ENFANTÉS POUR LA VIE ET MENACÉS PAR LA MORT
Ap 11, 9 – 12, 10 ; 1 Co 15, 20-26 ; Lc 1, 39-56
Fête de l'Assomption – année B (jeudi 15 août 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Je vis un signe, une femme dans le ciel, elle s'apprêtait à enfanter et le dragon se préparait à dévorer l'enfant qu'elle allait mettre au monde. »
Frères et sœurs, je suis désolé de vous ramener à une vision aussi concrète qui, pour une bonne moitié de l'auditoire, doit rappeler des souvenirs très vifs, à savoir une salle d'obstétrique, une salle d'accouchement. Cela peut paraître étrange mais la salle d'accouchement ici, c'est l'histoire de l'humanité et la plupart du temps nous sommes très démunis pour essayer d'expliquer un texte extrêmement troublant. Il a des consonances mythologiques païennes extraordinairement frappantes et la plupart du temps on s'est réfugié dans le fait que cette femme qui va enfanter, c'est finalement la Vierge Marie. Ce qui est vrai, mais dans le contexte même de la naissance, du surgissement de ce texte, c'est tout autre chose.
De quoi s'agit-il ? Comme je vous le disais, il s'agit d'un accouchement. C'est assez rare que l'on évoque la réalité très concrète de l'accouchement ; chez les anciens, les hommes n'avaient pas le droit d'y assister, ça leur était interdit, seul un monde féminin s'occupait de la parturiente. Dans ce contexte-là, on fait du moment même de l'accouchement un événement absolument dramatique, comme cela peut d'ailleurs encore arriver, pour dire que c'est là que se joue le mystère de notre naissance. Mais alors, pourquoi lit-on aujourd'hui ce texte qui n'a pas grand-chose à voir avec la gloire de la Vierge Marie, exaltée dans les cieux, couronnée d'étoiles ? Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de jeunes parturientes qui se mettent des couronnes de douze étoiles sur la tête pour aller dans la salle d'accouchement !
Voici de quoi il s'agit : qu'est-ce qu'un accouchement ? C'est un moment central de l'histoire de toute l'humanité, c'est le moment où un enfant naît. Et qu'est-ce qui s'affronte à ce moment-là ? Il se passe deux choses, c'est pour cela que cette transposition mythologique est extraordinaire. Premièrement, il y a dans ce contexte la femme qui est la promesse de vie. Elle l'a déjà été pendant neuf mois. Les anciens le savaient mieux que nous puisqu'aujourd'hui on veut faire comme si durant neuf mois on pouvait faire ce qu'on voulait. À cette époque-là, cela n'était pas du tout le cas, la femme se savait porteuse de la vie. Mais elle savait aussi qu'elle allait être jetée dans une épreuve qu'elle n'avait pas nécessairement prévue ni désirée, surtout quand c'était la première fois qu'elle enfantait, épreuve qui mettait sa vie en danger. Et ici, comment la vie est-elle mise en danger ? Non seulement par les difficultés physiologiques de l'accouchement mais aussi parce qu'on présente un dragon, une horrible bête, qui a envie de manger l'enfant.
Autrement dit, si on comprend bien le texte – la plupart du temps, on ne veut pas revenir à cela et pourtant c'est fondamental – que se passe-t-il ? C'est l'affrontement de la vie et de l'avenir d'un côté, de la mort, de la destruction et du néant de l'autre. Il faut avoir eu une imagination et une perspicacité extraordinaires, car ce mythe pour ceux qui aiment la mythologie grecque vient sans doute de la légende de la naissance d'Artémis et d'Apollon qui était très particulièrement vénérée à Patmos. On a même retrouvé l'inscription qui raconte ce mythe de la naissance d'Apollon. C'était aussi Apollon qui, au moment où il devait naître, était provoqué par le dragon, le serpent python, qui voulait le manger pour être le maître du monde. C'est de là que ça vient. À ce moment-là, on comprend tout le récit.
C'est le résumé de l'histoire du salut du monde. Comment cela commence-t-il ? Première scène, le ciel et dans le ciel une femme qui est parée de tous les attributs célestes, la lune, les étoiles, le soleil etc. et la domination du monde, la lune sous ses pieds. Et puis là, que se passe-t-il ? Il y a un temple dans lequel se trouve le témoignage de l'Alliance, l'Alliance de Dieu avec sa création. Tout va se passer parce que Dieu a voulu l'Alliance avec les hommes, avec l'humanité. Mais au moment même où Il est confronté à la réalisation de ce projet, le dragon empêche ou veut anéantir la réalisation de ce projet. C'est donc la manifestation la plus sobre, la plus dure, la plus dangereuse de l'enjeu même de l'existence du monde. Aujourd'hui, nous parlons toujours de l'apocalypse et de tous les dangers qu'il y a face à l'écologie et à l'avenir du monde et de toutes les biodiversités. En réalité, là, les anciens le voyaient de façon beaucoup plus radicale. Cette scène nous met précisément devant le drame fondamental de l'existence du monde créé, porté par un dessein d'alliance, invité par Dieu à entrer dans cette Alliance mais en même temps confronté à la terreur que peuvent créer le mal et la destruction de l'humanité.
