UNE FEMME, SIGNE DU DON DE DIEU
Ap 11, 9 – 12, 10 ; 1 Co 15, 20-26 ; Lc 1, 39-56
Fête de l’Assomption – année A (mardi 15 août 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Un signe apparut dans le ciel, une femme ».
Pourquoi la femme serait-elle réduite à un signe ? Un indice ? Est-ce une manière, comme on disait autrefois, de la remettre à sa place ? Ce n’est pas tout à fait sûr. En fait, ce texte nous dit une chose absolument extraordinaire qui signifie non pas pour elle-même, la femme, mais pour le monde entier.
Je m'explique, vous avez entendu tout à l'heure ces paroles, d'abord dans cette Apocalypse : « Dans le ciel, on voit apparaître le Temple de Dieu, et l'Arche de l'Alliance qui s'ouvre ». Le contexte n'est donc pas du tout une petite histoire de maman et son fils chéri. C'est l'Alliance qui est en cause. L'Alliance, c'est-à-dire le fait que ce soit entre des vivants, des humains, et Dieu : quand il y a Alliance, il y a acte de vie, promesse de vie, réalisation de vie. L'Alliance n'est pas du tout simplement, comme on l'a réduite un peu avec le droit romain, un contrat, une convention, l'Alliance est le signe par lequel deux vies se lient l'une à l'autre. Pas de vie sans Alliance et pas d'Alliance sans vie.
Par conséquent, au moment où l'Alliance s'ouvre dans le ciel, c'est-à-dire l'Alliance de Dieu et des hommes, à ce moment-là, que voit-on apparaître comme signe de cette Alliance ? Une femme. Alors on se dit que c'est un grand loupé de l'auteur de l'Apocalypse. Il aurait dû dire : « Je vois une Alliance, un Monsieur et une Dame, qui symbolise la joie de la rencontre amoureuse et nuptiale ». Eh bien non, une femme. Autrement dit, le signe marque bien une exclusivité, pour expliquer et pour lier quelqu’un à la vie. C'est là que se noue tout le problème : la plupart du temps, on n'en est pas conscient et peut-être aujourd'hui moins que jamais, hélas. En fait, cette femme est bien une vraie femme puisque d'abord on ne voit pas son mari. C'est intéressant. Elle est prégnante. Elle porte un enfant, elle est enceinte, elle est quasiment à terme. Monsieur ? On ne le voit pas pour l'instant, on va le voir. Donc, cette femme enceinte, dans le ciel, qui symbolise la vie qui va naître – parce que c'est bien cela le problème – cette femme est le signe de la vie.
Alors vous me direz : « Qu'est-ce que cette présentation des choses qui semble exclure l'activité des hommes dans le don, la transmission de la vie par Alliance ? » Précisément, c'est ce qui est important. La plupart du temps, nous concevons la relation homme-femme comme une relation uniquement de réciprocité. L'homme et la femme. C'est vrai, continuez… LGBTQ+R et compagnie, peut-être qu'il faut atténuer le problème parce que ça devient un petit peu de l'obsession, surtout dans les médias. Mais nous, nous pensons homme-femme, c'est la différence sexuée des deux. Et éventuellement, on se dit que s’ils le veulent, ils feront un enfant. Mais précisément à l'époque où sont rédigés les textes bibliques, on ne se pose pas du tout le problème comme cela. On définit homme et femme, non pas simplement dans la relation réciproque, l'un vis-à-vis de l'autre, mais on les définit par rapport à la vie. Autrement dit, ce que nous mettons aujourd'hui sous le terme de sexualité sans nous en rendre compte, coupe la réalité de la dualité homme-femme, et la sépare de sa raison d'être qui est la vie. Non pas pour une politique nataliste comme on a dit à certaines époques pour faire des enfants, pour aller au front comme en 1914, c'est peut-être un petit peu discutable… Mais c'est véritablement que l'humanité est homme-femme parce que les deux réalités, masculinité, féminité, ont un rapport à la vie, et que ce qui définit l'homme comme homme, c'est un rapport particulier à la vie et la femme comme femme, un rapport particulier à la vie.
