SAINT DOMINIQUE, MOINE APOSTOLIQUE

1 Co 2, 1-10 ; Lc 10, 1-9
St Dominique - (8 août 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, les dominicains fondés par saint Dominique disent rarement qu'ils sont des moines. C'est pourtant bien l'intention de saint Dominique de fonder un ordre monastique au sens où l'entendait saint Augustin et une grande partie de l'ancienne tradition. Saint Dominique est né dans la deuxième moitié du douzième siècle, en Espagne et sa vie comporte plusieurs périodes.

Pendant la première période, il a été chanoine dans l'Église d'Osma en Espagne. L'institution cano­niale s'originait précisément dans les fondations que saint Augustin, saint Eusèbe de Verceil et d'autres évêques avaient accomplie dans leurs diocèses, et consistait à regrouper des prêtres diocésains en une communauté où tous les biens étaient partagés, où la vie était commune, une communauté de type monas­tique. A travers l'histoire, cette institution canoniale a connu bien des avatars et le Haut Moyen-âge avec la décadence culturelle qui est la sienne, et aussi la ré­forme de Grégoire VII au onzième siècle, ont finale­ment réduit à rien cette intuition canoniale. D'une part en effet, les prêtres qui normalement étaient regroupés autour de l'évêque sont petit à petit retournés à la vie privée, et c'est pour cette raison qu'on les a appelés ensuite des chanoines séculiers, d'autre part, Grégoire VII a voulu réformer les chanoines mais en les sous­trayant de fait à la présence et à l'autorité immédiate de l'évêque, en en faisant donc des moines à la ma­nière des bénédictins et autres ordres qui étaient nés entre temps. Il semble pourtant qu'à Osma les choses étaient restées un peu plus fidèles à l'antique tradition, puisque les chanoines y vivaient en communauté avec leur évêque. C'est la première période de la vie de saint Dominique.

Là-dessus, survient un événement décisif. Envoyé pour accompagner une mission diplomatique à la recherche d'une fiancée pour le roi d'Espagne jusqu'au Danemark, il va y découvrir coup sur coup d'abord des païens qui habitaient dans les régions voisines de ce Danemark lointain, d'autre part à son retour dans la région de Toulouse, il découvre l'héré­sie cathare qui est en train de déchirer l'Église. Naît alors dans le cœur de Dominique, une vocation nou­velle qu'il n'avait pas prévue, et c'est le début de la deuxième partie de sa vie, une vocation missionnaire, apostolique pour convertir les païens ou plus immé­diatement les hérétiques auxquels il se trouvait confronté dans la région de Toulouse, finalement as­sez voisine de sa région d'origine. Au lieu de retour­ner à Osma il va donc se fixer dans la région de Tou­louse. Mais auparavant, et cela est extrêmement im­portant, saint Dominique se rend à Citeaux pour y revêtir l'habit monastique. Il a donc bien voulu ex­pressément être moine ce qui n'a pourtant pas conduit saint Dominique à s'enfermer à Citeaux dans la clô­ture monastique des cisterciens, mais revêtu de l'habit monastique, il est retourné à Toulouse pour y mener la vie apostolique. C'était donc bien clair dans son esprit, que la vie apostolique s'enracinait dans la vie monastique et ne lui était pas étrangère. Cette deuxième partie de la vie de saint Dominique va consister en un très humble apostolat pastoral. Il va être d'abord curé d'un petit village, à Fanjeaux, il y fondera un premier monastère de moniales pour sou­tenir par la prière son travail apostolique, puis de re­tour à Toulouse, il va s'entourer de frères, toujours dans une paroisse, la paroisse saint Romain où il mè­nera une vie à ce moment-là très proche de celle que nous essayons de vivre ici à Saint Jean de Malte, une vie de moine apostolique, diocésain, paroissial. Mal­heureusement les structures diocésaines de l'époque n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui, et les évê­ques passaient plus de temps à la chasse, ou à la cour que dans leurs diocèses, et les prêtres s'occupaient plus de gagner de l'argent en disant des messes pour les défunts qu'à prêcher et à évangéliser. Aussi, saint Dominique s'est trouvé très vite en porte-à-faux avec ce milieu de l'Église de Toulouse, même s'il était soutenu par l'évêque Foulques, et c'est à ce moment-là que va commencer la troisième partie de la vie de saint Dominique, celle où il fondera l'ordre des Prê­cheurs, devant l'ampleur de l'hérésie, devant l'ampleur de la mission à accomplir, il va se dégager des struc­tures diocésaines et fonder un ordre universel et itiné­rant, envoyant ses frères deux par deux, de proches en proches, de villes en villes, pour annoncer l'évangile dans la mendicité et la pauvreté.

