DES DOULEURS DE L'ENFANTEMENT A L'AURORE DU SALUT

Ap 11, 9 – 12, 10 ; 1 Co 15, 20-26 ; Lc 1, 39-56
Assomption de la Vierge Marie – année B (15 août 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Le temple qui est dans le ciel s'ouvrit et l'arche d'Alliance du Seigneur apparut ».

Frères et sœurs, je vais peut-être vous étonner car ce passage de l'Apocalypse, qui est le plus grand texte de référence pour célébrer et avoir une certaine intelligence de ce mystère, est un texte qui raconte un accouchement. Plus exactement, un double accouchement.

Pourquoi est-ce un double accouchement ? La note est donnée dès le départ : « Le ciel s'ouvrit ». Qu'est-ce qu'un accouchement sinon le moment où le sein d'une mère s'ouvre pour donner naissance à l'enfant qu'elle a porté pendant neuf mois. Par conséquent, nous sommes bien ici dans le registre de la vie donnée, communiquée. C'est pour cela qu'il faut bien faire attention aux paroles que nous avons entendues. Dès le départ, cela n'est pas simplement le ventre d'une femme qui s'ouvre pour donner naissance à son enfant, mais c'est de façon très réaliste le ciel qui s'ouvre. Nous avons affaire là à une sorte d'accouchement "cosmique". Le cœur même de Dieu est comparable au corps d'une femme et ce cœur de Dieu – c'est le ciel – est capable de s'ouvrir pour donner naissance, faire voir ou faire apparaître une réalité qui n'est pas celle d'un homme ou d'un enfant, une réalité tout à fait spéciale : le fait que, dans le cœur de Dieu, il y ait l'arche d'Alliance. Vous remarquerez que ce qui est dans le cœur de Dieu, c'est l'Alliance. Ce n'est pas un texte de loi.

Voilà déjà une première chose à laquelle nous devons rester attentifs. Si nous croyons que le cœur de Dieu ne contient que des principes, des commandements – de Dieu et de l'Église –, nous nous trompons lourdement pour interpréter ce texte. Le cœur de Dieu ne contient pas une loi, il contient une Alliance. Et qu'est-ce qu'une alliance ? C'est un lien, c'est assez différent. Certes, la loi peut être un lien de contrainte, mais en réalité le but de la loi n'est pas de lier mais d'obliger. Ici, nous sommes devant un mystère tout à fait étonnant. Au moment où Jean – sans doute cinquante ou soixante années après les premiers balbutiements de la foi et de la mission chrétienne – veut essayer d'expliquer quel est le statut actuel de l'Église, en disant simplement ceci : « Le ciel s'ouvrit, je vis le Temple qui s'ouvrait et dedans l'arche de l'Alliance ». Nous voilà donc avertis.

Si nous fêtons aujourd'hui l'Assomption de la Vierge Marie, le centre de gravité du mystère que nous fêtons n'est pas simplement le corps humain de la femme qu'a été la Vierge Marie. C'est le Temple de Dieu qui s'ouvre et qui laisse entrevoir l'Alliance. Tout vient de là. Si nous sommes chrétiens, nous n'avons pas d'autre principe d'identité que celui-ci : nous sommes dans l'Alliance que Dieu a voulu faire et fonder avec les hommes et qui dure encore aujourd'hui. Or cette Alliance est comme le fruit d'un accouchement. Dieu accouche dans son Temple, du cœur même de son Temple, de cette réalité par laquelle Il nous lie à Lui et Il se lie à nous. Quiconque ne croit pas cela n'est pas chrétien. C'est le cœur même du christianisme.

On pourrait se dire que cela suffit : Dieu nous a expliqué comment nous sommes liés à Lui et puisque le Temple s'ouvrit, nous savons que nous avons reçu l'Alliance et que l'accouchement s'est bien passé. C'est plus compliqué que ça, parce que l'auteur de l'Apocalypse continue immédiatement, dans le droit fil de ce qu'il vient d'affirmer, en disant : « Un signe grandiose apparut dans le ciel, une femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles ». Chose étrange pour la mentalité de l'époque. On ne peut pas dire qu'il y ait beaucoup de textes de la Bible qui fassent de la figure féminine comme telle, le cœur même d'une révélation. C'est comme si Jean nous disait : « Savez-vous quelle forme a prise l'Alliance ? » L'Alliance a pris la forme d'une femme qui est revêtue du soleil, la lune sous ses pieds, etc. Une femme dont la féminité, dont l'être même, a une dimension carrément cosmique. Cette femme n'est pas n'importe qui. Elle porte en elle précisément ce que l'on va voir. Là où nous disions que le Temple accouche de l'Alliance, Jean dit : « Et une femme accouche d'un enfant », et c'est même tellement l'accouchement qu'elle est en train de crier les douleurs de l'enfantement. C'est d'ailleurs la différence entre l'accouchement céleste du Temple et l'accouchement de cette femme qui est dans le cosmos, c'est qu'elle souffre. C'est un accouchement non pas sans douleur mais au contraire avec énormément de douleur puisqu'elle crie dans les douleurs de l'enfantement. Mais c'est le même mystère. Il n'y a pas d'une part un accouchement céleste de la Loi ou du Temple de Dieu et ensuite un autre accouchement qui serait celui de la Vierge Marie. C'est la même réalité, en deux temps inséparables, comme l'avers et le revers d'une pièce de monnaie.

