POURQUOI PRIER LES SAINTS ?
1 Co 2, 1-10 ; Lc 10, 1-9
St Dominique - (8 août 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ne question que l'on entend souvent est celle-ci : "A quoi bon prier les saints ?" Est-ce que vraiment ils s'occupent de nos affaires ? Est-ce que vraiment ils peuvent nous aider à vivre notre vie quelles qu'en soient les circonstances ? Et c'est vrai que, dans la mentalité chrétienne, catholique en tout cas, le culte des saints est une des choses probablement les moins bien comprises et donc les plus mal vécues. Et il ne faut pas s'étonner s'ils ne répondent pas à nos besoins ou à nos désirs.
Souvent nous traitons les saints comme des espèces de fonctionnaires entre nous et Dieu, auxquels on peut s'adresser parce qu'on suppose qu'on sera un peu pistonné pour obtenir plus rapidement quelque chose. C'est une façon qui n'est guère spirituelle, et ils ne répondent pas à ces façons de faire. Le culte des saints fait partie de la foi de l'Église. C'est d'ailleurs ce que nous affirmons chaque dimanche lorsque nous proclamons dans le Credo : "Je crois en la communion des Saints". C'est ce dogme de la communion des saints qui est l'unique fondement du culte des saints, donc de la prière aux saints. Que signifie cette communion des saints ? Elle veut simplement nous révéler que nous sommes, tous, un seul peuple, que ce soient ceux qui sont au ciel ou sur la terre, nous ne formons pas deux peuples ou deux églises, mais un seul peuple, une seule Église. L'expression employée autrefois "Église militante, Église souffrante, Église triomphante" n'est pas très juste. Il faudrait faire attention à ne pas trop cultiver cette vision d'une Église "à tiroirs". Il n'y a qu'un seul peuple parce qu'il n'y a qu'un seul corps du Christ. Il n'y a qu'un seul Royaume. Et Bernanos écrivait : "il n'y a pas le royaume des morts et le royaume des vivants, il n'y a qu'un seul royaume et nous sommes, tous, dans ce royaume." Et ce mot "tous" incluait pour Bernanos, les saints du ciel et nous-mêmes. C'est cela la communion des saints : il n'y a pas de séparation, il n'y a pas d'écran, il n'y a pas de distance, il n'y a pas d'éloignement entre les membres d'un même corps, quelle que soit la situation de ces membres dans l'ensemble du corps.
Je sais bien que c'est une chose difficile pour nous, parce que nous avons l'impression que le paradis est loin. Cela c'est une façon "géographique" de comprendre les choses qui est tout à fait fausse. Il faut comprendre cela dans cet unique ensemble d'un seul corps, d'un seul royaume, d'une seule Église, d'un seul peuple. Et il y a entre tous les membres de ce corps, tous les éléments qui forment ce peuple, une communication de vie. Et cette vie, c'est la vie de Dieu. C'est cette vie divine qui jaillit de la tête, du Christ, et qui se répand dans tous ses membres. Simplement, et cela je crois qu'on peut le dire, dans cet immense peuple, dans cet immense royaume, il y a ceux qui sont arrivés au sommet de la montagne, qui contemplent Dieu, et qui vivent avec Dieu dans la paix, dans le bonheur, et il y a ceux et celles, et nous en sommes, qui sont encore dans la plaine, qui sont encore en train de grimper ou d'escalader cette montagne, parfois difficile et rude et qui nous blesse, mais qui nous conduit vers Dieu. Cependant, tous ensemble nous formons la même cordée. Il y a un lien invisible mais réel qui nous unit profondément les uns et les autres. Et c'est dans cette optique-là qu'il faut saisir ce qu'est le culte des saints.
Je voudrais vous en parler d'une double façon. D'abord le culte des saints c'est une intercession. On leur demande de "prier pour nous". Les saints prient pour nous. La première réalité n'est pas que nous les prions, c'est qu'ils prient pour nous, incessamment, même lorsque nous ne leur demandons rien. Les saints prient pour nous dans le face-à-face avec Dieu. Et qu'est-ce qu'ils demandent pour nous ? Ils demandent que nous puissions accueillir, le plus possible, ce que, eux, vivent en plénitude, c'est-à-dire l'amour de Dieu, la présence de Dieu, la communion avec Dieu. S'ils sont nos "frères aînés", ils n'ont pour nous qu'un seul désir, c'est que nous puissions vivre comme eux la plénitude de l'amour de Dieu, la totalité du don de Dieu, de la beauté de Dieu, de la présence de Dieu.