Tel est l'ordre de saint Dominique, et pour cela il n'a pas renoncé à la racine monastique qui était la sienne. Son maître-mot était de ne parler qu'avec Dieu ou de Dieu, c'est-à-dire d'unir dans sa vie la contemplation, la prière, et nous savons qu'il passait toutes ses nuits en prière, n'ayant pas de cellule autre que les marches de l'autel, toutes ses nuits, il priait en gémissant et en criant pour le salut des pécheurs, et dans la journée, il se consacrait à ses frères et avec eux à la prédication apostolique.

Il y a donc dans l'intuition de saint Dominique comme dans celle de saint Augustin, l'étroite union entre la prière qui nous fait ami de Dieu, proche de Dieu qui est l'essence même de la vie monastique, celle de la prière perpétuelle, de la continuelle contemplation du visage de Dieu, une union étroite entre cette prière et la prédication. Car la prédication n'est que le trop-plein de la prière, c'est à force de contempler le visage de Dieu que l'on éprouve le be­soin incoercible d'annoncer ce visage, de proclamer cet évangile, de dire aux hommes qu'ils sont aimés par le Seigneur comme nous l'expérimentons nous-mêmes dans la prière. Ainsi donc pour saint Domini­que, la prière appelle la parole apostolique, et celle-ci ne peut pas avoir d'autre source que la prière. C'est cela que saint Dominique a voulu réaliser, c'est cela que saint Augustin et saint Eusèbe de Verceil et d'autres évêques de l'antiquité avaient voulu eux aussi réaliser avec leur clergé, en lui donnant une densité monastique pour soutenir son apostolat, c'est cela l'intuition de ce monachisme non pas à l'écart du monde mais en plein cœur du monde, de ce mona­chisme non pas retiré de la Parole, mais entièrement livré à la Parole, c'est cela l'intuition de ce mona­chisme qu'on appellera apostolique, et qui vous le voyez, s'il ne nous est peut-être pas très familier a des lettres de noblesse et s'enracine dans la plus haute tradition de l'Église.

Il y a plusieurs manières de réaliser cette vo­cation monastique et apostolique. Saint Dominique après l'avoir vécue dans un diocèse, dans une pa­roisse, l'a vécue ensuite avec son ordre d'une manière itinérante et universelle, ici, les frères de saint Jean de Malte s'efforcent de retrouver l'intuition première de saint Dominique quand il vivait à saint Romain, qui était de vivre dans le cœur d'une paroisse cette même vocation monastique et apostolique. C'est la raison pour laquelle, bien que nous ne soyons plus domini­cains, encore que beaucoup de gens l'imaginent, nous pouvons dire de saint Dominique, comme de saint Augustin, qu'il est notre Bienheureux Père.

Que cette intuition qui unit si profondément la contemplation de Dieu et l'annonce de l'évangile, que cette intuition nous la partagions avec vous, car même si vous n'êtes pas moines, même si vous n'êtes pas prêtres, même si vous n'êtes pas chargés de la prédi­cation, vous pouvez et vous devez par toute votre vie vous unir le plus intimement possible au Seigneur Dieu et dire à vos frères qu'ils sont eux aussi aimés et sauvés.

 

 

AMEN