Quelqu'un a très bien expliqué cela. Malheureusement j'ai perdu le petit bouquin, j'aurais voulu vous le citer dans le texte ; c'est une dame qui l’a écrit, et ce n’est pas tout à fait étonnant. Cette journaliste très futée a écrit ce petit livre où elle fait l’éloge de la différence sexuelle homme-femme. Elle dit précisément ceci : « Qu'est-ce qui est important dans la féminité et la masculinité ? C'est que ce sont deux formes de types de rapport à la vie ». L'homme conçoit son rapport à la vie comme quelque chose qui va surgir de lui, de son initiative, de son vouloir faire, de son vouloir agir. A ce moment-là, ce rapport à la vie est profondément marqué par une sorte de maîtrise, d'action. C'est en gros ce qui se résume dans le mot « reproduction ». Produire, produire quelqu'un comme soi, mais précisément, dit-elle, ce qui est intéressant dans la sexualité masculine, c'est que l'homme a une certaine initiative pour féconder une femme, mais en même temps qu'il donne, transmet les cellules vitales, eh bien il n'a plus rien à faire. C'est d'ailleurs ce que critiquent beaucoup de dames au sujet de leur mari. Comme disait l'une d'entre elles, s'il fallait qu’ils soient enceints pendant neuf mois, ils n’auraient jamais la patience. Vous voyez donc ici la dimension de masculinité, c'est l'initiative qui projette hors de soi. Autrement dit, elle en tire cette conclusion qui est très juste, c'est que l'homme ne sait pas vraiment ce que c'est que la vie à l'intérieur de lui-même. Il n'a la vie que pour en être le véhicule, le transfert, il donne la vie, effectivement, il prend l'initiative, mais après c’est fini. Autrement dit, pour l'homme, la vie est un rapport d'une certaine façon avec l'extérieur.
Tandis que, dit-elle, pour la femme, c'est tout autre chose. La femme devient féconde et dès le début, elle accompagne par tout son être la vie qui surgit en elle. Autrement dit, ici on n'est plus du tout dans le rapport de l'extériorité, qui produit, qui fabrique, même si elle fabrique beaucoup, en l'occurrence. On est ici dans le processus de l’intériorité qui accueille, qui fait grandir et qui laisse se déployer la vie.
Homme et femme dans le sens même de la sexualité humaine et d'ailleurs de beaucoup d'êtres vivants, parce que la vie a choisi de se manifester comme ça, c'est précisément la complémentarité à la fois de celui qui propose, qui donne, dans l'extériorité, au-delà de lui-même ; et l'autre, la femme qui accueille, qui est féconde en étant elle-même la source de cet accompagnement, de cette manière de laisser grandir ce qui précisément a toujours étonné le genre humain : comment se fait-il qu'il n’y en ait qu'une seule à veiller sur le déploiement intérieur de la vie, intérieure à elle ?
C'est ce qui fait pas mal de complications, pas mal de difficultés aujourd'hui qui ne se résolvent pas, contrairement à ce qu'en pensent nos gouvernants modernes, par des congés de paternité et de maternité. C'est une solution un tout petit peu, disons accommodante, ce n’est pas très fin comme manière d'ajuster le problème. C'est précisément le fait de se dire homme et femme, ce sont deux rapports fondamentaux à la vie, et le paradoxe, rapports fondamentaux à une même vie, celle de l'enfant qui va naître. Alors vous allez me dire : « Qu'est-ce que cela a à voir avec l’Assomption ? » Beaucoup plus que vous ne croyez.
En réalité, quand nous fêtons la résurrection du Christ, nous fêtons le fait que le Christ comme homme a été au plan divin – ça surpasse dans ce cas les capacités de fécondation de tous les messieurs – la source de la plénitude de la production de la grâce. Il en est comme initiative, comme Celui qui propose à partir de Lui-même vers le monde, vers sa création, vers nous. Quand nous parlons du Christ, nous parlons de Celui qui donne la vie, le Maître de la vie, et si je puis dire, pardonnez-moi l'expression car elle n'est pas dans la Bible telle quelle, la semence qu'Il nous donne, c'est l'Esprit Saint. C'est la première chose et d'ailleurs, c'est pour cela que l'Esprit Saint se pose toujours sur ceux et celles qui vont engendrer dans la tradition biblique. Mais cela, c'est la dimension de l'initiative absolue, gratuite, de l'amour.
