LA PAUVRE CLAIRE

Jb 4,1 +12-21

(11 août 2000)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

es lectures que nous venons d'entendre n'ont pas été choisies en fonction de la fête de Saint Claire, mais simplement en vertu de la lecture continue du livre de Job et de l'évangile. Effectivement, au premier regard, elles n'ont pas beaucoup de rapport avec la sainteté de Claire et son amour de la pauvreté. Je pense pourtant à y regarder de plus près, les choses ne sont pas sans quelque rapport.

Dans le livre de Job, nous avons entendu une portion du discours d'Eliphaz de Téman, un des amis de Job venu pour soi-disant le consoler, dans son malheur, sa souffrance et son dénuement, vous soyez que la pauvreté n'est pas loin, et dans ce discours un peu pompeux où Eliphaz accumule les images un peu terrifiantes, une révélation pendant la nuit, un effroi qui remplit ses os, Eliphaz de Téman va arriver à cette affirmation : "l'homme n'est rien qu'un peu de poussière qu'on écrase comme une mite, un jour suffit à le réduire à rien et il meurt dans le dénuement". Serait-ce cela la pauvreté ? Je ne le crois pas. Cette vision d'Eliphaz de Téman, d'un homme qui n'est qu'un vermisseau, c'est plutôt la vision de Pantagruel quand il est assis sur les tours de Notre-Dame, et qu'il voit les hommes comme des fourmis, cela n'a pas grand-chose de chrétien. Dieu n'est pas un géant qui nous contemple su haut des tours de sa cathédrale céleste et qui nous verrait comme des fourmis négligeables qu'on écrase du pied. Ce n'est pas cela la pauvreté de l'homme, ce n'est pas le néant devant Dieu, ni le fait qu'il naît poussière négligeable et que disperse le premier souffle de vent. 

       La pauvreté telle que l'a conçue saint François et à sa suite, sainte Claire, telle qu'ils l'ont aimée, ce n'est pas une sorte de mépris de l'homme, ce n'est pas une manière de réduire l'homme à rien du tout. La pauvreté c'est un don, et pour saint François et sainte Claire, c'est se présenter devant Dieu en renonçant à tout pour Lui, parce qu'il est l'unique richesse, parce qu'Il est le seul qui puisse combler notre cœur et que tout le reste qui n'est pas nécessairement rien ou négligeable, tout le reste est peu de chose devant Dieu et doit être donné pour que Dieu ait toute la place. Vous le voyez, il ne s'agit pas d'une vision pessimiste et méprisante de l'homme, mais d'un éblouissement devant Dieu, de la grandeur de Dieu. Si pauvreté il y a, c'est parce que Dieu comble et Lui seul, au-delà de toute limite. Là aussi peut-être pourrons-nous trouver une relation, mais je ne veux pas faire de concordisme, avec le passage d'évangile où Jésus affirme que les fils du Royaume n'ont pas à payer de taxes ou d'impôts, parce qu'ils sont au-delà de toutes ces modalités économiques, ce qui est aussi une affirmation de la supériorité de la relation à Dieu par rapport à toutes les préoccupations des biens terrestres. Jésus donc affirme que le fait d'appartenir au Royaume des cieux nous dégage de tous les soucis de cette terre, symbolisée ici par les redevances, les taxes et les impôts et que nous pouvons étendre à tous les soucis quotidiens par lesquels nous sommes hélas, nécessairement harcelés, mais qu'il faut savoir relativiser par rapport à l'unique nécessaire, ce Royaume qui nous dégage de l'angoisse, de l'inquiétude et de tout ce qui opprime notre cœur dans les soucis terrestres. 

       Dans cet évangile il y a aussi autre chose, Jésus qui veut ne scandaliser personne, et qui va se soumettre quand même à l'impôt, va payer l'impôt pour lui et Pierre. Dieu est bien celui qui pourvoit aux nécessités de ceux qu'Il aime, de ses amis, de ses disciples, et ici de Pierre, le premier de ses apôtres. C'est une autre manière originale, c'est le seul texte de l'évangile qui s'exprime de la sorte, d'exprimer la primauté de Pierre, cette fois-ci il ne s'agit pas de construire une Église, ou d'assurer l'infaillibilité dans la foi, il ne s'agit pas de faire de Pierre le chef du Collège apostolique, mais il s'agit de cette intimité entre Jésus et Pierre et qui consiste en ce que Jésus est pour Pierre. Jésus se fait celui qui subvient aux besoins de Pierre, et cela fait partie aussi de la pauvreté telle que l'entendent saint François et sainte Claire, c'est que la raison pour laquelle ils se sont détachés de toutes les possessions terrestres, c'est non seulement parce que Dieu est leur seule richesse, mais encore Dieu pourvoit à leurs besoins humains, Dieu prend soin d'eux, Dieu leur donne l'essentiel. C'est la raison de la pauvreté mendiante de saint François et de sainte Claire, ils n'ont pas voulu avoir de revenus ni d'assurance pour le lendemain, ils n'ont pas voulu pouvoir compter sur un capital, mais ils s'en sont remis à la miséricorde au quotidien, de Dieu, sous la forme de cette mendicité, ils allaient de porte en porte demandant le pain qu'à travers les hommes qu'ils rencontraient, Dieu voulait bien leur donner. Parfois ce pain était abondant, parfois il y en avait peu, mais François et Claire voulaient se contenter de ce que Dieu leur donnait à travers leurs frères, à travers ces gens qui voulaient bien prendre soin d'eux.

       Je ne pense pas que l'on puisse gérer toute l'économie familiale de cette manière-là, mais il est important que nous retenions de la leçon de François et de Claire, ceci : Dieu est notre vrai bien, et en définitive c'est par Dieu que tout ce dont nous avons besoin nous sera donné, et ce qui est le fruit de notre travail, comme ce qui est le fruit de la charité des autres et finalement un don de Dieu, et que nous devons le recevoir comme tel et en vivre avec cet abandon, cette remise pleine d'espérance et de confiance entre les mains de Dieu.

 

       AMEN