C'est cela l'activité incessante des saints. Là encore, nous nous imaginons qu'ils sont installés dans des fauteuils, à plus ou moins grande distance selon leur mérite. C'est tout à fait faux. Ils sont installés dans l'activité de l'amour de Dieu. Ils sont installés dans la fécondité de l'amour de Dieu. Et cette fécondité, pour eux, est totale, est parfaite et définitive. Et ils n'ont de cesse, et ils n'ont de prière que d'intercéder auprès de Dieu pour que notre cœur s'ouvre à ce qu'ils vivent. Et l'intercession des saints pour nous, est incessante. C'est le premier aspect, c'est le plus important parce que leur prière est parfaite, leur prière ne comporte pas d'intérêt plus ou moins matériel, égoïste ou mesquin comme sont chargées nos prières.
Le deuxième aspect, c'est que la prière que nous adressons aux saints est pour nous le fruit d'un désir. C'est vrai que toute prière est le fruit d'un désir, d'une attente, d'une demande. Mais il ne faut pas se tromper de désir. Les saints écoutent notre prière lorsque celle-ci est le jaillissement de notre désir de vivre comme eux, de vivre sur la terre comme eux ont vécu sur la terre, non pas en les imitant, mais en ayant ce désir très fort d'être, dans les circonstances de notre vie, le plus possible, enracinés dans l'amitié, dans la miséricorde, dans le pardon et le salut de Dieu. Ce sont ces désirs-là que les saints portent auprès de Dieu, mais pas les autres. Pas les autres. Lorsque nous demandons des choses matérielles, des réussites aux examens, cela n'intéresse pas les saints, parce que ça nous intéresse, nous pour notre vie d'ici-bas, c'est très égoïste. Les saints proposent à Dieu notre désir de vivre comme eux. Et c'est en cela, c'est pour cela qu'il faut prier les saints.
Je me suis laissé raconter cette histoire un peu terrible par un prêtre de Marseille. Une Marseillaise priait à Notre Dame de la Garde et déposait un cierge. Et elle a dit au prêtre : "Je viens remercier la sainte Vierge et les saints parce que ma fille a avorté et tout s'est bien passé." (sic) Nous n'en sommes probablement pas là, mais attention ! Que demandons-nous aux saints, tous les jours ? Que demandons-nous en célébrant saint Dominique aujourd'hui ? Que demandons-nous à saint Antoine ? Les saints ne sont pas chargés de transmettre à Dieu nos petits billets et nos petits désirs. L'intercession des saints, elle est pour notre vie dans l'amour de Dieu, elle est dans la foi et pas dans la piété sans la foi, parce que la piété sans la foi mène à l'opposition de la foi, et l'exemple que je donnais en est vraiment une caricature.
Alors je crois qu'avec l'aide et la prière de saint Dominique et de tous les saints que nous célébrons tout au long de l'année, il faut que nous puissions retrouver deux choses. D'abord ce sens que nous ne sommes qu'un seul peuple dans la communion de la vie divine, et ensuite que les saints sont des frères aînés qui nous aiment et qui n'ont qu'un seul désir : c'est que nous puissions déjà vivre, sur la terre, ce qu'ils connaissent dans le Royaume de Dieu. Et notre intercession, notre prière aux saints, les demandes que nous devons leur faire doivent toujours s'inscrire en cela et pas autre chose. Alors on peut leur demander de vivre cet amour de Dieu dans telle ou telle difficulté, de souffrance, de désordre, cela oui … mais si vraiment nous voulons vivre là-dedans l'amour de Dieu dont ils sont remplis.
Que saint Dominique, dans sa prière incessante, lui avec tous les saints, puisse vraiment ouvrir notre cœur à ce mystère profond de ces hommes et de ces femmes qui ont vécu, sur notre terre, mais qui nous portent à tel point dans leur cœur qu'ils veulent que nous puissions vivre, le plus vite possible et le plus intensément possible, dès la vie sur la terre, ce qui aujourd'hui les comble, le face-à-face avec Dieu, l'amour de Dieu, la beauté de Dieu, le don de Dieu.
AMEN