COURONNÉE DE DOUZE ÉTOILES

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Couvreux : Couronnée de douze étoiles

C

'est par un homme que vient la Résurrection ! le dernier ennemi que le Christ détruira, c'est la mort !" Le texte de l'Apocalypse, cette vision étrange, est sans doute, dans sa symbolique et dans les signes qu'il utilise, un texte capable de toucher le tréfonds de la vie humaine et spirituelle de chacun d'entre nous. Je dirais, pour employer le langage des psychanalystes, qu'il met en jeu des phantasmes, des images tellement profondes que, même si sa compréhension exacte ne nous vient pas à l'esprit, il nous touche, à la fois en plein cœur et en plein corps.

        Cette scène est très étrange. Une femme, une femme dont le corps est fait d'astres, de soleil qui est comme son manteau et presque comme sa chair, des étoiles, de la lune. Une femme dont le corps est en ce moment particulièrement dramatique, de l'enfantement. Une femme dont tout le corps dit à la fois la prodigieuse fécondité, elle enfante, et la mystérieuse fragilité, car l'enfantement est un moment dangereux à la fois pour la mère et pour l'enfant. Le corps comme lieu de vie, de communion et de transmission de la vie. Et en face, un autre corps, un corps de mort, un corps de dragon qui détruit le cosmos de sa queue en balayant les étoiles. Et pire encore, un dragon qui s'apprête à dévorer l'enfant au moment où la femme lui donne la vie.

       Cette symbolique a quelque chose d'étonnant. Le corps, le corps à la fois de la femme et le corps de l'enfant, sont le lieu même de la manifestation des deux réalités fondamentales de toute existence humaine, le corps fait pour la vie et plus encore pour donner la vie par sa prodigieuse fécondité, et d'autre part le corps sans cesse exposé radicalement à la mort. Car c'est d'abord dans notre corps que nous éprouvons la puissance de la mort. Ainsi donc nous voilà au cœur même de ce que signifie pour nous vivre dans un corps. Lieu de vie, lieu de communion dans la vie, dans l'affection, dans la transmission de la vie, dans la fécondité, et lieu de mort par la menace permanente de ce dragon qui est la figure de la mort et d'une destruction intérieure du cosmos et de la vie humaine.

       Or, dans ce combat acharné, c'est l'enfant le plus menacé qui échappe à la mort, et c'est la mère vitalement menacée aussi qui échappe à la mort, elle est conduite au désert et c'est la défaite du dragon qui non seulement n'a pas pu s'emparer du fruit de vie que la femme met au monde, mais qui est lui-même détruit par les anges de Dieu. Le dernier ennemi c'est la mort.

       Lorsque nous fêtons le mystère de l'Assomption, nous sommes amenés à contempler le mystère de Marie dans son corps. La plupart du temps, nous nous faisons des représentations de l'Assomption un peu irréelles. Nous pensons que, tout d'un coup, elle est devenue évanescente, elle est devenue inconsistante, elle s'est évaporée. Mais c'est tout le contraire Dans le mystère de son Assomption, Marie a vraiment pris corps, tellement corps, tellement chair qu'elle est devenue de façon radicale plus encore que jamais, qu'elle a accompli cette promesse que le Christ lui avait faite au moment où Il mourait sur la croix : "Voici ton fils, voici ta Mère !" c'est-à-dire qu'Il la faisait mère des croyants. Lorsque nous fêtons la vierge Marie dans le mystère de son Assomption, nous fêtons le mystère d'un corps, le corps réellement ressuscité de la vierge Marie, qui parce qu'il a bénéficié de la puissance même de la Résurrection de son Fils : "C'est par un seul homme que nous vient la Résurrection" ce corps ne cesse, aujourd'hui, d'engendrer l'Église. Le corps de Marie, mère du Christ, mère de tous ceux qui sont ses frères, mère de chacun d'entre nous, le corps de la vierge Marie, son corps ressuscité est d'une fécondité illimitée à travers toute l'histoire des hommes. Il est d'une fécondité illimitée parce que c'est par ce corps et dans ce corps que le Christ ne cesse, aujourd'hui, d'engendrer, de créer, jour après jour, son Église, dans le cœur et dans la vie et dans la chair de chacun d'entre nous.

        Le réalisme de l'Église veut précisément que nous ne fêtions pas ce mystère comme un sorte de souvenir du profil spirituel que la vierge Marie aurait pu avoir dans notre monde ou dans notre histoire, mais que nous fêtions la vierge Marie dans son corps de fécondité, dans son corps de communion de vie, là même ou avait commencé sa véritable histoire de mère de Dieu, lorsqu'elle était devenue "porteuse de Dieu". Voici qu'aujourd'hui ce corps, qui a été sur la terre un corps de mère, continue avec une puissance démultipliée par la Résurrection même de son Fils, à être celle qui engendre le corps de l'Église sur la terre. Et il y a une continuité corporelle de l'Église ici-bas sur la terre avec l'Église là-haut dans le ciel qui est l'Église du corps du Christ et du corps de Marie, véritablement mère, véritablement féconde, de cette corporéité nouvelle de la Résurrection qu'elle a reçue de son Fils.

