DU GÉNOME DIVIN

Ap 11, 9–12, 10 ; 1 Co 15, 20-26 ; Lc 1, 39-56
Assomption de la Vierge Marie – année C (15 août 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« La mort étant venue par un homme, c'est aussi par un homme que nous vient la résurrection des morts. »

Frères et sœurs, quand on fête l'Assomption, on pourrait s’attendre à une homélie sur l'astronomie. Qu'est-ce que ça veut dire « monter au ciel », « résider au ciel » ? Aujourd'hui, désolé, je vais faire appel à une autre science moderne, très moderne, la génétique. D'une certaine façon, cette fête est celle de la génétique spirituelle dont nous sommes tous les héritiers. Je vous demande un peu d'attention. Je sais bien qu’il fait encore chaud et que la canicule n’est pas tout à fait terminée, mais vous avez déjà été abondamment rincés hier après-midi, vous devez donc avoir l'esprit et les méninges parfaitement rafraîchis.

Qu'est-ce que la génétique ? Vous le savez tous, c'est le fait de caractériser une espèce, la nôtre en l'occurrence, par un même génome, pas un génome identique pour tous. Dieu n'a pas créé une humanité régulière et disciplinée comme les armées terrestres, mais un génome qui permet des variantes extrêmement intéressantes dans la vie humaine. C'est ce qui fait en gros qu'on ne s'ennuie pas. Si nous étions tous des petits bonshommes verts, ça deviendrait véritablement lassant. Il y a donc une génétique humaine, profondément humaine, et nous la connaissons, nous l’éprouvons jour après jour dans l'histoire depuis sans doute plusieurs centaines de milliers d'années. Ce qui est extraordinaire, c'est que ce génome a une solidité, une résistance absolument incroyables et qu’il se transmet, par un moyen aussi simple et aussi évident que la rencontre d'un homme et d'une femme. C'est le secret de la génétique, d’une véritable génétique humaine.

Mon idée (je ne l'ai pas lu dans les textes pontificaux parce qu’en général ils sont moins audacieux sur ce sujet) est qu'il y a aussi une génétique spirituelle, une génétique qu’on pourrait qualifier de divine. En disant cela d'ailleurs, je ne m’aventure pas trop puisque si un mot suffit à caractériser la singularité du Dieu des chrétiens, c'est le mot « fils ». Donc, que ça ne se passe pas de la même façon à l’intérieur de la Trinité et en nous, c'est clair, mais ça n'empêche que le fils est le fils. Il se définit dans ce rapport à un père. Jusque-là, pas de problème. La génétique dans ce cas-là marche si bien que le Fils est l'image parfaite du Père.

Mais si on approfondit les choses, toute l'humanité a été créée fils et filles de Dieu. Et nous abordons là un chapitre très délicat que j'appellerai la génétique ou le génome spirituel, qui, pour les croyants, les chrétiens, est absolument fondamental. Non seulement nous avons un capital génétique humain, nous l’éprouvons tous, que les laboratoires bricolent actuellement, à tort ou à raison ; en même temps, il y a une génétique par laquelle nous sommes tous enfants de Dieu. De ce point de vue-là, baptisé ou non, protestant, catholique, musulman, etc., pour nous chrétiens, il y a une certitude : tous, dans l'acte même de notre venue au monde, nous avons été marqués par le génome d'être enfant de Dieu, soit de pouvoir l'être (quand on n'est pas baptisé, quand on n'est pas chrétien, quand on ne participe pas à l'assemblée qui confesse Jésus-Christ dans la foi, Jésus-Christ mort et ressuscité), soit bien entendu, pour nous aussi. Nous sommes donc tous les héritiers de cette génétique spirituelle, tous marqués par le fait que nous pouvons dire en toute vérité que nous sommes tous fils du Père dans le Christ, d'une façon encore plus radicale, même si on ne s'en rend pas compte. Nous sommes tous fils du Père dans le Christ aussi profondément, aussi radicalement que nous sommes fils de notre père et de notre mère.

