IMPROVISATION

Os 2, 16-17+21-22 ; Mt 25, 1-13
Ste Claire - (11 août 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

F

ou de Dieu, François l'était sur ces petites routes ensoleillées d'Assise. Une nuit, dans la Portioncule la petite hutte où les frères s'étaient réunis, un frère s'écria qu'il allait mourir. On dormait en étoile autour du pilier central et chacun avait son nom gravé sur ce pilier. On était les uns à côté des autres et lorsqu'un frère crie : "Je meurs !" il réveille tout le monde à commencer par François qui lui demande : "De quoi vas-tu mourir ?" Et le frère de répondre : "Je meurs de faim !" François décide de faire préparer un repas et pour ne pas humilier ce pauvre frère qui avait faim, il oblige tous les frères à manger avec lui, en pleine nuit. C'est un exemple de l'improvisation permanente qui devait agacer et en même temps réjouir ceux qui vivaient avec François. Le pauvre frère cuisinier reçoit sans arrêt des remon­trances aimables et fraternelles de François car il fait à la fois trop à manger et pas assez. De caprice en caprice, François réclame du céleri alors qu'il n'y en a plus dans la forêt. François demande alors de cueillir les herbes qui sont là et qui sont effectivement du céleri. Un autre jour, il réclame du brochet. Le cuisi­nier tombe les bras au ciel, alors arrive un brave dame d'Assise avec deux brochets bien cuisinés. Imaginez la vie pas très régulière de ces frères qui montre à quel point François n'est pas un fondateur d'ordre, mais l'évangile tout nu, pris au pied de la lettre.

C'est je pense ce qui a séduit la future sainte Claire. Il y a à travers la vie de François une espèce de légèreté, de détachement par rapport aux choses de ce monde, détachement qui va prendre trois maîtres-mots : pauvreté, joie, humilité. Chez saint François comme chez sainte Claire, pauvreté signifie détache­ment par rapport à ce monde, aux soucis de ce monde, pauvreté qui donne la joie et la liberté d'être choisi et pris par Dieu, détachement par rapport au pouvoir et qui devient humilité. Il y avait dans ces deux saints des sautes d'humeur, d'humour. Tout en étant la pierre de base de son ordre, Claire refusa plusieurs fois de rester prieure, demandant à d'autres sœurs de prendre cette place. De même quand François a démissionné, vu le nombre de frères qui accourraient à sa suite, il a demandé à avoir comme maître un tout jeune frère car il pensait que le premier principe de la vie évangéli­que est l'obéissance, même parfois contre sa propre volonté. C'est pourquoi dans les petites fraternités franciscaines, deux frères sont chargés de deux autres frères et les premiers s'appellent des "mères". C'est dire que la façon dont nous aidons notre frère à deve­nir saint se fait avec cet amour maternel que saint François avait voulu développer dans le cœur de cha­cun de ceux qui le suivaient.

"Jamais Claire ne refusa les besognes réser­vées aux servantes. La plupart du temps c'était elle qui versait l'eau sur les mains des sœurs, qui les fai­sait asseoir et les servait et leur apportait leur repas. Et si elle donnait un ordre c'était à contre-cœur car elle préférait agir elle-même plutôt que de comman­der. Avec tout sa grande noblesse de cœur, c'est en­core elle qui nettoyait le matériel d'infirmerie. Beso­gnes sales et mauvaises odeurs ne lui faisaient pas peur. Il lui arriva souvent de laver les pieds des sœurs qui revenaient du dehors puis de les baiser. Un jour même où elle s'apprêtait à accomplir ce rite, l'autre ne pouvait supporter tant d'humilité voulut retirer son pied et en frappa malencontreusement la bouche de son abbesse. Alors Claire, reprenant avec une affec­tueuse douceur le pied de la tourière, lui imprima sur la plante même du pied un vigoureux baiser".

J'appelle cela une sainteté pleine d'humour, de tendresse mais en même temps pleine de fermeté car Claire voulait aller jusqu'au bout du geste qu'elle considérait comme vrai et plein d'évangile. Sainte Claire c'est aussi la joie. On n'a jamais vu autre choses sur son visage que ce rayonnement de l'intérieur. Lorsqu'on connaît la lumière qui brille sur ces paysa­ges d'Assise, sur ces collines percées de cyprès, on peut pressentir ce que peut être la lumière de Dieu qui transfigure toute chose. Il y a en Claire et en François à la fois la puissance, la force qui transpire dans les édifices d'Assise, dans leur caractère roman l'épais­seur des murs, les bossages des façades, la pierre choisie, la théologie élémentaire des façades des égli­ses. Et il y a dans l'air une légèreté, une pureté qui ont provoqué un contagion de sainteté en ce treizième siècle à Assise. Je vous laisse sur les derniers mots de Sainte Claire par lesquels elle bénit toutes ses sœurs. François l'appelait "la petite plante du Seigneur". Ils avaient entre eux des mots extrêmement affectueux.

"Moi Claire, servante du Christ et petite plante de notre père François, moi qui suis bien indi­gne, votre sœur et votre mère, la sœur et la mère de toutes les autres pauvres dames (les clarisses), je vous bénis autant que je le puis et plus que je le puis, maintenant, durant toute ma vie et après ma mort, de toutes les bénédictions que le Père des miséricordes a conférées et conférera au ciel et sur la terre à ses fils et à ses filles dans l'Esprit. Demeurez toujours les amis de Dieu, les amis de vos âmes et de toutes vos sœurs. Soyez toujours fidèles aux promesses que vous avez faites au Seigneur. Que le Seigneur soit toujours avec vous, puissiez-vous être toujours avec Lui."

 

AMEN