MARIE ET L'ÉGLISE

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

E

n ce jour, le texte capital de la liturgie est le premier de ceux que nous venons d'entendre, ce texte de l'Apocalypse qui nous montre, dans le ciel, une vision merveilleuse : "Une femme enveloppée dans le soleil, la lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles."

La vision de cette femme enveloppée de soleil ne peut pas ne pas nous faire penser à la Vierge Marie dans le mystère de sa glorification en ce jour de l'Assomption, et en même temps aucun des commentateurs de ce texte n'a pu éviter de voir également dans cette femme l'Église. Car s'il est vrai que Marie a mis au monde cet enfant mâle qui est Celui "qui doit rassembler tous les peuples et gouverner toutes les nations", Jésus qui fut enlevé auprès du Père dans le ciel. Il est vrai aussi que cette femme qui enfante dans la douleur n'est pas la vierge Marie mais l'Église qui, à travers toute l'histoire, porte dans la douleur des persécutions, dans la douleur et l'usure du temps, porte dans son sein cette génération nouvelle des enfants de Dieu qu'elle met au monde par le baptême et par tous les sacrements qu'elle célèbre. Et s'il est vrai que Marie est cette femme glorifiée dans le soleil nouveau qu'est Jésus Lui-même, il est vrai aussi que cette femme attaquée par le dragon, attaquée par les puissances du Mal, attaquée par Satan, c'est bien l'Église qui, sans cesse, doit combattre et qui traverse toute l'histoire en luttant pied à pied contre toutes les forces déchaînées du mensonge et de la perversité. Il est donc effectivement impossible de dissocier dans le personnage que Jean voyait, dans cette femme couronnée d'étoiles et enveloppée de soleil, il est impossible de dissocier ce qui revient à Marie et ce qui revient à l'Église. Et cela est d'un enseignement très profond. Et je voudrais réfléchir avec vous sur cette étroite parenté entre Marie et l'Église, telle qu'elle se manifeste dans tous les mystères de Marie et plus particulièrement dans le mystère de son Assomption.

         Et tout d'abord, Marie est membre de l'Église.

       Elle fait partie de l'Église, c'est-à-dire de l'humanité rachetée par le Christ. Marie est le premier membre de l'Église, elle est la première des rachetés. Certes, Jésus le Fils de Dieu, le Verbe du Père, s'est fait homme, réellement homme et en tout semblable. À nous, mais, tout en étant pleinement homme, Il est aussi pleinement Dieu. Il y a donc entre Lui et nous, malgré cette infinie proximité qu'Il a voulu prendre pour nous être en tout semblable, il y a quand même entre Lui et nous cette différence qui fait qu'au moment même où Il était mort sur la croix et enseveli, brûlait en Lui la braise incandescente et inextinguible de sa vie de Dieu.

       Marie, elle, est une fille d'Israël, est une fille de la terre, est une femme comme toutes les autres femmes et elle n'est rien d'autre que ce que nous sommes. Elle fait entièrement partie de cette humanité qui est la nôtre. Elle est un membre de cette immense procession des êtres humains qui, depuis la création d'Adam jusqu'au dernier jour, s'avance, cette procession qui regroupe toutes les générations des êtres humains en marche vers le Royaume. Marie fait partie de cette humanité en marche. Marie fait partie de cette humanité qui, en Adam, a été atteinte par le péché et Marie fait partie de cette humanité qui a été rachetée par son Fils. Et Marie a été rachetée dès le premier instant de sa conception. Elle n'en a pas moins été rachetée comme vous et moi, comme chacun d'entre nous, rachetée du péché par le sang de son Fils. Oui, Marie fait pleinement partie de nous. Elle est membre de l'Église, le premier des membres de l'Église peut-être mais membre de l'Église comme nous tous, et non pas tête de l'Église comme l'est le Christ qui, seul, a une place unique et incommensurable dans ce corps qui est l'Église.

        Marie membre de l'Église, mais en même temps, parce qu'elle est le membre premier de l'Église, parce qu'elle est celle qui marche la première vers le Royaume de Dieu, Marie est aussi la figure de l'Église. Ne prenons pas ce mot, figure, en un sens banal et pauvre, comme s'il s'agissait seulement d'une image d'une comparaison, d'une façon de parler. Quand nous disons de Marie qu'elle est la figure de l'Église, nous voulons dire qu'en elle nous est manifestée, nous est révélée toute la signification de la destinée profonde de l'Église, c'est-à-dire de la destinée personnelle et collective de chacun et de tous. Marie, figure de l'Église, je voudrais dire plutôt Marie, icône de l'Église. Et vous savez ce qu'est une icône, ces images du Christ de la Vierge ou des saints qui portent en elles le rayonnement du mystère.

