UN SALUT QUI VIENT DE DIEU ET QUI PASSE PAR L'HUMAIN
Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Coupiac : La femme revêtue de soleil
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e Temple qui est dans le ciel s'ouvrit, l'Arche d'Alliance du Seigneur apparut, un signe grandiose apparut dans le ciel : une femme ". Je crains parfois que nous n'ayons édulcoré les textes que nous venons de lire pour la fête de l'Assomption, sans en réaliser toute la force, un peu sauvage, presque brutale. La manière dont ici on veut nous expliquer les choses relève d'une mythologie à la fois guerrière, violente et, passablement sexuelle qui oppose deux personnages : une femme et un dragon. Et la description de l'un et de l'autre mérite qu'on s'y arrête si on veut comprendre de quoi il est question dans ce texte de l'Apocalypse et pourquoi on le lit aujourd'hui.
Commençons par le personnage de la femme. Elle est revêtue du soleil, elle a le soleil pour manteau : ce n'est pas une mini robe en lycra ou en élasthanne, c'est vraiment le soleil, l'astre majeur dans toutes les mythologies qui est son vêtement. On précise également que la lune est sous les pieds, ce n'est pas exactement la même chose que des semelles compensées de huit centimètres, comme cela se fait actuellement : c'est encore le ciel, c'est le croissant de lune, si je puis dire, qui lui sert de talons aiguilles. Et sur la tête, non pas ces grands chapeaux d'un mètre de diamètre qui sont courants maintenant dans les mariages, mais une couronne de douze étoiles, encore le ciel ; autrement dit, si l'on comprend bien ce texte, cette femme a un corps de chair, un corps de terre, mais elle est habillée de ciel.
C'est donc affirmer qu'elle résume en elle la création tout entière. Cette femme, c'est la création. Chose extraordinaire : elle est enceinte, elle est aussi femme qu'une femme peut l'être, c'est-à-dire plus grande qu'elle-même par l'enfant qu'elle est en train de mettre au monde. Elle est décrite à ce moment précis où elle manifeste la plénitude de sa vitalité de femme, quand elle va donner la vie. Et donc c'est une vie terrestre enveloppée de toutes les puissances du cosmos. Il s'agit d'une femme extraordinaire, nous sommes en pleine représentation mythique.
De l'autre côté, le dragon tel qu'on le trouve dans tous les films de science-fiction que nous pouvons voir à la télévision, rouge feu, couleur de sang, de violence, de destruction. Et, curieusement, le dragon a sept têtes et dix cornes. Sept têtes parce que, contrairement à ce qu'on pense, les dragons ne sont pas bêtes, et c'est le pouvoir du dragon de penser avec sept têtes : il s'épuise dans ses calculs, dans des pronostics, des prévisions et des traquenards, d'où la redoutable intelligence de ce personnage. Quant aux dix cornes, c'est une figure mythique classique : c'est un dragon taureau, un dragon violent, un dragon agressif. Sur chaque tête, un diadème, car il est toujours utile de cacher la bête et de la dissimuler sous les dehors flatteurs d'une royauté authentifiée par un diadème. Pourtant on n'arrive jamais à cacher totalement la bête puisqu'en réalité sa queue balaie les étoiles du ciel. Les étoiles en couronne sur la tête de la femme sont le symbole même du cosmos achevé et parfait : ici, au contraire la queue du dragon est une queue qui détruit, c'est classique, le dragon fait semblant d'avoir du pouvoir avec sa queue. Et dans cette scène, ce dragon essaye de manger l'enfant, de détruire la vie à son surgissement premier. Il échoue, l'enfant est mis à l'abri, et la femme s'enfuit.
C'est alors que retentit une proclamation qui sonne comme la clef du texte : "Voici maintenant le salut, la puissance, la royauté de notre Dieu et le pouvoir de son Christ". Autrement dit: deux personnages, une femme, le dragon, une bataille dont le récit n'est pas vraiment riche de détails, et tout d'un coup, comme une conclusion inattendue, la proclamation de l'irruption du Salut. La question est donc de savoir pourquoi on lit ce texte aujourd'hui, pour la fête de l'Assomption. Cette fête de l'Assomption, nous la célébrons au cœur d'un combat : il n'y a qu'à regarder ce qu'on voit tous les jours, sans y ajouter de commentaires, pour constater que le monde est l'enjeu d'un combat impitoyable et sans relâche. Il y a une force de vie qui ne cesse de renaître, de repartir, et une force de mort qui, à tout moment, balaie ces symboles de la gratuité de la Création que sont les étoiles. Et donc le monde tel que nous l'éprouvons, c'est notre monde comme lieu de bataille de la vie et de la mort. Vous le savez, ce n'est pas d'aujourd'hui : lorsqu'on relit les plus anciens récits de la création, dans la Bible, on s'aperçoit du tohu-bohu ou le chaos : c'est précisément ce monde que l'on se figure comme un mouvement de violence, de combat, de tension. Or, la question essentielle est là : ce monde est à sauver. S'il y a une raison pour laquelle existe l'Église aujourd'hui, pour laquelle nous existons et nous célébrons cette fête aujourd'hui, une raison qu'il faudrait exprimer en un mot : ce monde est à sauver. Nous n'avons pas d'autre conviction et elle peut se résumer dans cette proclamation solennelle que nous avons entendue tout à l'heure : "Voici maintenant le salut de notre Dieu, la gloire de son Christ ".