Frères et sœurs, on est bien au-delà de toutes les considérations, si pieuses et généreuses soient-elles, mais ce n'est pas le problème. Dans cette scène de l'Apocalypse, nous sommes confrontés à la réalité même de l'existence de toute l'humanité et de chacun d'entre nous. Nous naissons, non pas pour être à l'abri, mais pour être confrontés, avec le désir de rencontrer Dieu et de répondre à son Alliance, à ce qui veut détruire ce plan.
C'est extraordinaire que les chrétiens aient eu une vision qui n'était pas inspirée par des paraboles de Jésus, c'est très curieux, mais par une histoire d'une vieille légende concernant Apollon, où ils ont reconnu la destinée du monde. Si nous sommes là aujourd'hui, c'est pour manifester que nous sommes enfantés par un personnage mystérieux qui s'appelle la femme de l'Apocalypse. Et nous sommes nés pour être les partenaires de Dieu et il y a quelque chose, le serpent, le dragon, peu importe comment on l'appelle, qui veut détruire cela.
Être conscient de cela aujourd'hui, c'est ce qu'il y a de plus fondamental dans ce qu'on appelle la connaissance du but et de la fin du monde. Cela n'est pas simplement la préservation des espèces, même si ça a son importance, c'est d'abord le fait que nous, l'humanité, nous vivons ce drame. Et Dieu sait que nous sommes servis en tout ce que nous voyons chaque jour se produire, même les événements apparemment les plus simples et les plus banals, c'est la confrontation qui se passe entre nous, enfantés pour la vie et menacés par la mort. Il n'y a pas besoin de faire un dessin, quand on dit cela, tout le monde comprend.
On va alors se demander qui est cette femme. Certes nous avons une tradition assez bien élaborée qui dit que cela s'applique par excellence à la Vierge Marie, parce qu'elle est couronnée d'étoiles et qu'elle apparaît dans le ciel, mais c'est encore plus radical que cela : selon un bon vieux précepte qu'on oublie aujourd'hui, qui existe pourtant depuis des siècles en théologie pour parler de Marie, on dit : « Tout ce qui s'applique individuellement à la Vierge Marie s'applique collectivement à l'Église et tout ce qui s'applique collectivement à l'Église s'accomplit individuellement dans la personne de la Vierge Marie. » C'est exactement ce que nous fêtons. Nous fêtons la coïncidence entre la naissance du salut dans la chair de la Vierge Marie, dans sa condition la plus féminine qui soit, celle du moment où elle enfante, avec la condition de l'Église aujourd'hui dans sa conception la plus radicale. Comme la Vierge Marie a enfanté le Christ, l'Église doit aujourd'hui enfanter le Christ. Elle est même à la fois enfantée et enfantante, génitrice et engendrée. C'est le mystère même de notre existence.
Frères et sœurs, je crois que c'est seulement si on commence à comprendre cela que nous sommes capables de voir quel est le statut, comme on disait à une certaine époque mais maintenant c'est un peu passé de mode, existentiel des hommes, de l'humanité. En fait, cet enfant qui sort du sein de la femme en travail, c'est non seulement le Christ qui Lui le premier est passé par la condition humaine, la mort et la résurrection mais aussi chacun d'entre nous à qui Il donne ensuite d'être d'autres Christs. Comme le dit la formule qu'on a défigurée et caricaturée, ce n'est pas le prêtre qui est un autre Christ, c'est le chrétien qui est un autre Christ. Quand nous sommes ici dans cette église, je ne suis pas seul à représenter le Christ comme on disait parfois. C'est l'Église qui célèbre l'eucharistie, c'est l'Église qui accueille le salut et qui en vit.
Frères et sœurs, c'est cela l'Assomption. C'est d'une certaine façon l'indication que chacun d'entre nous, comme enfanté par le Christ, par l'Église, est destiné à vivre ce que le Christ a vécu.
Que cette fête prenne véritablement toute son ampleur et toute sa profondeur dans notre propre cœur. Si nous sommes chrétiens aujourd'hui, c'est d'abord pour ça. C'est d'abord parce que nous sommes enfantés et qu’en même temps que nous sommes enfantés, nous sommes aussi mettant au monde. Car où le Christ est-Il mis au monde aujourd'hui sinon par les chrétiens, les communautés chrétiennes dans toutes les circonstances où elles se trouvent ? L'Église est en perpétuelle gestation de toutes les communautés qui la constituent et c'est précisément pour cela que nous croyons que nous sommes les disciples du Christ.
Alors la plupart du temps nous voulons surtout voir l'aspect par lequel nous recevons du Christ la grâce. C'est la grâce du baptême qu'on oublie si facilement. Mais après, nous sommes enfantés par le baptême pour être à notre tour enfantant la génération qui vient. C'est peut-être parce que l'Église aujourd'hui perd un peu cette vision d'ensemble de son existence, ou se laisse si facilement endormir par la peur, par les terreurs, par le dragon qui veut manger l'enfant, qu'à certains moments la foi chrétienne perd de sa saveur.
Frères et sœurs, demandons au Seigneur qu'Il fasse de nous ce peuple qui enfante Dieu au monde, pour que tous ceux et celles que d'une façon ou d'une autre nous pourrons rencontrer, aient eux aussi le désir d'être enfantés par ce mystère du salut qui est adressé à toute l'humanité. Amen.