SAINT MAXIME LE CONFESSEUR

Est 13, 8-11 + 15-17 ; Jn 15, 18-21
St Maxime le confesseur - (13 août 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e Frère Jean-Philippe me faisait remarquer ce matin que depuis plus de vingt ans que nous sommes là, chaque année pratiquement, c'est à lui qu'incombait la tâche de parler d'Hippolyte et de Pontien avec tous les détails romanesques et les péri­péties compliquées de leurs rapports, et il m'a dit que pour changer un peu, on pourrait parler de Maxime le confesseur, parce que maintenant, vous n'avez plus rien à apprendre sur Pontien et Hippolyte. Si votre mémoire est défaillante, vous regarderez d'ici peu sur Internet, on va mettre de temps en temps des sermons sur les saints, ce qui confirmera que la sainte Eglise catholique, apostolique, devient aussi cybernétique et donc, vous saurez tout sur saint Pontien et saint Hip­polyte.

Moi, je vais vous dire quelques mots sur saint Maxime. C'est un petit peu plus difficile de parler de saint Maxime, parce que imaginez-vous qu'on n'a retrouvé une vie de saint Maxime qu'il y a vingt-cinq ans ou un peu plus, en 1973. On a retrouvé l'histoire de sa vie écrite en syriaque, ce qui n'est pas toujours très facile à lire, on ne la trouve pas dans les kiosques de journaux, et cette vie de saint Maxime nous ra­conte que, et c'est seulement maintenant qu'on le sait, qu'il est né vers 580, donc c'est la fin de l'empire ro­main, et vraisemblablement dans une famille pas très catholique, puisque son père était peut-être samaritain et sa mère était une esclave Perse. C'est assez repré­sentatif de son époque, où les Perses sont apparem­ment en train de gagner sur le territoire de Palestine et son presque prêts à remporter la victoire, en 614, d'ailleurs, trente quatre ans plus tard, ils vont conqué­rir Jérusalem, et cet homme est le fils à la fois d'un samaritain et d'une esclave a été baptisé à une date inconnue par un prêtre, dans la région du Golan, vous savez sans doute cela à cause des actualités israélien­nes, le Golan c'est ce plateau qui est entre la Syrie et Israël, pou l'instant il est annexé mais ce n'est pas sûr que cela appartienne aux israéliens.

En tout cas, ce cher Maxime a grandi dans ce milieu-là et l'on ne sait pas s'il était moine, s'il était prêtre ou s'il était laïc. Peut-être était-il théologien laïc, mais s'il était théologien laïc, je vous en supplie ne vous le représentez pas comme Jacques Duquesne, c'était d'une autre pointure, d'un autre niveau. C'est un des plus grands théologiens de la tradition catholique. Il vit sans doute pendant une trentaine d'années, à réfléchir, d'une vie très indépendante. En 614, arrivent les Perses qui conquièrent Jérusalem, et à ce moment-là, Maxime pour éviter une situation très ambiguë, parce qu'évidemment les Perses à cette époque-là ne sont pas encore musulmans, ils sont zoroastriens, ils sont manichéens, mais pour éviter les compromis, Maxime s'en va, et se réfugie en Afrique, à Carthage. C'est vraiment un itinéraire tout à fait incroyable, né en Palestine de parents samaritain et Perse, et vers trente-quatre ans, c'est l'exil. Et à partir de cet âge-là, il aura une vie errante. A Carthage qui est sous la do­mination de Byzance, sous la tutelle de Constantino­ple, il est très vite au courant d'un certain nombre de discussions théologiques qui ont lieu à Byzance, et je crois que cela commence justement à porter son titre de "discussions byzantines", parce que comme vous allez le voir, c'est assez compliqué. En fait, à By­zance, il y a une véritable échauffourée religieuse menée par deux patriarches, Sergius et Cyrus d'Alexandrie, soutenus par l'empereur Héraclius, qui consiste à dire que pour que le Christ ait vraiment sauvé le monde, il fallait en Lui, une seule volonté, un seul vouloir, le vouloir divin, et que le vouloir hu­main, on sait ce que cela vaut, c'est tellement dange­reux, fragile et labile, que cela ne peut pas bien mar­cher avec le vouloir de Dieu. Par conséquent, pour sauver la mise, on dit que le Christ a certes, une hu­manité, mais une humanité sans volonté, sans liberté, sans affectivité, il n'y a que la volonté divine en Lui. Autrement dit, ce n'est pas vraiment un homme ! Pour mieux faire de Jésus un Sauveur, pour mieux aug­menter sa puissance de volonté, on ne lui donne qu'une volonté divine, on a l'impression que si on lui reconnaissait une volonté humaine, cela le limiterait et le rendrait dangereusement fragile. Du coup l'ar­gumentation classique de ceux qui ne veulent qu'une seule volonté dans le Christ c'est de dire : s'il y avait deux volontés, ce serait comme un attelage avec deux chevaux dont chacun des chevaux veut suivre son chemin, Dieu, le chemin de Dieu, l'homme le chemin de l'homme. Or, le chemin de l'homme on sait où il va ! C'est une hérésie, et elle est profondément pessi­miste vis-à-vis de l'homme, elle considère que si l'homme a une volonté c'est nécessairement pour le conduire au mal. Donc, on préfère supprimer dans l'humanité de Jésus la volonté humaine, pour être sûr que Jésus-Christ est égal à une sainte nitouche, il ne veut que le vouloir divin.

