LA PROXIMITÉ DU ROYAUME

1 Co 2, 1-10 ; Lc 10, 1-9
St Dominique - (8 août 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

e Seigneur envoya ses disciples en avant de Lui, dans les localités ou Il devait se rendre." Il s'agit bien sûr d'abord d'une note géogra­phique, chronologique de saint Luc qui rapporte que Jésus a envoyé ses disciples comme précurseurs dans tel ou tel village pour préparer sa venue, pour annon­cer l'évangile, pour dire : "Le Royaume de Dieu est proche !" car le Royaume de Dieu c'est Jésus Lui-même. Mais il ne suffit pas de s'en tenir à cette lecture historico-géographique. L'évangile, s'il est inscrit réellement dans l'histoire, est transcendant à l'histoire et il est présent d'abord à notre propre cœur. Il faut appliquer cette note, cette phrase à nous-mêmes qui sommes, en principe, ses disciples. Il faut appliquer cette phrase à l'Église d'aujourd'hui. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Pas nécessairement qu'il faille partir au loin annoncer l'évangile. Pas nécessairement qu'il faille prendre son bâton, nouer ses chaussures et partir, d'une façon un petit peu folle ou parfois presque fa­natique, ou un petit peu mysticoïde en méprisant les choses de la terre. Méfions-nous d'un certain charis­matisme ! Jésus nous envoie là où Il est déjà, en avant de Lui, là où Il doit aller. Jésus est dans le cœur de tout homme. Il habite la vie de chacun. Chaque homme qui vit aujourd'hui est "une ville, une localité" dans laquelle Il est déjà présent. De par d'abord la grâce de la création, de par la grâce de sa proximité dans tout homme, quel qu'il soit, quoi qu'il croie, quoi qu'il vive que ce soit régulier ou pas régulier, que ce soit dans la foi ou pas dans la foi. Ce sont là des caté­gories trop pratiques parce qu'elles sont rigides. Le Seigneur vit dans chaque homme, chaque homme est une ville, chaque homme est une cité. Et c'est vers chaque homme que Jésus, en nous choisissant, nous envoie en avant de Lui, parce que nous sommes aussi précurseurs, parce qu'Il est déjà présent dans cette ville, parce qu'Il doit s'y rendre et se révéler à chacun. Il veut que chaque être humain puisse le rencontrer, puisse dire aussi : "Il m'a guéri de mes maladies et de mes maux par son salut !" Il faut que chaque homme, au long de sa vie terrestre, un jour ou l'autre, pouvoir dire : "Le salut est venu dans ma maison".

Ainsi lorsque nous célébrons quelqu'un comme saint Dominique, c'est une des caractéristi­ques de sa propre vie lui qui a eu tant de tendresse, tant d'affection pour tout homme et surtout les plus pauvres, les plus éloignés et les plus revêches à la foi. Le Seigneur nous envoie vers les autres, "en avant de Lui", pour dire à chaque homme : "Le Royaume de Dieu est proche !" pas simplement parce que l'Église est loin et les curés sont loin pour eux, mais parce que le Christ habite dans le cœur de chaque homme et qu'Il y sommeille un peu comme dans son tombeau. Et Il attend qu'un jour, la conscience, la volonté, l'amour de cet homme le réveille, Lui le Seigneur qui dort ou sommeille comme au fond de la barque dans la tempête. Mais qui ira dire aux hommes de ce temps et aux plus proches, je le répète ce n'est pas d'abord d'aller convertir les Indiens, mais nos proches, ceux qui vivent avec nous, même dans les familles, ceux qui vivent près de nous pour balayer dans nos im­meubles, dans nos quartiers. Nous admirons toujours les missionnaires, c'est très bien mais cela nous per­met de ne pas l'être nous-mêmes et de nous consoler ainsi.

Saint Dominique a été cet homme qui savait, au plus profond de son cœur, de sa foi, que Jésus ha­bite, demeure, vit dans le cœur de chacun et qu'en définitive la mission du chrétien c'est de révéler aux hommes la richesse qui est dans leur cœur, le Royaume de Dieu, la présence de Jésus, le salut. Mais pour cela il faut accepter d'aller au-devant du Sei­gneur, d'aller en avant de Lui, donc d'avoir une vie apostolique d'avoir un témoignage qui ne sera pas forcément immédiatement gratifiant car il faut laisser à l'autre le temps de la conversion ou du moins ac­cepter qu'il mette autant de temps que nous. Saint Dominique a été cet homme très simple, prêtre très humble, ce religieux extrêmement heureux et pacifié, ceci dans un contexte social et ecclésiastique bien plus difficile que le nôtre. Ce n'était pas l'âge d'or le Moyen Age, quoi qu'on pense, ce n'était pas l'âge d'or de l'Église mais période de conflits, période de gran­des divisions, période d'hérésies majeures puisque saint Dominique a beaucoup prêché, jour et nuit, contre cette hérésie cathare. Et si les historiens pré­tendent qu'elle est achevée, nous savons bien qu'elle traîne encore dans le cœur des hommes et dans l'esprit de beaucoup de chrétiens. Saint Dominique a été convaincu que lorsqu'il rencontrait chaque homme, Dieu était dans cet homme-là, et en rencontrant cha­que homme, il lui permettait de pressentir la présence de Dieu, non pas que lui Dominique lui apportait, il était trop humble pour le croire, mais il était persuadé que par sa prédication, par sa prière, par son exemple l'autre pouvait rencontrer Dieu en lui. C'était cela, pour lui, "aller au-devant du Seigneur et préparer sa venue", dans le cœur de ses contemporains.

Prions saint Dominique pour que nous ayons, je ne dis pas la perfection de sa vie apostolique, mais du moins quelques éléments qui nous aident à sortir un petit peu de nos visions individualistes de chrétiens, à sortir un petit peu de nos conceptions trop personnalistes, à sortir un petit peu de nous-mêmes, de nos cités, de nos prisons, intérieures la plupart du temps, souvent plus graves que les autres, pour aller dire aux hommes : "Le Royaume de Dieu est proche !" parce qu'il est tellement proche qu'il est dans votre cœur. C'est là que Dieu vous attend.

 

 

AMEN