        Marie, figure, icône de l'Église car tout ce que vit Marie, elle le vit pour nous, elle le vit, si j'ose dire, en anticipation de ce qui nous est promis, de ce qui doit advenir pour chacun d'entre nous et pour l'humanité tout entière. Et si Marie, parce que membre de l'humanité, est passée par la mort, si Marie, au terme de sa vie, a rendu le dernier soupir comme chacun d'entre nous, Marie est ressuscitée, ressuscitée non pas comme nous le sommes, mais comme nous le serons. Car, partageant notre condition humaine et partageant l'usure du temps qui conduit jusqu'à la mort, Marie est en avance sur le reste de l'humanité parce qu'en elle, déjà, la vie a vaincu la mort, non seulement dans son âme immortelle, mais dans sa chair qui est sortie du tombeau comme la propre chair de son Fils.

       C'est précisément cela le mystère de l'Assomption de Marie. C'est le mystère de sa résurrection. Marie, parce qu'elle est la mère de Jésus, parce que sa chair est la chair même de Jésus, parce que Jésus, le Fils de Dieu, s'est fait homme en Marie et homme par Marie, parce que tout ce qu'il y a d'humain dans le Christ lui vient de Marie, parce que c'est d'elle qu'il a recueilli, comme d'une source, toutes les fibres de sa nature, de sa structure humaine, parce que le Christ a tiré sa chair de Marie, le destin de la chair de Marie est associé, est inséparable du destin de la chair de son Fils, puisque c'est la même chair. Et de même que le Christ, ayant voulu passer par la mort et le tombeau pour tout connaître de notre existence humaine, de même Marie, elle aussi, s'est endormie dans la mort. Mais de même que le Christ, dans sa chair, a été vainqueur de la mort, de même qu'Il s'est levé vivant, non seulement spirituellement mais corporellement, de même qu'Il est apparu vivant à ses disciples après sa résurrection, de la même manière la chair de Marie, qui est la chair de son Fils identiquement, elle aussi à ressurgir dans la vie au-delà de la mort et du tombeau.

       Marie est ressuscitée et, en cela, elle est la figure de l'Église, car ce n'est pas un privilège unique et personnel que celui de la résurrection de Marie. Ce qui est unique c'est cette anticipation de la résurrection de Marie par rapport à celle du dernier jour. Mais si Marie est ressuscitée dans son corps, c'est pour marquer, pour manifester, pour nous faire comprendre que l'Église tout entière, c'est-à-dire que l'humanité tout entière, c'est-à-dire que nous tous, nous aussi, nous ressusciterons, que nous nous relèverons vivants de nos tombeaux, que ce n'est pas seulement notre âme qui, comme un souffle immatériel survivra à la mort et à l'ensevelissement, mais que notre chair aussi, cette substance corporelle qui nous fait visibles, tangibles, sensibles, tout ce que nous sommes dans les moindres fibres de notre chair, tout cela aussi est fait pour la vie, et tout cela, par-delà la mort, revivra, non pas maintenant mais au dernier jour. Mais Marie est là, dans sa résurrection, dans son Assomption, comme le témoin certain que notre destinée est celle-là. Elle qui est en tout une fille de l'humanité, elle qui est une femme parmi toutes les femmes du monde, sa résurrection manifeste la résurrection de tous les êtres humains. Nous aussi nous serons associés au Christ Jésus, le Premier Né d'entre les morts.

       Marie, membre de l'Église, Marie figure, icône de l'Église, Marie enfin mère de l'Église. Mère de l'Église d'abord parce qu'elle est la mère de chacun d'entre nous, parce que Jésus, au moment de mourir sur la croix, a donné en son disciple Jean, tous les homme comme fils, comme enfants à Marie, sa mère : "Femme, voici ton fils !" Ce n'était pas seulement un geste de confiance à l'égard du disciple bien-aimé. Ce n'était pas simplement une manière de confier sa mère entre de bonnes mains, au moment où Il allait quitter ce monde. C'était, bien plus profondément, le mystère de l'association de tous ses disciples, de tous ses frères, de tous les hommes, à sa propre relation filiale à l'égard de Marie. Devenus enfants de Dieu par Jésus qui est le Fils Unique du Père, nous devenons aussi enfants de Marie par Jésus qui est le Fils de la vierge Marie. Nous sommes donc tous chacun, devenus fils de Marie, parce que, en Jean, Jésus nous a confiés à elle comme ses fils, comme ses enfants.

       Mais ce mystère en recouvre un plus profond. Ce n'est pas simplement par un décret arbitraire de sa miséricorde que Jésus veut nous associer à sa relation filiale à l'égard de Marie. Plus profondément, c'est parce que nous devenons réellement membres du corps du Christ, l'Église. L'Église, c'est-à-dire notre rassemblement, n'est pas simplement une société. L'Église ce n'est pas simplement un certain nombre d'êtres humains à travers l'histoire. Ce n'est même pas seulement l'ensemble de l'humanité qui serait associée, d'une manière plus ou moins étroite, avec Jésus.