Mais il y a un problème : dans l'histoire de la génétique spirituelle de l'humanité, il y a eu des accrocs. Notamment cet accroc assez fondamental qui s'appelle la mort. Le vieux récit de la Genèse nous dit que nous étions faits pour aller à la rencontre du Père, de Dieu. De fait, ça n'a pas marché. On ne va pas en vouloir à Adam et Ève d’avoir mangé des pommes. On laisse à d'autres de juger et de régler la question. Mais il n'empêche qu’il y a eu un monumental raté dans la transmission génétique. Et nous en sommes tous les héritiers. D'ailleurs, c'est une chose terrible : même dans la génétique la plus matérielle, on voit très bien des choses qui se passent comme ça. C'est-à-dire que nous sommes tous, d'une certaine façon, génétiquement exposés à des fragilités du génome de nos parents. Vous pouvez tourner le problème dans tous les sens, c'est comme ça. C'est d'ailleurs pour ça qu'aujourd'hui on prend parfois un certain nombre de précautions pour être sûr que les deux sources génétiques des parents ne sont pas incompatibles.

D'une façon plus globale, nous sommes tous marqués dans notre génétique spirituelle par la mort. Or, qui est la source du lien génétique spirituel que nous avons tous ensemble ? Pour nous chrétiens, c'est le Christ. Le Christ est non seulement le génome par excellence, le Fils par excellence, mais Il est aussi le génome qui a réussi à nous donner la capacité d'être fils, chacun dans la situation où nous sommes. Si nous sommes rassemblés ici ce matin, c'est parce que nous avons tous le même génome de la foi dans le Christ vivant incarné, mort et ressuscité. Or, et c'est tout à fait étonnant, nous savons que le génome ne se transmet que de personne à personne. Nous sommes le fruit de la rencontre des deux gamètes de nos parents. Ainsi donc, quand on pense à notre filiation humaine, elle passe de l'un à l'autre, etc. D’autre part, quand il y a eu l'accident mortel de la génétique humaine, c'est-à-dire le péché originel, (pour parler le langage classique), quand il y a eu ce pépin, personne n'a pu réparer cette affaire. Il n'y a pas de gens qui ont pu dire qu’ils avaient un génome tel qu’ils ne mourraient jamais. Il n’y a que des professeurs de philosophie pour dire « tout homme est mortel et peut-être que moi aussi », mais ça, c'est de la philosophie à deux balles.

Frères et sœurs, nous sommes ici devant une énorme question. Nous sommes, chacun d'entre nous, liés à toute la société humaine par le capital génétique humain qui circule entre les humains à travers le jeu des générations, mais nous sommes aussi les héritiers du fait que nous avons été appelés à être fils de Dieu, et cela même avant que Jésus-Christ soit venu sur la terre. Et d'ailleurs c'est pour ça qu'Il est venu, pour essayer de réparer la génétique humaine, par le fait simplement de se faire l'un d'entre nous. Le Fils éternel de Dieu aurait pu du haut de son labo céleste avec la collaboration de l'Esprit-Saint et du Père, faire que tout ça se remette en place, d'un claquement de doigts, la mort, c'est fini. On ne parle plus des malheurs des hommes etc.

Il a voulu et c'est là où c'est le plus intéressant, entrer dans le mystère de la transmission de l'humanité en se faisant le Fils de quelqu'un d’humain, totalement humain, une femme : la Vierge Marie. Il a voulu, au moment où Il allait réparer toute la génétique de l'humanité pour lui redonner ce qu'on appellera plus tard la résurrection, passer par le corps et par la fécondité d'une femme, la Vierge Marie.

On ne veut généralement pas voir les choses de façon trop réaliste, on préfère que la sainte Vierge soit un modèle extraordinaire et qu'elle nous apprenne à dire le chapelet. Je n'ai rien contre ça, mais il n'empêche que le fond du problème est autre. Pourquoi Marie est-elle absolument péri-centrale (puisque c'est le Christ qui est central) ? Pourquoi est-elle si importante dans le missel ? C’est parce qu’elle est la première qui, par le fait de devenir physiquement mère de Jésus pour Lui transmettre notre humanité, a été le lieu où s'est ressoudé le génome humain tel que Dieu l'avait voulu depuis le début de l'histoire de la création et de l'humanité.