Les chrétiens sont ceux qui, au milieu de la bataille, dans les combats les plus incroyables, et pas nécessairement les plus spectaculaires, ce peut être des combats tout à fait cachés à l'intérieur du cœur humain, mais nous croyons qu'à travers ces combats, le monde voit son salut s'accomplir. C'est tout simple, mais on l'oublie. On l'oublie surtout parce qu'aujourd'hui, les chrétiens ne sont pas toujours les témoins du Salut. Ils sont plus spécialement tentés ces temps-ci de se faire les témoins de l'ordre du monde et de l'ordre des choses. Or, ce n'est pas tout à fait juste. Vouloir faire simplement de notre christianisme un garde-fou pour que le monde "se tienne bien", c'est peut-être louable humainement, et surtout très sécurisant, mais ce n'est pas la vérité du salut. La vérité de la foi, c'est de croire que, de toute façon, nous vivons dans une perpétuelle situation de combat et que, nous-mêmes, risquerions fort de nous faire illusion si nous en venions à penser que, par nos propres forces, nous serions à même de mettre de l'ordre. En fait, au cœur de ce chambardement, la victoire est déjà donnée le dragon déjà battu.
Par la foi, nous avons donc une double certitude au sujet de cette victoire. La première certitude, c'est qu'elle ne vient que de Dieu seul : cette affirmtion est partagée par la plupart des communautés et des Églises chrétiennes, que l'on soit protestant, que l'on soit catholique, que l'on soit orthodoxe, etc ..., s'il y a une chose sur laquelle on est tous d'accord, c'est que le salut ne vient que de Dieu. Quand Dieu fait quelque chose, quand il crée, quand il rassemble les hommes, quand il constitue Israël, quand il envoie son Fils, qui meurt sur la croix et ressuscite, quand il rassemble son Église et unit toutes choses dans son Fils pour que tout lui soit soumis, toujours et dans tous les cas, il a l'initiative exclusive et absolue. Il est donc indispensable d'être clair sur cette question, qui sauve ? Dieu est le seul à sauver, le seul à créer. Le seul à donner, le seul à aimer. Là-dessus nous ne devons pas confondre le Bon Dieu et ses saints : il ne s'agit pas du même niveau, même quand on parle de la Sainte Vierge. Donc la seule initiative du salut dans ce combat et l'issue victorieuse de ce combat reviennent exclusivement à Dieu, ce qui explique la proclamation finale : "Voici venu le Salut qui vient de notre Dieu ".
Donc le fait et la réalité du salut ne viennent que de Dieu seul. Mais comment en viennent-il ? C'est un autre problème. Qu'on y réfléchisse un instant. Quand Dieu crée le monde, quand Dieu crée l'homme, ni le monde, ni l'homme n'existent. À ce moment-là, si j'ose dire, Dieu fait tout, tout seul. Quand Dieu crée, Il est le seul acteur et protagoniste de la création, et dans le moment où je suis créé, je ne préexiste pas comme un vis-à-vis de Dieu. Mais quand Dieu sauve, même s'il est seul à prendre l'initiative, encore faut-il entre dans le monde qu'il a créé pour y intervenir. Alors que fait-il ? Il n'agit pas seul, il invite ses créatures à agir de concert et à être de la partie, selon la célèbre formule, "Dieu a besoin des hommes". Dieu est entré dans la société humaine par une femme, comme chacun d'entre nous est entré dans la société des homme par des humains. Dieu est entré dans la société humaine par la chair, le corps, le sein, l'amour, la liberté et le cœur d'une femme. Ce n'est pas elle qui est à l'initiative de l'Incarnation. La Vierge Marie n'a jamais voulu ni pensé, avant qu'elle reçoive l'Annonce, à provoquer l'Incarnation : une telle manière de voir le mystère de Marie n'aurait aucun sens. Mais au moment où Dieu a voulu s'incarner dans la société humaine, il a voulu se faire homme par un être humain, par une femme.
