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2 Co 9, 6-10 ; Jn 12, 24-26
St Laurent - (10 août 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Q

ui sème chichement moissonnera chichement!" A travers cette sentence de saint Paul, c'est toute la nouveauté du christianisme qui est ainsi évoquée dans le monde ancien. Pour ma part, je croirais volontiers que saint Laurent, le diacre de Rome devrait être proclamé, je crois d'ailleurs qu'il l'est le patron des banquiers et des professeurs d'économie politique. Pourquoi cela ? Parce que vers 250 à Rome l'Église commence à prendre sa véritable stature, sa véritable force, elle est très organisée, elle a de nombreux adeptes, elle commence à respirer un peu car pendant les trente années précédentes il n'y avait pas eu de persécutions et curieusement, mais c'est la vérité, elle est prospère. Elle achète des cimetières, elle fait des opérations immobilières. Tout le monde ne pouvait pas se payer une place au cimetière. Puis l'Église investit dans tout un système, tout un réseau économique qui de 230 jusque vers 450 va complètement révolutionner l'environnement. Il y a là une véritable mutation économique. En effet, si vous lisez certaines œuvres de correspondance de saint Basile le Grand, vous vous apercevrez qu'il a complètement transformé la ville de Césarée perdue dans le désert de Cappadoce. C'est devenu une ville avec des hôpitaux, des hospices pour accueillir les passants, des ateliers où travaillent des centaines de moines. C'est une ville d'une prospérité étonnante dont l'évêque est en réalité le patron. Et le gouverneur de Cappadoce en veut énormément à Basile qui organise et gère pratiquement Césarée.

       Je ne dis pas qu'avec saint Laurent c'était exactement la même chose, mais on n'en était pas loin. A tel point que la persécution de 258 a eu une coloration assez particulière, en tout cas à Rome et dans les grandes villes de l'Empire, c'était bel et bien pour prendre les richesses de l'Église ce qui voulait dire que l'Église, non officiellement installée, non officiellement reconnue, était déjà connue pour ses richesses. Mais pourquoi ? Quelle était donc la révolution opérée pour que l'Église promeuve une nouvelle éthique économique ? Car c'est bien de cela qu'il s'est agi à ce moment-là. Avant le christianisme, l'économie de l'Antiquité est une économie de patrimoine, une économie de la terre ou des richesses terriennes immobilières, de telle sorte que le but même de la vie, c'était d'arrondir le patrimoine, d'avoir des grands domaines. C'est ce qui explique d'ailleurs la guerre très colonisatrice de Rome. Il s'agissait d'arrondir le territoire pour pouvoir donner de la terre aux soldats. La plus grande récompense que vous pouviez avoir dans la Légion romaine, ce n'était pas la Légion d'Honneur, c'était des arpents de terre aux confins du "limes" ou sur les bords du Rhin, du Danube ou en Algérie. Par conséquent l'économie pécuniaire n'était pas très bien vue. Le fait d'accumuler des richesses pour des richesses n'était pas le souci premier des économistes. Il s'agissait, avant tout, de conserver, de promouvoir son patrimoine.

        Or que croient les chrétiens ? Ils croient deux choses. La première c'est que le seul patrimoine valable est le Royaume de Dieu, par conséquent tous les autres patrimoines sont extrêmement relatifs, donc ce n'est plus la peine de gérer le patrimoine car, en réalité, c'est "le Seigneur qui est ma part d'héritage et ma coupe". C'est la raison pour laquelle la première Église de Jérusalem a fait une banqueroute phénoménale car au moment où les apôtres ont instauré la vie commune, tout le mode est allé vendre sa terre, sous prétexte qu'on n'en avait plus besoin et l'on a dépensé tous les biens des chrétiens en soupe populaire. On s'est quand même aperçu que c'était une bêtise et l'on a corrigé le tir. Donc même si Dieu est notre seul patrimoine, il a fallu trouver une autre manière d'agir.