Et ça a énormément de conséquences comme, dans l'histoire de l'Église, on s'en est aperçu petit à petit. Il y a notamment cette fameuse histoire de l'immaculée conception au sujet de laquelle j'ai déjà dit combien on s’est arraché les cheveux. Comment Dieu a-t-Il pu sauver une femme alors qu'Il n'était pas encore mort sur la croix, etc ? D'accord ! Mais le vrai problème, pour renouer le génome du Christ, maître de toute l'humanité, roi de toute l'humanité, avec cette humanité, Il a voulu passer par le fait d'entrer dans notre humanité par la réalité concrète d'une femme de notre humanité qui est la Vierge Marie. Autrement dit, le point même de rencontre, de soudure, de re-soudure du Christ avec l'humanité pour qu'Il puisse nous contacter, nous retrouver et nous rejoindre chacun, c'est ce moment où la Vierge Marie a dit son accord pour être la mère du Fils de Dieu.

Frères et sœurs, ça peut paraître un peu invraisemblable. On peut se dire que c'est trop compliqué, que ce n’est pas la peine d'expliquer les choses comme ça, qu’il suffit d'avoir un modèle de la Vierge Marie tout à fait édifiant : on fait son pèlerinage à Lourdes et ses dévotions, ça ne mange pas de pain. Mais sur le fond du problème de croire que le Christ a voulu rétablir la plénitude de notre identité humaine en se faisant chair dans le sein de la Vierge Marie, c'est ce qui a absolument émerveillé voire scandalisé les premières générations chrétiennes. C'était presque de l'ordre de l'incroyable et tellement incroyable qu'on a défendu jusqu'au bout cette affaire et je crois qu'on a eu raison. Maintenant, on ne s'en occupe plus beaucoup, on n'en parle plus beaucoup, mais il n'empêche que là est le cœur du problème. Comment Jésus, Celui qui contenait en Lui la plénitude de ce que j'appelle le génome humain, c'est-à-dire la vraie destinée de l'homme, a-t-Il pu entrer dans la destinée des hommes ? Il a voulu entrer par le chemin par lequel tout homme entre dans la vie. Il est né de la Vierge Marie, Il est né du sein de la Vierge Marie. C'est donc là, dans le sein de Marie, qu’au moment de l'incarnation s’est créé un lien, un événement, une rencontre absolument uniques où le Fils de Dieu vient renouveler la totalité du capital génétique, spirituel, humain, en se liant à sa mère. Il n'y a que de Marie qu'on peut dire ça.

Et comme c'est une expérience absolument unique, on a considéré que Marie, comme on le dit parfois, est la créature au-dessus de toute créature (on n'a pas dit qu'elle était l’égale du Christ, car ça, c'est totalement hérétique), parce que Jésus a voulu que la remise en état de notre relation avec Lui et son Père, la remise en état de la filiation qu'Il voulait nous donner de façon plénière commence par ce geste. Par conséquent, il y a un lien absolument unique entre Marie et son Fils, et ce n’est pas un lien affectif, ce n'est pas parce qu’elle Lui a changé les couches tous les jours, parce qu’elle a été gentille avec Lui et qu'elle Lui a appris le B-A BA pour lire la Torah, ça fait partie évidemment du lot, mais c'est par ce lien charnel de la femme qui reçoit la plénitude de la personne, de l'identité de Jésus-Christ : c'est pour ça qu'on dit qu'elle est Mère de Dieu. On ne dit pas simplement qu'elle est mère de cette humanité de Jésus, mais le lien, c’est que Jésus est né dans sa chair à la maternité, à la fécondité de sa mère, la Vierge Marie.