Vous imaginez déjà l'audace de l'auteur qui nous propose une lecture pareille de l'histoire du salut. Jean nous dit : « Si vous voulez comprendre comment Dieu a fait Alliance, regardez, cette femme va accoucher ». Et c'est là qu'il nous fait une description d'un accouchement. Je vous signale d'ailleurs que c'est très rare dans la littérature ancienne et même moderne, d'avoir une page consacrée à un accouchement. Habituellement jusqu'au XVIIIe siècle, les hommes n'avaient pas le droit d'assister à l'accouchement. Les sages femmes s'en occupaient et gardaient soigneusement leur exclusivité. Arriver à faire d'un accouchement le centre même de la contemplation du mystère de l'Alliance, ce n'est quand même pas tout à fait banal. Et le fait que nous négligions si facilement cette dimension dans la lecture de ce récit de l'Apocalypse est quand même significatif du fait que nous sommes restés "ringards". Nous ne pouvons pas imaginer que la réalité même d'un accouchement, celui de cette femme en travail, soit le cœur même de la manifestation de l'Alliance.

On a donc ici une présentation de l'histoire du salut comme un accouchement. Et cet accouchement est à la fois céleste, c'est-à-dire accomplissement du projet de Dieu pour créer l'Alliance, lien indéfectible entre Lui et nous, et en même temps un accouchement au sens où il passe par ce mystère étonnant d'une femme concrète qui va accoucher d'un enfant. Ce qui est prévu depuis l'origine dans le cœur de Dieu, dans le Temple avec l'arche d'Alliance, est ici maintenant réalisé concrètement dans notre monde, dans notre histoire, c'est l'accouchement de Celui qui va rassembler toutes les Nations.

C'est le texte qu'on choisit aujourd'hui pour fêter l'Assomption. Cela peut paraître bizarre parce que je veux bien que la femme soit dans le ciel, mais il faut bien reconnaître que quand nous fêtons Marie, nous fêtons une femme qui monte dans le ciel. Alors que là, elle est dans le ciel et Marie ne monte pas au ciel pour accoucher, c'est déjà fait ! Mais Marie est au ciel pour manifester le sens même de notre existence. Considérons ce que nous fêtons vraiment aujourd'hui. C'est là le génie de Jean, parce que c'est quand même une considération géniale de ce qu'est l'histoire du salut : « Voilà, Dieu a pu accoucher à partir de son sein du projet d'Alliance. » Mais comment le projet d'Alliance va-t-il se concrétiser ? Il va se concrétiser par le fait qu'une femme crie dans les douleurs de l'enfantement et qu'elle entre ou se manifeste dans l'histoire de toute l'humanité comme celle qui enfante.

Cela ne va évidemment pas tout seul. D'abord parce que les accouchements ne vont jamais tout seuls, il y a toujours un minimum de suspense. Notre vie a commencé par un suspense incroyable dont heureusement nous ne sommes pas conscients. Et qu’est-ce ici que cet accouchement ? C'est qu'à la fois, elle va réussir à enfanter – c'est très important, l'enfant va être un vivant – mais aussi enfanter dans des conditions dramatiques et presque insupportables puisqu'elle est menacée, dans le moment historique même de son accouchement, par le dragon, c'est-à-dire toutes les forces du mal qui peuvent se déchaîner dans le cosmos. Ici, Jean n'essaie pas de nous dorer la pilule en nous disant : « Ne vous en faites pas, maintenant qu'il est né, tout ira bien ! » On nous dit au contraire : « Au moment même où naît cet enfant, ce sont toutes les forces du mal, le dragon, le diable ou Satan qui sont en train de se déchaîner. Pourquoi ? Parce que c'est l'aurore du salut ».