La deuxième dimension va-t-elle passer à l'as ? Est-ce que l’on va dire que la dimension de féminité comme lieu intérieur de la croissance intime de la vie va être pour ainsi dire éliminée ou mise de côté ? Pas du tout. Et c'est cela que veut dire l’Assomption. Quand Dieu Lui-même a voulu entrer comme source de la vie et qu'Il a voulu se faire chair – le Verbe se fait chair – c'était l'initiative absolue de Dieu. Mais en même temps, Il a voulu être "couvé" – pardonnez-moi l'expression, mais c'est la plus juste qui soit – dans le sein d'une femme. A partir de ce moment-là, la communication de l'amour et de la grâce, la communication du salut, n'est pas simplement l'idée qui vient d'en haut, qui vous plonge dessus et s’impose autoritairement. Non, c'est : « Je propose, Je donne, mais Je donne à la Création comme telle, symbolisée par la femme, Je donne à la Création comme telle la possibilité et même la dimension nécessaire de faire germer cette vie et cette initiative que J'ai enracinée chez mes créatures ». La naissance du Christ est à la fois le fait de Dieu qui, à l'extérieur de Lui-même, dans sa Création – Lui est l'Incréé, Il n'en fait pas partie – fait entrer son initiative de vie, son alliance : Il était entré dans le corps précis individuel d'une femme, la Vierge Marie, et Il se plie, si je puis dire, pour arriver à la plénitude de la vie humaine par laquelle Il nous donnera le salut, Il se plie à l'exigence de la fécondité et de la prégnance d'une femme.
Par conséquent, si c'est cela la vérité des choses, comment voulez-vous que nous-mêmes, les créatures autres que la Vierge Marie, nous puissions être des lieux de fécondité, de la vie et de la grâce de Dieu ? On ne peut pas faire autrement. C'est pour cela que le Christ a voulu que sa mère, qui avait été à l'origine de cet accueil intérieur de la vie pour la laisser grandir à partir de l'initiative gratuite de Dieu, le Christ a voulu aussi que tous ceux et celles qui reçoivent sa grâce laissent mûrir et accompagner cette grâce à partir de la réalité même de l'humanité qu'ils sont, cette humanité intériorisée qui est symbolisée ici par la femme.
Frères et sœurs, vous voyez, on est assez loin de toutes les interprétations actuelles du sens de la dualité sexuelle de l'humanité. La plupart du temps, on veut définir la dualité sexuelle : que peut faire celui-ci, que ne peut pas faire celle-là ? C'est alors uniquement une question de pouvoir : est-ce que les hommes vont partager le pouvoir avec les femmes ? D'ailleurs, elles montrent, ce n'est même pas la peine de se poser la question, qu'elles y arrivent aussi bien que les hommes. Mais précisément, ce n'est pas le problème, ce n'est pas la division du travail, ce n'est pas la division de l'initiative et de l'autorité. C'est le fait qu’hommes et femmes sont appelés ensemble à être dans leur identité masculine et féminine le lieu même de la génération, c'est-à-dire la sortie et le don de soi, et d'autre part, le lieu de la fécondation, c'est-à-dire cette capacité de recevoir la vie et de la faire grandir, spécifique de l'intériorité féminine.
Frères et sœurs, je pense que s'il fallait faire une fête – je ne pense pas qu'il faudrait faire une fête de la sexualité parce que ça risquerait d'être assez débridé en général, et ça n'aurait pas ce niveau – mais s'il fallait une fête pour célébrer le fait d'être homme et femme, je pense qu'il faudrait choisir le 15 août. Car à partir de ce moment-là, ce que nous croyons, c’est que dans le monde nouveau dont fait partie maintenant la Vierge Marie, il y a à la fois Celui qui est à l'initiative, le Fils de Dieu, Celui qui est la source absolue et unique du salut, et d'autre part celle qu'Il a voulue comme le lieu même où peut grandir, se déployer et "couver" son humanité dans l'intériorité même de la création, qui est précisément symbolisée par la Vierge Marie.
Je termine : c'est pour cela que dans cette vision, ce signe magnifique, la Vierge Marie « est revêtue du soleil, la lune sous ses pieds, une couronne de douze étoiles », c'est-à-dire qu’elle est le cosmos tout entier, la création tout entière qu'elle résume en sa personne. Mais elle la résume en tant que lieu où peut être fécondé, grandir, se manifester le salut que Dieu veut donner aux hommes.
Frères et sœurs, quand on aura vraiment résolu au niveau des sociétés humaines ce vrai problème qui est le seul problème de la relation homme-femme, à ce moment-là, on se demandera si les femmes peuvent être prêtres. Mais ce n’est pas pour demain.