       Ceci peut paraître, à la limite, incroyable ou difficile à croire. Et pourtant, c'est la vérité. Nous savons déjà, chacun d'entre nous, que toutes nos relations humaines, d'une manière ou d'une autre, passent toujours par la sensibilité et par le corps. C'est avec des yeux de chair que nous nous voyons, c'est avec des mains de chair que nous nous donnons des gestes d'affection. Tout geste de communion est enraciné dans notre corps et dans notre chair. Et de la même façon que le Christ a voulu que son Église soit constituée par son corps et son sang réellement versé, réellement livré pour nous et réellement donné à chaque eucharistie, de la même façon le Christ n'a pas voulu que soit rompu le tissu corporel de l'Église qui est à la fois le corps ressuscité de la vierge Marie, bénéficiant la première de la puissance de la Résurrection de Jésus, et notre propre corps qui commence aujourd'hui à ressusciter.

       Quelle chose étonnante et quel regard renouvelé nous devrions avoir sur notre corps ! Aujourd'hui, Dieu sait que l'on prend soin du corps. Il suffit de voir les magasins de parfumerie, de bio esthétique et toutes les contraintes diététiques ou alimentaires qu'une moitié de l'humanité s'impose pour avoir tous les charmes de la séduction. Mais qu'est-ce que le corps ? Est-ce que, devant un enfant handicapé, on parle de produit de beauté et de crème hydratante ? Et pourtant, lui aussi, il est promis fondamentalement, autant que tout autre être, à la Résurrection. Et c'est pour cela qu'on doit le respecter infiniment dès les premiers instants de sa corporéité. C'est cela, savoir discerner, savoir reconnaître dans la grâce, dans la lumière de la Résurrection, que le corps de chacun de nous, c'est nous-mêmes, que le corps n'est pas une enveloppe extérieure à nous, mais que le corps est vraiment ce lieu donné par Dieu pour que chacun de nous puisse entrer en communion avec le Christ, avec les frères, avec Dieu. Si Dieu nous a créé tels que nous sommes, c'est pour qu'il n'y ait rien de nous-mêmes qui échappe à la destinée qu'Il a voulue pour nous. Et s'Il nous a créé êtres de chair et de sang, c'est parce qu'Il veut que cette chair et ce sang soient transfigurés, glorifiés, pour entrer dans la plénitude de la communion avec Dieu. Et c'est pour cela que cette résurrection s'est accomplie pour la première fois dans le corps de la vierge Marie puisque Jésus avait voulu, pour entrer dans notre humanité, passer par ce corps à corps d'un bébé dans le sein de sa mère, la vierge Marie.

       La deuxième chose qui devrait toucher notre regard sur le corps illuminé, c'est que toute beauté est un exode. Toute beauté est une sortie en dehors de nous-mêmes, car le corps est traversé par la mort, c'est vrai, mais précisément, dans cet arrachement à nous-mêmes que représente la mort, dans cette séparation, dans ce dépouillement radical que nous appelons la mort, ce n'est pas une fin, ce n'est pas un arrêt de convivialité entre notre être spirituel, notre âme et notre corps, mais c'est un exode. Car la beauté même de ce que nous sommes de corps, d'âme, d'esprit est arrachée à ce monde pour aller retrouver, dans le cœur même de Dieu, sa véritable beauté. Et si dès ici-bas nous pouvons discerner, dans le corps humain, quelque chose de la beauté qui a inspiré les plus grands artistes pour célébrer le corps humain, à combien plus forte raison le mystère même de notre résurrection ne sera-t-il pas un mystère de beauté ? Alors notre corps, dans tout ce qu'il est, avec notre âme et notre esprit, sera totalement saisi, transfiguré, illuminé par la puissance de la résurrection et de la beauté de Jésus-Christ.

       Voilà le corps que nous sommes appelés à former. Voilà pourquoi aussi nous disons de Marie qu'elle est toute belle. Voilà pourquoi nous nous plaisons à la célébrer avec des chants qui soient beaux. Voilà pourquoi la liturgie de l'Église doit toujours être une liturgie de beauté, non pas par esthétisme, ce qui serait l'équivalent des crèmes hydratantes sur la misère humaine des pécheurs, mais précisément, parce que nous ressentons au plus intime de nous-même, au plus profond de notre corps, de notre voix, de nos yeux, de notre être tout entier, cette aspiration à la transfiguration de toute chose dans le Christ, comme elle a commencé dans le mystère que nous célébrons aujourd'hui de la vierge Marie arrachée à ce monde, mais pour mieux en assurer la continuité à travers toute son histoire.

       Oui, désormais tous les siècles, tous les âges peuvent vraiment la proclamer bienheureuse, non pas simplement pour elle, mais pour nous-mêmes et pour ce que cela représente pour nous. Toute cette histoire où Dieu "élève les humbles et rabaisse le caquet des orgueilleux", toute cette histoire où Il "donne à manger" à ceux qui n'ont pas de quoi manger et nourrit leur corps pour qu'ils vivent, et retire un peu à ceux qui ont trop, toute cette histoire qui est apparemment un grand chambardement de Dieu au milieu de la société humaine tout cela a pour seul but, la gloire resplendissante de Dieu dans tout notre être, dans notre esprit, dans notre cœur et corps.

       AMEN