       Le mystère de l'Église va beaucoup plus loin. Saint Paul nous l'a dit, nous devenons les membres du corps du Christ. Nous faisons avec Lui, un seul être vivant. Nous sommes membres les uns des autres parce que, tous ensemble, nous sommes à l'égard du Christ, comme les membres d'un corps à l'égard de la tête de ce corps. La relation des mains, des pieds, de tous les organes du corps avec la tête qui est le chef, qui est le centre du corps, est la même relation que celle qui unit les innombrables êtres humains qui constituent l'humanité, avec Jésus, le Christ. Nous sommes aussi étroitement unis au Christ que les membres du corps sont unis les uns les autres et sont unis à cette totalité du corps dont la tête est le centre. Ceci semble une comparaison et jusqu'à un certain point, nous paraît comme un mystère impénétrable, mais c'est véritablement l'enseignement de l'Ecriture, l'enseignement de saint Paul, l'enseignement de l'Église sur elle-même.

       L'Église dit d'elle-même qu'elle est le corps du Christ. Et si nous sommes le corps du Christ, Marie, qui est la mère de la chair de Jésus, de la chair du Christ, est donc la mère de ce corps tout entier, car il n'y a pas d'autre chair dans les membres du corps que dans le Christ qui en est la tête, Lui-même. Marie, mère du Christ, est la mère du corps tout entier. Et c'est cela le mystère de la maternité de Marie à l'égard de chacun d'entre nous. C'est parce qu'elle a enfanté Jésus et parce que Jésus, en nous sauvant, nous a rassemblés en Lui avec cette profondeur, cette plénitude et cette intensité que l'image du corps essaie de traduire, parce que Jésus nous a vraiment rassemblé avec Lui pour que nous ne fassions qu'un seul être avec Lui, que nous ne soyons plus qu'une seule chair avec Lui. Et les Pères de l'Église se sont plu à appliquer au Christ et à l'humanité, à l'Église, cette parole que la Genèse dit de l'homme et de la femme : "Ils seront deux en une seule chair !". Oui, nous ne faisons qu'une seule chair avec le Christ, et c'est pour cela que Marie, mère du Christ, est la mère de tous ceux qui sont le corps du Christ, les membres du corps du Christ. C'est parce que nous sommes sauvés par Jésus, en étant rassemblés par Lui, avec Lui et en Lui, en un seul être surnaturellement vivant qui est l'Église, que Marie est notre mère et que Marie est la mère de toute l'Église. Et si Marie est la mère de l'Église cela veut dire que cette grâce de la résurrection, cette promesse merveilleuse qui nous est faite que la mort sera vaincue, non seulement encore une fois, dans notre âme immortelle, mais jusque dans notre chair, la mort sera vaincue par la vie, qu'elle sera, comme dit saint Paul, "engloutie dans la victoire," cette promesse de notre résurrection nous vient par Marie parce que c'est elle qui a donné au Christ cette chair qui est ressuscitée au jour de Pâques, et que c'est cette même chair que le Christ nous communique pour qu'à notre tour nous ressuscitions avec Lui, comme Il a ressuscité sa mère, origine et source de sa propre chair.

       Ainsi Marie est à la fois membre de notre communauté, le premier membre de notre communauté, la figure, l'image, l'icône de ce que nous devons être et elle est aussi le chemin maternel par lequel nous vient cette grâce. Et toute grâce que le Christ veut nous donner, Il ne peut pas nous la donner sans passer, en quelque sorte par Marie sa mère, puisque c'est par elle qu'Il est devenu homme, c'est par elle qu'Il s'est fait l'un de nous, c'est par elle qu'Il est devenu notre Sauveur et c'est donc par elle qu'Il nous sauve et qu'Il nous donne le salut.

       Qu'en cette fête de l'Assomption, nous soyons remplis d'action de grâces pour ce don merveilleux que le Christ nous fait de sa vie, et de sa vie par Marie sa Mère, notre Mère, par Marie, mère des vivants, par Marie, Mère de toute vie. Soyons dans l'action de grâces pour ce mystère d'une Vie qui n'aura pas de fin, de cette vie qui est éternelle, de cette vie dans laquelle Marie est déjà transfigurée et dans laquelle, nous aussi, nous serons transfigurés. Et, en quelque sorte, nous le sommes déjà dans l'espérance et dans la certitude de la foi.

       Cette vie, cette vie du Christ ressuscité que nous recevons ainsi par Marie et comme Marie, elle nous est communiquée en germe, de manière radicale, au moment du baptême, ce baptême qui s'épanouit tout au long de notre existence, jusqu'à notre mort et notre propre résurrection.

       AMEN