ENRACINÉ DANS LA PAROLE
1 Co 2, 1-10 ; Lc 10, 1-9
St Dominique - (8 août 1991)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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I |
l est assez difficile pour un prédicateur de prêcher sur le maître de la prédication qu'est saint Dominique. Je m'arrêterai sur une simple constatation, peut-être banale, mais qui doit ensemencer toute notre vie, celle de la Parole de Dieu, celle que nous écoutons quand nous sommes à la messe, celle que nous méditons en lisant la Bible, celle aussi qui nous est donnée dans la vie des saints, dans les pasteurs et tous les hommes de foi qui essaient non pas de raconter simplement ce qu'est la Parole de Dieu mais de la réaliser au plus profond de leur être et d'être ainsi des écritures vivantes dans leur vie quotidienne. L'évangile que nous avons entendu semble être appliqué d'une façon toute particulière à ce qu'a vécu saint Dominique.
En effet, l'ordre dominicain a commencé d'une façon petite puisque les disciples ne sont venus que peu à peu. Mais dès que deux frères avaient été formés, avaient su percer un peu le mystère de Dieu, Dominique les envoyait, deux par deux, pour prêcher dans les villes. Dominique a bien été cet homme qui s'est enraciné, qui a enraciné toute sa vie, toute sa prédication dans la Parole de Dieu. Comme l'avait rêvé sa mère, il a essayé d'être ce chien qui porte un flambeau c'est-à-dire cet être tout voué à Dieu tel le bon serviteur, tel le chien fidèle qui s'en va courir sur toutes les routes en essayant d'apporter la vérité de Dieu et d'embraser l'humanité du feu de l'amour de Dieu.
Peut-être avez-vous eu la chance de visiter à Florence le couvent décoré par le bienheureux Fra Angelico, un dominicain également. Les peintures sont dans les cellules. Chaque cellule reprend un mystère de la vie du Seigneur. Elles ont de toutes petites fenêtres et les peintures sont par contre très grandes et composées selon les normes, selon la courbe de la fenêtre. Et la véritable fenêtre ce n'est pas celle qui donne sur l'extérieur, mais c'est la fenêtre de cette peinture qui n'est autre que la méditation d'un mystère du Christ. Donc, pour Fra Angelico, la véritable fenêtre fut la fenêtre de la Parole de Dieu, celle qui éclaire notre cœur au plus intime de nous-même. Je me plais à penser que saint Dominique était effectivement un homme de son temps en ce sens que lorsqu'il a compris, qu'il a médité la Parole, qu'il a été éclairé de cette Parole à l'intérieur, il a pris soin d'ouvrir cette fenêtre, d'ouvrir le cœur de sa cellule, d'ouvrir le cœur de sa méditation à l'annonce, à la prédication. Et il l'a fait dans un contexte très précis, celui du treizième siècle, une époque passionnante. On parle souvent et surtout du treizième siècle comme d'une période obscure. Je crois que c'est faux car au contraire cette période fut une période d'effervescence. Alors que le monachisme continuait à s'installer dans les déserts et à être un petit peu orgueilleux de la façon dont il vivait la Parole de Dieu, dont il méditait le mystère de la vie trinitaire, saint Dominique a compris qu'il fallait que le monastère soit au cœur des villes, que l'annonce ne soit plus celle d'une école, d'une école monastique certes splendide qui avait donné les lettres de noblesse à l'intelligence chrétienne, mais il fallait que la méditation te la Parole, cette rumination continue germe au cœur même de la ville. Saint Dominique est arrivé à point nommé pour ouvrir cette large fenêtre, cette clarté lumineuse sur l'intelligence humaine qui commençait à voler de ses propres ailes en s'égarant loin de ce qui représentait la matière par excellence que l'on enseignait à l'époque qu'est la théologie. Le treizième siècle fut celui des grandes universités avec l'étude parcellaire selon chaque matière de tel ou tel domaine. Dominique a compris que chaque matière, chaque étude devait être comme le reflet de la vérité unique qui se trouve en Dieu et que la théologie ne se situait pas forcément au-dessus de toutes les autres, mais qu'une parcelle de vérité se trouvait dans chaque discipline.
A partir de la Renaissance, la connaissance va être parcellisée. Léonard de Vinci est le dernier témoin de ces êtres qui savaient tout sur tout. saint Dominique a très bien compris qu'au cœur de ce monde il fallait que s'enracine dans l'intelligence mais dans une intelligence pas seulement intellectuelle mais l'intelligence du cœur, s'enracine le cœur à cœur avec Dieu. C'est pourquoi on dit qu'il connaissait par cœur les évangiles et les épîtres de saint Paul. Dans le fabuleux couvent de saint Marc, on voit saint Dominique peint au pied de la croix. Il est seul au pied de cette croix et il essaie de compatir aux souffrances du Christ. Dans l'épître aux Corinthiens nous avons lu ceci : "Pour moi, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige de la parole ou de la sagesse. Non je n'ai rien voulu savoir parmi vous sinon Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié." Pour que l'enseignement de saint Dominique ait une telle répercussion dans son époque, dans son milieu, pour qu'il soit arrivé à convertir les Cathares, il fallait effectivement que la Parole de Dieu ne soit pas simplement méditation intellectuelle mais la résonance de la présence du Christ. Il a su reconnaître Jésus et Jésus crucifié à travers les hommes qu'il a rencontrés. C'est pour cela, je pense que dans l'oraison de la messe, on parle de tendresse à son sujet. Tout simplement, parce qu'en ayant été proche du Christ, très proche de sa Parole, Dominique a su être proche des hommes, de leur désir, et a su répondre avec beaucoup de tendresse, comme l'aurait fait le Seigneur pour chacun des hommes qu'il rencontre, être celui qui est le plus compatissant, le plus présent à nous-mêmes, et le plus sympathique au sens vrai du terme, celui qui souffre avec, afin d'être illuminé par cette parole de vérité qui effectivement donne la vie éternelle.
AMEN