis-à-vis, ce vis-à-vis de l'homme et de Dieu est fondamental, c'est le mystère chrétien. Toutes les autres religions païennes n'y avaient pas pensé, mais l'homme est fait pour vivre en face-à-face avec Dieu. Or Dieu a voulu que l'homme et la femme, dans le mystère même de leur relation, de leur amour comme homme et comme femme, vivent à leur manière, en toute égalité personnelle, ce mystère de la relation de Dieu avec l'humanité. Il a voulu que chacun, l'homme et la femme, signifie, manifeste dans son être, l'un, l'homme le mystère de l'amour de Dieu et l'autre, la femme, le mystère de l'amour de la création pour son Seigneur.
Vous comprenez bien qu'il s'agit ici de signification, de manière de dire, de façon d'exprimer. La relation personnelle reste absolument intacte, l'égalité personnelle reste absolument intacte. Mais l'un et l'autre signifient différemment ce mystère de cette relation du salut. En effet, pourquoi le Christ s'est-il fait homme, homme au masculin ? C'est parce qu'Il est venu donner le salut, Il est venu apporter le salut. Au nom du Père, dans l'initiative même de son amour de Dieu, Il est venu "offrir" le salut. Mais que serait un salut offert qui ne serait pas "accueilli" ? Que serait un don qui ne serait pas reçu ? C'est précisément le mystère de la Vierge Marie. La Vierge Marie est la première à avoir "reçu" et "accueilli" le salut. Ainsi dans les origines mêmes du mystère de notre salut, nous avons le Christ, "Celui qui donne le salut" et nous Marie, "Celle qui accueille le salut", qui reçoit le salut. Or qu'est-ce qui est plus grand, de recevoir ou de donner ? Contrairement à ce qu'on pense, ce qui est le plus grand, c'est de savoir accueillir. C'est beaucoup plus grand de savoir accueillir que de donner. Quand on a donné, c'est fini. Tandis que quand on accueille, on reçoit l'amour et la plénitude de l'autre et l'on est définitivement et durablement enrichi si ce don est de grande valeur. C'est la raison pour laquelle la Vierge Marie a reçu le salut de Dieu dans sa chair. Elle l'a reçu de façon si durable que Dieu lui a donné de le recevoir en plénitude et d'être ainsi, par le mystère de l'Assomption, le premier témoin de la plénitude du salut. Elle a reçu l'amour de façon durable. Voilà ce qu'est le mystère de la féminité de Marie : recevoir la plénitude de l'amour de façon durable. C'est précisément ce qui est grand en elle. La seule créature qui soit pleinement comblée de Dieu, c'est une femme, la seule créature qui ne soit que créature, car le Christ a une humanité comme la nôtre mais Il n'est pas simplement une créature puisqu'Il est le Fils éternel de Dieu. Et cette réalité-là a une signification infinie.
Vous comprenez tout de suite pourquoi ce sont les hommes, masculins, qui ont été désignés par le Christ pour être ceux qui, par leur ministère, sont les signes que Dieu donne le salut. Ce n'est pas qu'on ait voulu les privilégier, les mettre plus haut que les autres, car le fait de donner est soumis au fait de recevoir, il est conditionné par le fait de recevoir. Autrement dit, dans l'Église, le sacerdoce réservé aux hommes pour la raison que vous devinez, n'est pas un privilège ou une supériorité, c'est un "service". Par conséquent je ne comprends pas : on reproche à l'Église de ne pas faire des femmes les esclaves et les servantes des autres. L'Église veut préserver, dans la signification même de l'existence féminine, cette totale gratuité de l'accueil du salut qui n'est que donné.
Ainsi donc, même si dans les sociétés, pour des raisons pratiques, pour des raisons de responsabilité, de partage, d'organisation différente de la société et de la vie familiale, on a admis que le fait de donner et de recevoir par les échanges économiques, sociaux, politiques ou autres peut être indifféremment assuré par des hommes ou des femmes, ce qui est parfaitement légitime, dans l'Église je crois qu'on ne l'admettra jamais. Non pas parce que les femmes seraient inférieures, mais parce que, dans leur féminité même, elles expriment mieux que l'homme la gratuité du salut reçu et accueilli. Voilà une des significations possibles du mystère de l'Assomption de la Vierge Marie. Elle nous signifie dans sa condition de femme, elle a reçu mieux que personne le mystère même du salut donné et offert par le Christ.
Alors nous prierons pour que, dans nos sociétés modernes, quelles que soient les hésitations, les difficultés, les incertitudes de ces sociétés, et surtout dans nos communautés chrétiennes, hommes et femmes sachent véritablement redécouvrir, avec toutes les exigences de générosité, de liberté, de délicatesse et de finesse dans la relation homme-femme, ce sens profond du salut qui est donné par Dieu pour être accueilli par la création. Nous demanderons que chacun, selon qu'il a été créé homme ou femme, sache refléter la splendeur du salut. Ainsi nous pourrons mieux comprendre cette phrase extraordinaire que je citais au début : "Une femme revêtue du Soleil". Cette femme c'est la Vierge Marie, le resplendissement de la création. Pourquoi revêtue du soleil ? c'est-à-dire de la lumière et du salut, du Verbe qui a pris chair en elle.
AMEN