LA SAINTETÉ DE LA CROIX

1 Co 2, 1-10 ; Lc 10, 1-9
St Dominique - (8 août 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, je ne sais pas si vous y avez prêté attention, mais quand la liturgie nous parle de saint Dominique et aussi bien quand les témoins de sa vie nous tracent son portrait, c'est presque toujours des traits de douceur, de tendresse, de rayonnement, de joie, de lumière qui nous sont rapportés. Tout à l'heure dans l'oraison, on demandait que saint Dominique intercède pour nous avec toute sa tendresse, ce qui est un mot assez rare dans la litur­gie. C'est donc manifestement une caractéristique de la sainteté de saint Dominique, que cette lumière, cette douceur, et une sorte de confiance qu'il établit quand on s'approche de lui.

On pourrait craindre qu'une sainteté aussi an­gélique, qu'une telle pureté de cœur, d'âme, fasse que saint Dominique comprenne mal peut-être le péché des hommes, leur souffrance, le drame de la vie. Nous imaginons peut-être facilement que les saints sont tellement remplis de la lumière de Dieu et cela s'ap­pliquerait particulièrement à un saint du type de saint Dominique, qu'ils sont à des années lumière de notre situation de pauvre et médiocre pécheur, qu'ils sont trop purs pour pouvoir comprendre ce qu'est le mal. Pourtant, les mêmes témoignages nous disent cons­tamment de saint Dominique, qu'il passait toutes ses nuits à prier pour les pécheurs. "Il avait accoutumée de proférer des cris et des paroles, ne pouvant conte­nir les gémissements de son cœur. Une de ses deman­des fréquentes à Dieu, était qu'Il lui donna une cha­rité suffisamment grande, vraie et efficace, pour pou­voir connaître et procurer le salut des hommes. saint Dominique était hanté par le salut de ses frères, hanté par ce péché qui les détournait du seul bonheur, par cette souffrance qui déchirait leurs âmes et leurs corps".

Ceci nous invite peut-être à comprendre que la véritable lumière, la véritable douceur, la véritable pureté qui habitait le cœur de saint Dominique n'était pas un écran qui lui interdisait de comprendre et de connaître ce qu'est le mal et ce qu'est le péché. Ceci ne vaut pas seulement de saint Dominique, mais de toute sainteté chrétienne, et de cette sainteté que nous devons essayer nous-même d'atteindre et de décou­vrir. La sainteté, ce n'est pas vivre dans une sorte de paradis où nous serions seuls avec Dieu, loin de tout bruit du monde humain, de toute tentation et du pé­ché, loin de toutes ces déchirures qui ensanglantent l'humanité ordinaire. La sainteté ne consiste pas à être en-dehors du monde, à ignorer le monde, à être si proche de Dieu que finalement on ne pourrait pas imaginer ce qu'est le péché et le mal. Je pense que la vraie sainteté chrétienne est un sens si profond de la présence de Dieu, de l'amour de Dieu, de la puissance rayonnante de Dieu, un sens si profond qu'il aiguise notre perception, non seulement de Dieu, mais aussi de l'appel de Dieu pour les hommes, et aussi de ce qu'il peut y avoir de terrible et d'effrayant à ne pas répondre à cet appel. Je crois que contrairement à ce que nous pensons, quelqu'un qui est par une vie sainte, proche de Dieu, est plus sensible que n'importe quel autre à l'horreur du péché, à la souffrance des hommes et à tous ces déchirements que nous subis­sons dans notre vie de chaque jour et dans notre pau­vreté. J'en veux pour preuve que Dieu Lui-même, qui est bien évidemment la sainteté par excellence, Dieu Lui-même qui est l'opposé du péché puisqu'Il est amour et que le péché c'est le manque d'amour, le dessèchement du cœur, Dieu Lui-même a connu plus profondément que qui que ce soit l'horreur du péché, c'est Jésus à Gethsémani, c'est Jésus sur la croix. Sur la croix comme nous le disions tout à l'heure dans le Kyrie en reprenant les paroles de saint Paul : "Jésus a été fait péché". C'est inimaginable. Jésus, le Fils de Dieu, Dieu le Fils qui est dans la perfection et la plé­nitude de l'amour du Père, Jésus qui vit dans ce rayonnement infiniment supérieur de celui qu'on nous raconte de saint Dominique, Lui a connu l'horreur du péché plus que quiconque, plus que personne. Et contrairement à un livre connu d'un de nos frères : Dieu sans idée du mal, je crois au contraire que Dieu, plus que personne peut comprendre ce qu'est le mal parce que le mal, c'est la négation de l'amour, c'est la négation de la lumière, c'est la négation de tout ce qu'est Dieu, et que par conséquent, plus on connaît Dieu, et qui se connaît mieux que Dieu Lui-même, plus on perçoit ce qu'il y a d'horrible d'en être privé, d'en être séparé.

Ceci nous invite, non pas à cultiver dans notre vie une sorte de sainteté bienheureuse, tranquille, dans laquelle nous vivrions dans la lumière de Dieu sans aucun nuage, mai au contraire à essayer de cher­cher une sainteté qui nous rapproche de Dieu au point de nous faire sentir toute la plénitude de cet amour, et par conséquent aussi toute l'horreur qu'il y a à en être séparé. Si nous sommes saints de cette sainteté de l'évangile qui est la sainteté de la croix, qui est la sainteté de Jésus se donnant tout entier pour nous, alors plus que quiconque, nous comprendrons ce qu'est la détresse des pécheurs, ce qu'est la souffrance des hommes, et plus que quiconque, avec saint Do­minique, sur ses traces, nous nous élancerons pour donner tout, afin que les hommes soient sauvés.

 

 

AMEN