ÊTRE FRÈRES

1 Co 2, 1-10 ; Lc 10, 1-9
St Dominique - (8 août 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e génie de saint Dominique est sans doute très enraciné dans la situation de l'Église du Moyen-Age, au début du treizième siècle. On peut dire que Dominique est passé d'un certain visage de l'Église quand il était en Espagne, chanoine dans la ville d'Osma, et qu'il était promu à une sorte de carrière ecclésiastique sans grand problème, comme il était très doué, il avait fait ses études de théologie assez développées, il devait devenir normalement prieur du chapitre et peut-être même évêque un jour. Ce qui l'a stupéfait, c'est lors d'un voyage pendant lequel il accompagnait son évêque, Diego, pour aller chercher une princesse, une histoire de mariage, c'était encore cette Église qui réglait un peu les affaires politiques des princes, qui était la conseillère de la politique des princes, et au retour, passant par Cîteaux, il a pu s'apercevoir que le mode même dont il a pu s'insérer dans la vie de l'Église espagnole, il y a d'autres possibilités, d'autres problèmes qui se posent. Et surtout, quand il arrive en Languedoc, dans la région de Béziers, de Montpellier, et là, il découvre un tout autre visage de la société de son époque. C'est une société qui, théoriquement est encadrée par l'Église, il y a beaucoup de prêtres, il y a tout un système bénéficial et économique qui fait vivre l'Église et cependant, tout est rongé de l'intérieur parce que commence à se répandre un mouvement qu'on appelait aujourd'hui des sectes, et qui reprennent à leur compte un véritable souci d'authenticité de la vie religieuse.

Au fond, Dominique est exactement à la charnière entre es deux mouvements qui ne vont pas cesser à travers tout le Moyen-Age, d'une part une Église que j'appellerais installée, avec son système de dotation économique, qui s'appelait les bénéfices, et de l'autre des recherches, des tâtonnements, pour essayer de retrouver l'enracinement spirituel, théologal de la vie de l'Église, autrement que dans un système quasi administratif et très proche du pouvoir politique en place.

Dominique trouve sa vocation lorsqu'une nuit, alors qu'il accompagne un certain nombre de dignitaires qui mènent la croisade contre les Albigeois, pas exactement la même que celle de Simon de Montfort, rassurez-vous, ce n'est pas le sac de Béziers et autres aventures sordides, mais c'est le fait qu'il y a derrière les croisés toute une entreprise de prédication, de conversion, de ressaisissement, mais lui-même Dominique, un certain soir étant obligé de coucher dans une auberge, durant toute la nuit, il va discuter avec l'hôtelier, le patron de cette auberge, qui est très tenté, ou qui est déjà peut-être un adepte du mouvement cathare. A ce moment-là, Dominique a une double intuition, premièrement, de quoi le peuple chrétien est-il sevré ou privé pour qu'on tombe dans quelque chose comme l'hérésie cathare ? Pour Dominique, cela ne fait pas de doute, c'est parce que le peuple est privé de la Parole de Dieu et que le moyen privilégié de donner cette parole, c'est la prédication. C'est la première chose, l'intuition de la prédication, c'est-à-dire, il faut d'abord donner à ceux qui cherchent, une nourriture solide, vraie, qui est directement issue de la Parole de Dieu. Cela va être toute l'intuition profonde du mouvement des prêcheurs. C'est d'ailleurs, je vous le signale la différence avec saint François d'Assise, qui lui, ne sera pas envahi de façon majeure par les préoccupations intellectuelles, il faudra attendre la deuxième ou la troisième génération de franciscains, notamment avec saint Bonaventure et sur ce point de vue précis, ils vont copier les dominicains, et vont un petit peu intellectualiser l'ordre de saint François, cela réussira plus ou moins bien, car il y aura des problèmes par la suite.

Donc, la première intuition de saint Dominique, c'est la prédication, c'est-à-dire le fait de rendre accessible le mystère de la Parole de Dieu à tout homme. Cela suppose une certaine compétence à la base et un certain souci de rendre compréhensible cette Parole. La deuxième chose qui lui est très liée, c'est que jusque-là, l'office de la prédication se faisait, c'était les évêques dans leur cathédrale, c'était les prêtres à un beaucoup plus faible degré car les prêtres à l'époque n'avaient pas une formation de premier choix. La plupart du temps, ils n'avaient même pas de recueil d'homélies. Ils disaient la messe, comme on dit, mais ils ne prêchaient pas beaucoup. Saint Dominique a compris qu'il fallait qu'il se situe d'égal à égal par rapport à son interlocuteur. Au fond, on peut dire que l'ordre des prêcheurs est né dans une auberge, c'est-à-dire dans un endroit où il n'y a pas d'abord une hiérarchie ecclésiastique, mais il y a simplement des gens qui ont besoin de vivre, qui viennent là pour être hébergés, pour manger. C'est dans ce tissu humain extrêmement concret que saint Dominique a l'intuition que s'il veut parler à son hôtelier, s'il veut le convaincre, il faut qu'il se montrer un frère vis-à-vis de lui.

C'est le moment où Dominique, et saint François l'avait déjà compris à sa manière, mais Dominique le traduit dans une autre perspective, il comprend qu'il faut qu'il soit là où les gens cherchent Dieu, et ce n'est peut-être pas dans les églises, dans les lieux publics officiels de l'Église, c'est partout. A partir de là, Dominique va laisser mûrir son intuition et petit à petit donner naissance à l'ordre des prêcheurs. Ce n'est pas dit que l'ordre des prêcheurs n'ait pas ensuite récupéré beaucoup de choses du point de vue institutionnel, mais je crois que ces deux valeurs-là sont restées. Cette idée que d'une part, ce qui compte, c'est une foi dynamisée, approfondie à l'aide de la Parole de Dieu et au service de la Parole de Dieu, et d'autre part, une foi qui ne vous retire pas du monde, qui ne vous envoie pas dans une abbaye bénédictine ou dans un vallon cistercien à des dizaines de kilomètres de là où se fait la vie de la cité, mais qui au contraire accepte, et c'est pour cela que saint Dominique mettra ses couvents en plein cœur des villes, ou plus exactement sur les murs des villes pour pouvoir sortir hors des murs pour la prédication. C'est pour pouvoir effectivement insérer directement dans le tissu social cette prédication de la Parole de Dieu, et donc, c'est tout le problème de l'évangélisation au Moyen-Age qui a été ainsi renouvelé de fond en comble. C'est pour cela que nous sommes si heureux de le fêter, c'est pour cela que nous nous réclamons de lui, parce que nous croyons nous aussi que la Parole de Dieu, la prédication, c'est le nerf de la guerre de l'évangélisation, c'est d'aider les frères croyants, les frères chrétiens, les frères baptisés à découvrir cette profondeur et cette immédiateté de la présence de la Parole de Dieu et du salut de Dieu dans la vie quotidienne la plus simple et la plus ordinaire.

 

 

AMEN