C'est sur ce point précis que la plupart du temps, nous ne nous entendons pas bien entre chrétiens de diverses confessions, et c'est là-dessus qu'il y a beaucoup de malentendus entre nous et nos frères protestants : tous, nous croyons effectivement que le salut vient de Dieu seul, mais nous divergeons sur la question de savoir comment vient le salut. Pour, catholiques, il est essentiel de croire que Dieu a voulu mettre en jeu la liberté, le cœur et le corps d'une femme. Autrement dit, Dieu nous a créés sans nous, seul, il était seul à avoir l'initiative. Mais quand Dieu nous a sauvés, il a associé quelqu'un, une femme, à cette œuvre de salut. Et cela change tout, parce que, dans cet acte même, le salut vient au monde de Dieu seul, mais par l'implication de l'humain, car Dieu se plaît à faire venir le salut par l'humain. Quand il s'agit de l'Incarnation, c'est par le corps et le cœur de la Vierge Marie, et dans l'histoire de l'Église aujourd'hui, c'est par le corps et le cœur de l'Église. Aucun d'entre nous ne peut dire qu'il a reçu une révélation directe de Dieu pour savoir ce que c'est que l'évangile et l'Amour de Dieu. Aucun d'entre nous n'a pu apprendre le B-A BA de la foi de l'Église sans passer par l'Église. Cela peut paraître bizarre, surtout dans une époque où l'on entend souvent répéter : "Oh, moi, le Christ Jésus, son évangile, tout cela me convient, mais l'Église vraiment, avec l'Inquisition et son cortège de massacres, je ne peux pas le supporter". Cela n'a pas de sens, car en vérité, nous n'avons accès à l'évangile, au Christ, et Dieu, que par l'Église.
Si nous sommes ici ce matin dans cette église, c'est parce que nous croyons que, quand nous recevons le corps du Christ, nous ne n'agissons pas de façon purement autonome et autosuffisante, mais que nous ne le recevons que par l'Église. Et remarquez que cela vaut pour toute notre existence chrétienne : vous avez reçu le baptême par l'Église ; nous recevons la communion par l'Église ; nous recevons la charité et l'amour des frères par l'Église. Et c'est d'ailleurs pourquoi les familles sont la première Église, puisqu'elles sont les premiers lieux où s'engendre le salut, c'est-à-dire chaque famille est comparable à la femme de 1'Apocalypse qui est en train d'enfanter la vie. Le salut passe par l'humain, par l'humanité du Christ et par l'humanité de l'Église.
On comprend aussi pourquoi nous célébrons cette fête de l'Assomption : le Christ, ayant fait passer la plénitude de son salut, au moment de son Incarnation, par l'amour, le corps et le cœur d'une femme, veut que maintenant encore le cœur et le corps de cette femme continuent à participer au don du salut qui vient au monde et à la création de la part de Dieu seul.
C'est vrai qu'en soi, le Christ aurait pu dire : "Maintenant, ça y est, par ma Pâque, je suis adulte, majeur et vacciné, Je commence ma vie publique, c'en est fini avec maman !" C'est très moderne comme attitude, mais dans l'évangile, ce n'est pas comme ça, ça n'est jamais fini avec Maman ! Le Christ est entré dans l'humanité par l'existence et l'être de sa Mère, il veut aujourd'hui que la plénitude de son salut passe pour toute la durée de l'histoire de l'Église sur la terre par la présence, le cœur et le corps de sa Mère ressuscitée. Il n'y a pas d'autre raison de l'Assomption me semble-t-il, que la fidélité du Christ à Lui-même. S'Il est entré par l'humaine maternité de Marie dans le monde pour donner le salut, il intervient encore de la même façon aujourd'hui pour donner le salut à toutes les générations. Et donc c'est pourquoi les croyants ont tout de suite fait le rapprochement entre Marie et l'Église : lorsqu'on croit que le Christ a pu apporter personnellement le salut par l'Incarnation, prendre chair au sens le plus réaliste et absolu du terme, du corps et du cœur de sa mère, on peut croire également qu'aujourd'hui encore le Christ prend chair dans l'humanité de chaque homme et de chaque communauté ecclésiale par le corps et le cœur de sa mère.
Quand nous célébrons l'Assomption, nous touchons le cœur même de ce que l'on appelle la dispensation du salut : on parle aussi d'économie du salut. L'Assomption, loin d'être cette idéalisation et cette distanciation de la Vierge Marie, qui en feraient une femme un petit peu plastifiée ou plâtrifiée comme une certaine statuaire du siècle dernier l'a figée, pour en faire ce zombie, lisse, inconsistant, sans personnalité, presque diaphane et translucide, l'Assomption doit au contraire nous aider à comprendre que c'est l'épaisseur même de l'humanité envahie par la grâce et le salut du Christ qui devient véhicule et le transmetteur du salut. Pour emprunter une comparaison à la physique de l'électricité, on pourrait dire que l'humanité est le milieu conducteur du salut. Tout le courant vient de Dieu, mais les fils de cuivre, c'est l'humanité de Marie et celle de l'Église.
Que cette fête de l'Assomption nous aide à retrouver par Marie et avec Marie, non pas un salut désincarné, ce serait bien le comble si, pour fêter sa victoire et son salut au profit de toute l'humanité, Jésus avait ressuscité la chair de sa Mère et qu'ensuite nous croyions en un salut désincarné, mais un salut profondément charnel au sens de Péguy, un salut de corps, de cœur et d'âme, de toutes nos facultés transfigurées et sauvées.
Que nous retrouvions aujourd'hui dans notre cœur, dans notre vie, dans toutes nos relations, dans notre prière, dans notre manière d'être, cette densité de transmission totalement conductrice de la Puissance de Dieu qui traverse le monde et nous-mêmes pour y manifester son salut, non pas sans nous, mais avec nous et par nous.
AMEN