Au lieu de voir dans cet accouchement le phénomène physique de donner la vie à un enfant – ce qui est déjà pas mal –, Jean étend sa contemplation et sa vision du mystère en disant : « C'est non seulement une naissance, mais encore une naissance dans laquelle il va y avoir un combat effroyable ». Il faut avoir une imagination folle pour arriver à penser des choses pareilles mais c'est le cœur même de notre foi. Que se passe-t-il depuis que l'Église est née, depuis que, par la mort et la résurrection du Christ, le salut est entré dans le monde, quand l'Alliance s'est révélée dans le cœur de Dieu dès les origines ? Il se passe que c'est un combat permanent. Le déchaînement des forces du mal, du péché, est là constamment présent dans l'histoire, à la fois dans notre vie personnelle, concrète, individuelle, et également dans la vie de nos communautés. Ce n'est pas la peine de vouloir voir le diable partout – il y a suffisamment de gens déséquilibrés qui le voient à tous les coins de rue. Mais c'est quand même bien le réalisme de l'histoire du salut, au moment même de l'enfantement du mystère de l'Église, avec le déchaînement des forces qui veulent s'y opposer.

Frères et sœurs, il ne faut pas lire ce texte de façon simplement naïve et littérale. Ce n'est pas très juste comme façon d'interpréter de vouloir voir le diable partout. Le problème est beaucoup plus profond et essentiel. Quelle est la condition de notre monde ? Quelle est la condition de notre société ? Quelle est la condition de notre Église et des communautés que nous formons ? Elles sont à la fois dans l'ouverture du Temple et la mise en œuvre de l'Alliance. C'est la promesse de Dieu, Il ne reviendra pas là-dessus. Elles sont ensuite dans la naissance concrète de Celui qui sera le Messie, qui va emmener toutes les nations, malgré tous les aléas, les objections, les difficultés, les graves crises qui vont jalonner l'histoire de l'Église et notre propre histoire. Et puis maintenant nous sommes aussi dans ce combat vis-à-vis duquel nous sommes engagés par rapport à la fidélité que nous pouvons avoir à un Dieu qui Lui-même a voulu rester fidèle.

Comme vous le voyez, c'est une vision des choses qui n'est pas banale. Que cela soit dans le monde ancien avant Jésus-Christ ou dans le monde ancien pendant les siècles que nous venons de vivre, jamais on n’a présenté l'histoire du monde comme un accouchement. On a toujours essayé de biaiser avec le mythe du progrès. En réalité, cela ne va pas très loin parce qu'aujourd'hui, on n'est absolument pas ravis du progrès. Mais le problème est plus profond que cela. C'est la fragilité même de l'histoire de cette Église, la fragilité même de notre propre histoire. Nous sommes confrontés au mystère du salut, c'est-à-dire de l'enfant qui naît de la femme, c'est-à-dire le Christ, pour nous conduire à la plénitude du salut.

Frères et sœurs, c'est à la fois un message d'espérance parce que si la vie du monde est assimilée de façon aussi radicale à une naissance, il ne faut pas regarder la naissance uniquement dans le temps présent de l'accouchement ; ce n'est pas nécessairement le meilleur moment pour essayer de comprendre ce qui se passe. Mais en même temps qu'il y a cette espérance extraordinaire, il y a aussi ce réalisme de l'histoire du monde, de l'humanité et du salut. Nous ne pouvons plus essayer de présenter l'histoire du monde ou l'histoire de l'Église comme un "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil". Ce n'est pas vrai, nous sommes confrontés, comme la femme dans le travail, à ce déchaînement de mal qui, à certains moments, est terrible.

Cette fête de l'Assomption est la fête de la victoire assurée par Dieu, pas par nous, de remporter cette victoire sur la situation telle qu'elle est maintenant. Effectivement, on ne peut pas y couper. Dans la situation où nous essayons de nous débattre actuellement, ou bien nous croyons vraiment que le ciel a commencé de s'ouvrir, que le Messie est entré dans l'histoire du monde, que nous sommes les témoins et ceux qui sont portés par ce témoignage, ou bien nous risquons purement et simplement de perdre complètement la foi. Cette fête de l'Assomption est la fête de la foi, de notre foi, non pas en tant qu'entité supérieure qui plane au-dessus de nous, mais comme ce combat de la foi avec toutes les difficultés et avec toutes les exigences pour pouvoir faire face au réalisme de notre vie, de notre destinée à la fois personnelle et de toute la communauté, non seulement de l'Église mais de l'humanité tout entière.

Frères et sœurs, que cette fête au milieu des vacances nous aide à mieux comprendre ce que nous sommes. Nous ne sommes pas embarqués dans une histoire où tout va bien. Le monde a ses limites, ses souffrances, toutes les difficultés auxquelles on doit faire face. Mais en même temps, ce monde là est le seul que Dieu ait choisi et dans lequel Il veut vivre et manifester la puissance de son salut et de son amour pour les hommes. Amen.