Dès lors, ce lien est pour ainsi dire comme le pivot de l'histoire de l'humanité. Si le Christ a pu ensuite accomplir sa mission, s'Il a pu effectivement être au milieu de nous, comme Celui qui recommunique la plénitude de l'identité humaine à tous ceux qu’Il rencontrait, c'est parce qu'Il avait accepté et voulu lier sa propre personne à la personne de la Vierge Marie en naissant d’elle. Et par conséquent, ce lien petit à petit a été découvert comme un lien qu'on ne peut pas rompre, que le Christ ne pouvait pas rompre. Si le lien entre le Christ et sa mère avait été rompu, c'était l'économie même du salut, le projet de salut qui risquait d'être mis en jeu. Je ne sais pas ce que Dieu aurait inventé dans ce cas-là. En tout cas, cette hypothèse ne s'est pas produite. Ce n'est donc pas la peine de se poser la question.

C'est ce qui est extraordinaire quand on fête l’Assomption, c'est d'une logique imparable. Si le lien entre le Christ et sa mère a été dès le début le point de départ nouveau du lien entre Lui et toute l'humanité, Il ne pouvait pas dire à sa mère : « Tu attendras comme tout le monde sous 1,50 mètre de terre ». Et c'est pour ça que dans le plan du Christ, Il a voulu que puisqu'Il avait reçu de sa mère la plénitude, la réalité de la vie humaine telle qu'elle la Lui a transmise, qu’elle-même ensuite continue auprès de Lui dans le ciel. Ce n’est pas le fait que comme disait la caricature « je ne connais personne d'aussi gentil que maman ». Ce n'est pas affectif du tout. C'est là où on se trompe complètement quand on veut faire de la dévotion à Marie, une espèce de compensation vis-à-vis d'une femme parce qu'il y a trop d'hommes dans l'Église. (C’est vrai qu’il y a trop d’hommes, mais c'est un autre problème qu’on ne résoudra pas aujourd'hui). Mais vous comprenez : Jésus veut que le lien ontologique réel, c'est-à-dire génétique et personnel qu’Il a lié avec sa mère, ne disparaisse pas. Et par conséquent, ça devient le signe (c’est pour ça qu'on dit « un signe apparut dans le ciel ») et si le lien avec Marie sa mère n'est pas rompu (non pas qu'il soit resté éternellement esclave de l'amour de sa mère, c'est Freud qui interprète ça, pas nous), il est absolument « indéfaisable » à partir du moment où il a été créé. Et c'est ça que l'on veut dire aujourd'hui, que le lien entre le Christ et sa mère est si profond, si radical, qu'il devient le signe même de la promesse de la résurrection.

Frères et sœurs, j'espère ne pas vous avoir assommés de théologie, mais je pense quand même qu’aujourd’hui, on ne peut plus essayer de proclamer des choses comme ça si on n'essaie pas de les comprendre. Évidemment, on peut toujours avoir beaucoup de dévotion pour la Vierge Marie, c'est très bien. Je vous y encourage. Mais si on ne comprend pas pourquoi, c'est quand même un peu dommage parce que ça veut dire qu’alors, on ne comprend même plus le rôle du Christ dans le fait de faire de nous ses frères en immortalité. Et au fond, c'est ça la fête de l’Assomption, c'est que Marie devient le premier témoin de l'immortalité que le Christ est venu apporter et qu'Il a réalisée dans la vie, le corps et la chair de sa mère. C'est ça la grandeur.

S’il fallait trouver un point de référence pour développer une théologie féministe dans l’Église, je pense que ça pourrait être un thème intéressant. Actuellement, on ne peut pas dire que ça court les rues, mais ça n’a pas d’importance, ce qui compte, c'est que ce que nous sommes a été sauvé par ce lien infrangible, indissoluble, « indéfaisable », qui est le lien entre le Fils éternel, source de l'identité de l'homme, avec sa mère, la Vierge Marie qui a accepté d'entrer dans le jeu du lien humain de transmettre la vie. Amen.