LA TRADITION APOSTOLIQUE DE SAINT HIPPOLYTE

Est 13, 8-11 + 15-17 ; Jn 15, 18-21
St Hippolyte et St Pontien - (13 août 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

S

 

aint Hippolyte a eu dans l'Église de Rome une vie mouvementée car, théologien assez réputé, il fut choisi pour être opposé au pape Calixte puis au pape Pontien, avant de mourir martyr avec ce dernier. L'intérêt de Saint Hippolyte, pour nous, n'est pourtant pas à ce niveau-là mais dans ses écrits, et en particulier dans un petit livre qui a été retrouvé au début de ce siècle et qui s'appelle "La Tradition Apostolique".

C'est un livre liturgique qui nous donne les manières de prier, les textes et les gestes de la prière - ce qu'on appelle les rubriques de la liturgie de l'Église de Rome aux alentours de l'an 200, ce qui est très précieux pour nous. Nous avons là les rites de l'ordi­nation épiscopale, sacerdotale, diaconale, le rite du baptême et de la confirmation. Nous avons la liturgie des heures. C'est saint Hippolyte qui nous apprend comment on priait à Rome, au lever du soleil, au mi­lieu de la matinée, à midi à la sixième heure et à partir de la neuvième heure jusqu'au coucher du soleil. Il nous donne la plus vieille formule de bénédiction de Dieu pour la lumière qu'on allume le soir, au moment où le soleil se couche, qui est la prière du Lucernaire par lequel nous commençons chaque soir l'Office de vêpres. C'est la prière que le célébrant prononce après avoir allumé les cierges et offert l'encens le dimanche qui nous vient de saint Hippolyte de Rome.

Plus encore, saint Hippolyte nous rapporte le plus ancien Canon, c'est-à-dire la plus ancienne prière eucharistique que nous connaissions en Occident. C'est cette prière, en la modifiant malheureusement un petit peu, que le concile a reprise comme deuxième prière eucharistique. Cette prière, extrêmement véné­rable, a été proposée par saint Hippolyte lui-même. En effet, à cette époque on avait coutume d'improvi­ser la prière eucharistique. Sous l'action de l'Esprit Saint, le célébrant rendait grâce autant qu'il le pou­vait. Mais déjà probablement quelques défauts se faisaient jour, les uns n'ayant peut-être pas suffisam­ment d'inspiration ou de culture, d'autres manquant peut-être de théologie et glissant dans leur prière quelque formule imprécise. C'est pourquoi saint Hip­polyte propose une formule pour ceux qui ne savent pas très bien ce qu'ils doivent dire ou pour que les célébrants qui seraient un petit peu en panne au mo­ment de la prière d'action de grâce puissent s'y rap­porter.

Dans cette prière eucharistique, je voudrais attirer votre attention sur deux détails d'ordre théolo­gique. D'abord saint Hippolyte centre toute sa prière sur la Trinité. Et il emploie, comme d'ailleurs les au­teurs anciens de son époque, il emploie pour parler du Christ Jésus l'expression : "Ton Enfant bien-aimé". Il s'adresse à Dieu le Père bien sûr comme dans toute prière chrétienne, en particulier une prière eucharisti­que, mais parlant de Jésus à Dieu le Père, il dit : "Ton Enfant Bien-Aimé". Nous avons l'habitude d'appeler Jésus le Fils de Dieu. Saint Hippolyte préférait dire : "Ton Enfant" . Ce mot qui est plein de douceur et de tendresse vient aussi de ce que dans le grec ancien le mot enfant et le mot serviteur s'expriment de la même manière. Et ceci fait allusion à la prophétie d'Isaïe qui annonçait le messie comme le "Serviteur Souffrant". Et c'est un des plus grands textes de l'Ancien Testa­ment qui nous révèle que l'envoyé de Dieu ne viendra pas dans la gloire et la puissance, mais dans la fai­blesse, dans l'humiliation et finalement dans la souf­france et dans la mort, ce que les juifs n'ont pas su reconnaître quand ils ont eux-mêmes mis à mort Jésus et qui pourtant avait été annoncé par le prophète Isaïe. Ainsi Jésus est tout à la fois ce Serviteur Souffrant et cet Enfant Bien-Aimé dont le Père Lui-même a parlé au moment du baptême et de la Transfiguration : "Celui-ci est mon Enfant Bien-Aimé en qui j'ai mis tout mon amour !"

D'autre part, quand saint Hippolyte parle de l'Esprit Saint, et il le fait à plusieurs reprises deman­dant que "l'Esprit vienne consacrer ces dons", que l'Esprit remplisse ceux qui communieront à ces dons, ou parlant de l'Esprit qui a façonné dans le sein de la Vierge Marie la chair du Christ Jésus et qui va de nouveau façonner cette chair dans le pain et dans le vin, et demandant que cet Esprit rende gloire au Père et au Fils, il unit toujours, selon qui lui est originale, l'Esprit à l'Église. Voici la conclusion originale de cette prière eucharistique : "Que nous Te louions et Te glorifions, par Ton Enfant Bien-Aimé, Jésus-Christ, par qui à Toi gloire et honneur, avec le Saint Esprit, dans la Sainte Église." Et dans toutes les prières d'Hippolyte c'est toujours ainsi qu'il s'exprime :"avec le Saint Esprit dans la sainte Église", car il souligne toujours que la demeure propre de l'Esprit c'est l'Église, c'est-à-dire nous. Le lieu propre de l'Esprit Saint, c'est notre cœur. C'est le rassemblement de l'Église qui est l'œuvre de l'Esprit Saint, et la louange du Père par le Fils est opérée par l'œuvre de l'Esprit qui met dans nos cœurs cette louange, pour la gloire et l'honneur de Dieu.

Je pense qu'en récitant cette prière eucharisti­que, nous pouvons reprendre cette théologie de saint Hippolyte, cette adoration de la Trinité, du Père, de son Enfant Bien-Aimé, Jésus-Christ, et de l'Esprit qui, dans l'Église rassemblée, anime la louange à la gloire de Dieu. Que la parole de ces Pères qui nous vient du fond des âges, de ces martyrs qui ont scellé de leur sang le témoignage de leur foi, que la parole de ces anciens qui nous ont engendrés, nous fasse vivre en­core aujourd'hui et anime notre prière et notre louange.

 

AMEN