Evidemment, pour saint Maxime qui est un homme d'une extraordinaire force de perception théologique, parce qu'il a vu exactement où était le problème, il a dit qu'il fallait deux volontés dans le Christ, parce que si le Christ n'avait pas de volonté ni de liberté humaines, on ne pouvait pas dire que c'était un homme, on était obligé de dire que c'est littéralement, une demi-portion. Par ces considéra­tions, on minait à la base la foi en l'Incarnation, on démolissait l'homme pour augmenter la puissance de salut de Dieu. C'est un raisonnement qui est récurrent, et qui arrive encore aujourd'hui chez un certain nom­bre de chrétiens, ils s'imaginent, qu'on exalte mieux Dieu en détruisant la créature et particulièrement la créature humaine, en l'accablant de péché, en l'acca­blant de mal, en l'accablant de fragilité, en l'accablant de corporéité, de matérialité, cela diminue la valeur de Dieu. Donc, on fausse l'équilibre de l'Incarnation qui est que Dieu a voulu que la totalité de son vouloir divin, de son vouloir de salut, de sa volonté de sauver les hommes passe par la volonté humaine. Et c'est la foi chrétienne, et c'est là-dessus évidemment que Maxime a touché l'endroit où cela faisait mal. Il a dit que loin de diminuer la volonté humaine du Christ, il faut au contraire dire qu'elle est une volonté totale­ment humaine, vraiment humaine, telle que Dieu l'avait voulu, pas marquée par le péché, mais telle que Dieu l'avait voulu à l'origine, c'est-à-dire une volonté qui n'a qu'un désir qui est de collaborer et coopérer avec la volonté divine. Ainsi, l'attelage avec les deux chevaux qui vont chacun dans leur sens, devient un attelage où le cheval qui représente la volonté hu­maine va totalement en accord avec celui qui repré­sente la volonté divine.

L'empereur et le patriarche de Constantinople n'étaient pas du tout satisfaits de cette réfutation, car ils pensaient en développant leur idée d'une seule vo­lonté dans le Christ, se rallier une partie de l'Egypte qui avait toujours soutenu des thèses analogues. Ils ont vu en Maxime un dangereux agitateur qui risquait de démolir l'unité de l'empire qui était déjà fragilisé. C'est à ce moment-là que Maxime a quitté Carthage, et vers l'âge de soixante-dix ans environ, est passé à Rome où il a participé avec le pape Martin premier à un concile pour condamner la thèse définie et soute­nue par l'empereur byzantin et par le patriarche de Constantinople.

Ensuite, ayant accompli son travail, et consi­dérant que l'affaire était réglée, il a voulu rentrer à Constantinople. Mal lui en a pris, parce que en même temps que son retour à Constantinople, le pape a été séquestré, emmené à Constantinople pour le faire changer d'avis et renier le concile, il est mort là-bas et du coup, Maxime s'est retrouvé seul sans aucun appui pontifical. C'est à cette époque que l'empereur a exercé une vengeance terrible, il lui a coupé la main droite qui avait écrit contre lui, et la langue qui avait parlé contre le patriarche. C'est ainsi mutilé, à l'âge de quatre-vingt deux ans, il a été exilé en Colchide, près de la mer Caspienne. C'est là qu'il est mort le 13 août 662.

On considère que Maxime est un des plus grands théologiens de la tradition chrétienne, occi­dentale et orientale à la fois, c'est une sorte de saint Augustin et de saint Thomas. Il a eu non seulement la vision du problème auquel il fallait répondre, mais il a laissé un œuvre assez considérable, donnant des conseils sur la vie monastique, sur la vie spirituelle, sur la vie de prière, sur la dogmatique chrétienne, et sans doute que saint Maxime le confesseur est un des penseurs les plus subtils et les plus fins de toute la tradition orthodoxe. C'est en tout cas lui qui a préparé la très belle synthèse que donnera plus tard Jean Da­mascène.

Je crois qu'on peut le prier et le garder dans son cœur. Les ouvrages qu'il a écrit ne sont pas tou­jours très faciles à lire, on ne peut pas dire que ce soit véritablement facile à lire comme un roman, mais c'est d'une grande qualité et surtout, c'est le premier qui a vu tout l'ensemble du problème christologique : il a compris ce qu'était la doctrine du Christ dans le monde de l'époque. C'est cela que je trouve très inté­ressant à la fois il connaissait très bien la philosophie et la pensée classique, mais c'était précisément à cause de son amour du mystère du Christ qu'il ne voulait rien diminuer de l'humanité, de la création et de la pensée humaine. Cela représente un point d'équilibre d'un christianisme extrêmement intéressant : c'est que contrairement à ce qu'on pense, il n'a pas aimé Dieu contre le monde, mais parce qu'il aimait Dieu, parce qu'il aimait le Christ, il a su aimer ce qui était bon dans le monde, c'est tout autre chose, c'est son grand génie, et je crois même que c'est sa sainteté.

Que nous essayions, nous chacun à notre ma­nière de l'imiter.

 

 

AMEN