Est 13, 8-11+15-17 ; Jn 15, 18-21

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

aint Hippolyte de Rome est une des sources fondamentales de notre connaissance de la liturgie romaine parce qu'entre autres ouvrages il a écrit un petit opuscule intitulé "La Tradition apostolique". C'est une erreur de perspective que l'on commet fréquemment de croire que les rites que l'on célèbre remontent directement aux apôtres, comme le pensait saint Hippolyte. Mais comme il vivait au troi­sième siècle nous avons des renseignements sur la liturgie de Rome à cette époque. Je voudrais simple­ment vous commenter un aspect original de cette li­turgie, à savoir la façon dont Hippolyte formule ce qu'on appelle la Doxologie.

On appelle Doxologie le refrain par lequel on rend gloire à Dieu. A la fin d'un psaume, nous disons : "gloire au Père, au Fils, au saint Esprit" et à la fin d'un oraison adressée au Père nous ajoutons : "Par ton Fils Jésus-Christ qui règne avec Toi et le saint Esprit pour les siècles des siècles." saint Hippolyte formule ces doxologies d'une façon un peu différente, par exemple : "Afin que nous Te louions et Te glorifions par ton enfant Jésus-Christ, par qui à Toi gloire et honneur, avec le saint Esprit dans la sainte Église maintenant et dans les siècles." Ou "Gloire à Toi, Père et Fils avec le Saint-Esprit dans la sainte Église."

Vous le remarquez, il y a donc quelque chose de particulier, c'est la mention de l'Église. Ceci qui malheureusement ne s'est pas conservé jusqu'à nos jours est très important, car cette gloire que nous ren­dons à Dieu, que nous rendons par le Christ et dans l'Esprit Saint, c'est dans la communion de l'Église que nous la rendons. La gloire de Dieu n'est pas simple­ment affaire de louange individuelle, ni même de la sommes des louanges individuelles de toute la terre, la gloire de Dieu c'est la louange collective, commu­nautaire de l'Église et, à travers elle, de l'univers tout entier. C'est l'essence même de notre prière liturgique.

Pourquoi une prière liturgique plutôt qu'une prière personnelle ou privée ? On a parfois l'impres­sion que seul dans une église silencieuse et sombre, seul devant le Saint-Sacrement ou tout seul dans le secret de sa chambre, on peut s'approcher plus près de Dieu dans une intimité plus grande avec Lui, au plus profond du secret de son cœur et dans le silence de notre vie. Et pourtant la prière par excellence, c'est la prière communautaire, la prière où l'Église entière­ment rassemblée comme nous le sommes maintenant, comme elle peut l'être sur la place de saint Pierre à Rome, comme elle peut l'être à Jérusalem ou dans toutes les églises du monde, quand l'Église, la com­munauté chrétienne est rassemblée. Pourtant à ces moments-là, on peut être distrait par son voisin s'il bouge un peu trop ou s'il chante un peu faux, tout cela peut nous distraire. De toute façon quand on est nom­breux on ne peut pas garder un silence aussi intérieur et l'on a l'impression que l'on ne s'approche pas de Dieu avec autant de ferveur et d'immédiateté. C'est dire que c'est dans la communauté chrétienne que se réalise la prière par excellence, la prière proprement dite.

Et bien parce que la louange de Dieu qui est communion avec Dieu est l'efflorescence, l'extériori­sation de cet amour qui nous unit à Dieu et qui est d'abord l'amour que Dieu a pour nous, la louange qui est l'expression de notre amour pour Dieu, n'est pas séparable de notre amour pour nos frères. Jésus nous l'a dit : "Il n'y a qu'un seul amour, il n'y a qu'un seul commandement : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur et tu aimeras ton prochain comme toi-même !" Et saint Jean ajoute : "Celui qui dit qu'il aime Dieu et n'aime pas son frère est un menteur." Il n'y a donc pas de dissociation possible entre ces deux directions de notre amour. C'est le même élan de notre cœur qui nous porte vers Dieu et qui nous porte vers nos frères. C'est pourquoi nous ne pouvons dire notre amour à Dieu et approcher dans l'amour de Dieu que si nous sommes en communion avec nos frères. Et plus cette communion est réelle, plus notre prière a de chance d'être vraie.

Voilà pourquoi la prière parfaite c'est la prière de la communauté chrétienne qui est d'ailleurs le commencement de cette prière éternelle dans laquelle nous ne serons pas tout seul, chacun dans notre petit coin, à jouir de la présence de Dieu dans le silence et le recueillement, mais nous serons comme une foule immense envahissant le paradis, une foule innombra­ble comme le dit l'Apocalypse et dont le rugissement sera comme celui des grandes eaux. Voilà ce que sera notre bonheur éternel : une immense clameur, infini­ment démultipliée par tous ses frères en communion que sera l'Église, l'Église de tous les temps et de tous les lieux, l'Église rassemblant tout l'univers dans un unique amour qui est à la fois l'amour de Dieu et l'amour de nos frères.

Aimons donc cette prière liturgique puisqu'en elle l'Église, c'est-à-dire notre communauté, notre communion se réalise en face de Dieu et dans l'éter­nité.

 

AMEN