LA VIE CONTEMPLATIVE
Os 2, 16-17+21-22 ; Mt 25, 1-13
Ste Claire - (11 août 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saulieu : Sainte Claire
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ette parabole des dix vierges n'est évidemment pas une parabole sur la charité fraternelle. Les paraboles ne sont pas des histoires qu'il faut prendre mot à mot et dont il faut chercher une correspondance dans le domaine spirituel pour chaque détail. Ce sont des contes que le Christ a voulu piquants, c'est-à-dire attirant l'attention par tel ou tel détail qui fait choc et qui ont un but très précis. Il ne s'agit donc pas ici de charité fraternelle, mais de la vie contemplative, et c'est pourquoi on lit cette parabole pour la fête de sainte Claire. Sainte Claire a vécu toute sa vie enfermée dans le petit monastère de Saint Damien, comme un recluse, dans la pauvreté matérielle et dans la pauvreté du cœur, et surtout dans la prière. Elle est donc un exemple, parmi beaucoup d'autres de ce qu'on appelle la vie contemplative, c'est-à-dire la vie de ces hommes et de ces femmes qui se retirent loin du monde, qui s'enferment dans la solitude, seuls avec le Seigneur pour ne vivre que de la prière.
Souvent, nous pensons que ces hommes et ces femmes qui vivent dans la vie contemplative, sont des mystiques, ce qui est vrai d'ailleurs, mais nous donnons à ce mot une signification qui vient de notre inexpérience de la vie contemplative et de la vie mystique en particulier. Nous imaginons que la vie mystique, c'est une vie de présence tangible, merveilleuse, extraordinaire du Seigneur. Comme si ces hommes et ces femmes qui mènent la vie contemplative n'étaient pas bâtis comme nous et qui, à la différence de nous qui ne rencontrons pas le Seigneur face à face, qui n'avons de Lui que des signes souvent imperceptibles, eux vivaient dans une sorte de présence visible, tangible, rayonnante de Dieu qui les comblerait de telle sorte que, effectivement, ils n'avaient plus besoin de rien d'autre, ils n'avaient plus le désir de s'occuper du matériel et que la pauvreté, la solitude devenaient comme secondaires et presque imperceptibles pour eux puisque toute leur vie était remplie de cette présence du Seigneur.
Nous nous faisons bien des illusions. Nous nous trompons si nous croyons que les mystiques vivent dans une sorte de fête comblante où le Seigneur serait presque visible à l'œil nu, leur parlait d'une façon quotidienne et remplirait leur cœur d'une telle présence, d'une telle plénitude que le reste n'aurait plus aucun intérêt. Les contemplatifs et même ceux qui sont des saints et qui ont ce qu'on appelle des grâces mystiques, ne sont pas d'une autre espèce que nous. Ils vivent exactement comme nous dans la foi. Dans la foi, c'est-à-dire dans la nuit. Pour eux le Seigneur n'est pas plus visible, pas plus tangible, pas plus manifeste que pour nous. Le Seigneur ne les comble pas de grâces exceptionnelles. Les contemplatifs et les mystiques vivent dans la foi, c'est-à-dire ils vivent à tâtons et le Seigneur est aussi difficile à percevoir, aussi mystérieux, inconnaissable pour eux que pour nous.
Ce qui est leur vocation particulière et propre c'est, comme les vierges, d'attendre, d'attendre dans la foi, d'attendre dans la nuit, d'attendre dans l'espérance, d'attendre dans la pauvreté. Si nous disons de sainte Claire qu'elle a vécu dans la pauvreté du cœur, cela ne veut pas dire simplement qu'elle a pris de bon cœur la pauvreté matérielle, mais cette pauvreté matérielle n'était que le symbole de ce vide, de cette absence de ce dénuement spirituel. Dieu n'est pas plus sensible aux contemplatifs qu'aux autres mais ils acceptent de vivre dans cette nuit de façon permanente. Ils acceptent de vivre dans la prière, c'est-à-dire dans le désir et la recherche d'un Dieu qui est toujours ailleurs, qui est toujours plus loin, qui est toujours inaccessible. Dieu n'est pas comblant ici-bas. Dieu ne comblera nos cœurs que quand nous le verrons face à face dans l'autre monde. Pour l'instant, pour tout le monde, qui que ce soit, Dieu est invisible, Dieu est inaccessible et même si le cœur est rempli d'une immense tendresse et d'une immense douceur pour ce Dieu, il reste que ce qui domine c'est le désir, c'est-à-dire l'attente, c'est-à-dire le fait de n'être pas comblé d'avoir le cœur vide. Mais au lieu de se contenter d'ersatz, de substituts, au lieu de remplir son cœur d'autre chose, les contemplatifs et plus particulièrement les mystiques parmi eux, acceptent ce dénuement radical, acceptent de ne pas prendre de vacances à l'égard de l'absence de Dieu, acceptent de ne pas se faire des illusions en s'occupant d'autre chose. Ils restent devant ce silence, devant ce vide, devant cette porte encore fermée et qui, bientôt, s'ouvrira. Et toute leur vie c'est d'attendre devant la porte de la salle des noces qui est fermée, parce qu'ils savent que cette porte va s'ouvrir et que la seule chose qui importe pour eux, c'est le moment où cette porte s'ouvrira et où ils verront leur Seigneur. C'est cela être un contemplatif, un mystique.
Alors on pourrait dire que ceci s'adresse à nous tous et qu'il ne tient qu'à nous de vivre de la sorte. Il ne faut pas exagérer. Il y a un appel du Seigneur parce qu'il faut, à défaut de plénitude qui vous comble, il faut une grande force intérieure pour pouvoir soutenir ce vide et cette absence, jour après jour, tout au long d'une vie. C'est cela que sainte Claire a vécu. Alors, si nous ne sommes pas appelés tous à la vie contemplative dans sa rigueur, dans cette radicalité, si nous n'avons pas la force de passer tout notre temps à attendre le Seigneur, qu'au moins cela tienne quand même une petite place dans notre vie, cette place qui est celle de la prière : savoir perdre son temps pour attendre Dieu car prier ce n'est pas autre chose que perdre son temps. Quand on prie on ne fait rien d'utile, on ne fait rien qui puisse nous occuper, qui puisse remplir notre vie, simplement, on est vacant pour cette venue prochaine, imminente, nécessaire, unique nécessaire de Dieu. Et seul le jour où il nous prendra près de Lui pourra combler notre amour et notre cœur.
AMEN