SAINTE CLAIRE D'ASSISE

Os 2, 16-17+21-22 ; Mt 25, 1-13
Ste Claire - (11 août 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Bar-sur-Aube : Sainte Claire 

L

es deux textes que nous venons d'entendre nous présentent Dieu ou le Christ comme l'Époux; l'Époux d'Israël dans le livre d'Osée puisque Dieu dit à Israël : "Je vais te séduire et te fiancer à Moi pour toujours dans la fidélité et dans la tendresse," l'Époux de l'Église dans la parabole des dix vierges. Et ceci pour fêter sainte Claire qui a passé toute sa vie dans l'attente de l'Époux. Elle a passé tout son temps à préparer la lampe de son cœur pour accueillir celui qui était le centre de sa vie.

       Dans l'oraison, il est parlé à plusieurs reprises de la pauvreté, de l'amour de la pauvreté qui a rempli la vie de Claire comme de saint François d'Assise, son maître spirituel et son modèle. Quel est le lien entre cet amour de la pauvreté et cet Époux que l'on attend ?

       La pauvreté chrétienne, la pauvreté évangélique, comme celle de saint François et de sainte Claire d'Assise qui ont réalisé de façon éminente cette pauvreté évangélique, ce n'est pas seulement ni même d'abord une pauvreté matérielle. Certes les sœurs de Saint Damien ont vécu dans une pauvreté matérielle extrême, dépouillées de tout, manquant de beaucoup de choses et vivant de très peu. Mais cette pauvreté matérielle n'est qu'un moyen et un signe pour aller à quelque chose de plus profond, de plus intérieur, qui est le dépouillement de soi-même. Se priver de tel ou tel bien, de telle ou telle richesse, de telle ou telle facilité, commodité ou confort, ce n'est pas simplement pour être mal à l'aise ou pour vivre dans un besoin qui, à tout instant, se rappellerait à vous. Vivre dans ce dépouillement c'est pour se dépouiller de soi-même. Car la richesse la plus dangereuse, ce ne sont pas les biens matériels mais c'est cet amour de nous-mêmes qui risque de remplir notre vie et polariser sans cesse toute notre attention.

       Alors pourquoi se dépouiller de soi-même ? Parce que si on est plein de soi-même, on n'a plus de place pour accueillir quelqu'un d'autre, on n'a plus de place dans son cœur pour attendre quelqu'un d'autre. Car celui qui a le cœur ouvert, qui a le cœur vacant, qui a le cœur attentif à la venue de quelqu'un d'autre attend celui qui seul pourra combler ce cœur. Attendre le Christ, c'est d'abord ne pas être repu. Si on est tellement plein de soi-même et de tous les biens qui peuvent rendre agréable cette vie égoïste que nous aimons vivre à part nous, si on est repu de tout, on n'a plus besoin de rien, et le Christ ne trouve pas de place où s'installer dans notre cœur. Ce qui est vrai du Christ est vrai de tout amour. Si on est pleinement satisfait de soi, on n'a pas besoin des autres, on n'a pas besoin d'aimer les autres, ni d'être aimé par eux. Et l'on se suffit à soi-même, on se contente de soi.

       C'est pourquoi le dépouillement de soi-même est la porte de l'amour. Il est une des conditions indispensables à ce désir de l'autre qui est à la racine même de l'amour et qui se prolonge dans cette attente désirant, dans cette patience qui s'étend tout au long de la vie et qui est la caractéristique de la vierge dans l'attente de son époux, comme il est dit dans la parabole. Voilà pourquoi saint François comme sainte Claire ont tellement aimé la pauvreté. Non pas, encore une fois, pour le plaisir de faire de l'ascèse, mais parce que cette pauvreté était comme la conséquence et en même temps la condition de leur attente éperdue de celui qu'ils aimaient par-dessus tout. Pour eux, attendre le Christ était tellement premier, tellement fondamental, tellement essentiel à leur vie, que le reste passait au second plan et que le dépouillement de soi-même devenait tout naturel et spontané.

      C'est la raison pour laquelle saint François comme sainte Claire, amants de la pauvreté, ne sont pas des saints tristes. Quand il nous manque quelque chose, nous nous affligeons, sur les besoins qui ne sont pas satisfaits. Or sainte Claire et saint François sont aussi les saints de la joie. Précisément parce que cette pauvreté n'était pas recherchée pour elle-même, parce que cette pauvreté n'était que la conséquence d'un amour plus grand qui envahissait tout leur cœur, qui les tournait vers le Seigneur et qui les remplissait d'une joie indicible dans l'attente de Celui qu'ils aimaient.

       Vous le voyez, la pauvreté et la joie sont très proches l'une de l'autre, parce que dans un cas comme dans l'autre, la raison d'être vient d'un amour plus grand, plus profond d'un amour plus décisif et essentiel. Et c'est cela le secret de l'évangile comme le secret de saint François et de sainte Claire. C'est cet amour éperdu du Seigneur qui les fait se détacher d'eux-mêmes et de tout le reste et qui, par là même, les comble d'une joie sans fin.

       Nous ne sommes pas appelés tous à une pauvreté aussi radicale, mais il faudrait que le motif qui les a conduits habite notre cœur et nous aide au dépouillement de nous-même. Car même si nous vivons dans le monde, même si nous avons une vie professionnelle et familiale, la pauvreté doit être en chacun de nous, du moins cette pauvreté fondamentale qui est de se détacher de soi pour être tourné vers l'amour des autres et surtout vers l'amour du Christ.

      AMEN