        La deuxième chose, bien plus importante c'est que, par la charité fraternelle, le patrimoine est commun et cela change tout. Avant l'économie de l'argent qui était très importante dans l'empire romain était uniquement finalisée par la promotion du patrimoine terrien de chacun en accumulant des fortunes pour, ensuite, investir dans la terre. Le jour ou l'on s'aperçoit que le patrimoine du ciel et de la terre est commun, l'argent acquiert une valeur d'échange mais une valeur presque spirituelle qu'il n'avait jamais eu auparavant. L'argent devient vraiment le moyen des échanges, de la communication et de l'entraide. Et c'est cela que les diacres de Rome ont compris. Ils ont compris que, avec leurs communautés, ils pouvaient, moyennant une participation de tous à la vie de la communauté, acquérir très vite de très grandes sommes d'argent qu'ils ont gérées pour le service commun. C'est le début de l'économie d'échange et de marché qui n'était pas du tout évidente dans l'Antiquité. C'est le début d'une compréhension de l'économie comme le fait de se rendre service les uns aux autres.

       Et vous comprenez alors pourquoi Laurent qui était le diacre de Rome, le grand argentier, le grand financier a eu pour souci premier, avec le pape et le presbyterium qui l'entourait, de favoriser les pauvres de l'Église. Ce n'était pas exactement le sentiment humanitaire que nous avons aujourd'hui. Bien sûr il y était, mais la vraie raison était encore plus profonde. C'est que, si le patrimoine était commun, de droit, tout le monde devait bénéficier de ce patrimoine. Et par conséquent, comme le disait saint Paul de façon très vigoureuse, "il n'y avait ni pauvres ni riches" puisque tout le monde avait part au même patrimoine de l'amour de Dieu et au même patrimoine de ce que Dieu avait donné à ses communautés.

       Vous comprenez pourquoi, lorsque Laurent a su que l'Église de Rome était menacée et qu'on allait prendre tout l'argent des réserves, il a immédiatement appliqué jusqu'au bout la théorie qu'il menait et qu'il promouvait depuis le début de son diaconat. Il a donné l'argent aux pauvres. C'est-à-dire qu'il a manifesté d'une certaine manière que le patrimoine était inaliénable, il était aux pauvres. Et lorsque le gouverneur persécuteur est venu lui demander l'argent de l'Église, Laurent a fait venir les pauvres en disant : "La richesse de l'Église, ce sont les pauvres". Il montrait par là exactement, par rapport à l'empire romain qui n'avait pas du tout cette vision, car ils avaient plutôt une idée de clientèle qu'on"achetait" pour des soutiens politiques. Laurent montrait, au contraire, que les pauvres étaient vraiment la richesse parce qu'ils participaient vraiment au patrimoine de l'Église, à la richesse de tous les membres de l'Église.

       Je crois que cette petite anecdote est extrêmement parlante car elle montre comment dans une situation qui ne lui était pas très favorable ni politiquement puisqu'elle n'était pas reconnue, ni financièrement, c'était l'Église qui gérait le mieux les biens des fidèles. Vous voyez comment, à travers deux siècles de réflexion, pas simplement de théologie sur le mystère du Christ mais sur ce que veut dire "vivre ensemble" avec toutes les conséquences que cela suppose au niveau du patrimoine, les chrétiens de cette époque ont su inventer une nouvelle manière de comprendre leur existence dans le monde, leur lien au patrimoine, leur lien aux richesses, ce lien de solidarité entre tous les membres qui bouleversait complètement la conception de la richesse et de la propriété.

      Nous pouvons demander à saint Laurent et au Seigneur par l'intercession de son diacre, qu'Il suscite dans l'Église une façon aussi profonde et aussi belle et aussi décisive, une véritable manière de vivre dans ce monde très préoccupé par les soucis économiques. Il ne faut pas critiquer ce souci car, précisément, ces préoccupations économiques viennent de la prédication de l'évangile. Elles viennent du fait que, aujourd'hui, nous savons que toutes les valeurs économiques ont une valeur de partage et de communion. Et même si nous ne sommes plus chrétiens dans nos sociétés, nous le sentons et nous le percevons. Il faut que nous arrivions, nous aussi à trouver des modèles de vie, de société qui aident ces sociétés à vivre les exigences du partage et de la communion entre tous les hommes.

AMEN