SPIRITUALISER L'HUMANITÉ

1 Co 2, 1-10 ; Lc 10, 1-9
St Dominique - (8 août 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

Saint Maximin : Saint Dominique

C

 

et évangile que nous venons de lire s'applique à la vie de saint Dominique mais aussi à la vie qu'il a désirée pour ses frères, pour l'ordre des prêcheurs qu'il a fondé. Il y a dans sa vie un épi­sode qui est exactement la réplique de ce que Jésus a fait ce jour-là. Alors que les premiers frères étaient rassemblés dans l'église Saint Romain de Toulouse, Dominique s'est tout d'un coup mis dans la tête de les disperser et il les envoya, deux par deux ou trois par trois, à Bologne, à Paris, en Espagne pour y étudier et y fonder des prédications, des couvents de frères prê­cheurs. Ses frères, les notables religieux de la ville et les évêques des environs le dissuadaient de disperser cette communauté naissante et de la vouer ainsi pro­bablement à l'échec. Et Dominique de leur répondre : "Ne mettez pas opposition : je sais très bien ce que je fais !" Et c'est ainsi, en ordre dispersé si l'on peut dire, qu'a commencé la grande histoire des frères prê­cheurs. Et l'un de ses frères lui appliquera cette parole : "Le grain entassé pourrit, et dispersé il porte du fruit !"

Mais ce n'est pas tellement sur cela que je voudrais attirer votre attention. C'est sur le fait qu'un saint, ce n'est pas simplement un homme, c'est quel­qu'un qui devient de plus en plus humain. Et je pense que la sainteté de Dominique nous révèle cette parti­cularité de la perfection chrétienne qui n'est pas sim­plement une perfection d'ordre spirituel ou moral ou mystique, mais qui est la perfection de l'humain, de l'homme lui-même, avec tout ce qu'il a de caractéris­tique, de son corps, de sa morphologie, de son tempé­rament, de son caractère, des dispositions de son cœur ou de son intelligence. Dans la foi chrétienne, dans la sainteté chrétienne, être un saint, c'est devenir de plus en plus humain. Non pas qu'il faille porter la pauvre humanité que nous sommes à une sorte de vision du surhomme, comme d'autres l'ont voulu et l'ont prêché, mais c'est justement dans la contemplation de l'homme parfait, du Christ Jésus, le Fils éternel in­carné dans notre propre chair de péché, c'est dans cette contemplation incessante, comme nous venons de le chanter pour saint Dominique, que peut être façonnée notre humanité nouvelle, la perfection de notre être humain.

Lorsque l'on parcourt, même rapidement, les dépositions qui ont été faites douze ans après sa mort, en 1233, à Bologne, pour composer le dossier qui allait servir à sa canonisation, ce qui est frappant dans le témoignage de ses frères, de ceux qui ont vécu avec lui, ses premiers compagnons, ou de tout autre per­sonne qui l'ont approché ou connu, c'est que l'on trouve à la fois une très haute spiritualité et une très grande humanité. Je crois que c'est tout à fait normal. Si un saint n'était que spirituel, il ne serait pas un saint, il serait un espèce de zombie plus ou moins acre, vivant dans les airs, mais cela n'a rien à voir avec la sainteté de l'incarnation chrétienne, de la chair et du sang. Ceci est très caractéristique de la sainteté du treizième siècle, car lorsque l'on regarde saint Dominique, on voit que c'est vraiment un homme en chair et en os, qu'il n'était pas insensible aux beautés ou aux charmes du monde puisqu'à la fin de sa vie, il disait qu'il préférait recevoir les jeunes filles plutôt que les vieilles dames. Il n'était pas insensible à la beauté du monde, à la beauté féminine. Lui-même était un homme dont ces témoins disent qu'il était très beau, avec un visage très agréable, toujours souriant, et qu'il savait très bien, malgré sa grande austérité, comprendre et aimer les choses de ce monde, sim­plement non pas comme des choses à utiliser mais comme des réalités données par Dieu pour retrouver à l'intérieur d'elles-mêmes ce don de Dieu.

Et quelqu'un qui lui ressemble beaucoup, tout en étant très différent, c'est saint François d'Assise qui est son contemporain, au début de ce treizième siècle et qui, lorsqu'il s'est converti est resté exactement le même qu'avant. Simplement, il s'est laissé complètement investir, non plus par l'esprit de la jeu­nesse de son temps, mais par l'Esprit de Dieu qui est aussi un Esprit de jeunesse. Et saint François, après sa conversion, avait exactement les mêmes traits de caractère qu'avant, mais simplement évangélisés et donc humanisés.

C'est cela que nous pourrions retenir de saint Dominique : un saint extrêmement proche, très aima­ble, très aimant, très souriant. Mais s'il devenait de plus en plus humain c'est parce qu'il passait toutes ses nuits à contempler l'homme Dieu, à rechercher dans la croix du Christ, la véritable beauté de l'humanité, à pleurer sur ses péchés et sur les péchés des autres, non pas pour s'apitoyer mais pour appeler sur eux la misé­ricorde de la bonté divine, cette miséricorde qui refa­çonne l'homme à l'image et à la ressemblance du Christ, "le plus beau des enfants des hommes" l'enfant parfait, l'homme parfait.

Ceci est important pour nous qui sommes toujours à la recherche de quelque surcroît d'huma­nité, de quelque mieux-être humain, que nous allons d'ailleurs chercher en des sources plus ou moins des­séchées et parfois polluées. Alors que, nous autres chrétiens, nous savons quelle est la source de l'huma­nité que nous devons devenir, c'est l'humanité même du Christ. Et il n'y a pas d'autre façon de la recevoir dans son cœur que de la contempler de toute sa foi, de tout son regard, et le cas échéant, d'y passer quelques nuits.

Saint Dominique disait qu'il réservait la nuit pour Dieu et le jour pour les hommes, non pas qu'il y avait dichotomie dans sa vie, mais le jour, il annonçait aux hommes ce qu'il avait contemplé pendant la nuit du visage de Dieu. Et probablement que cette beauté de son visage, que ce charme de son visage et de toute sa personne, que ce charme qui émanait de lui ne ve­nait pas tellement de lui-même, mais c'était déjà le resplendissement de la gloire du visage du Christ dans ses propres traits. Et ceux qui ont rencontré saint Dominique, en définitive, ont rencontré cette présence du Christ qui humanise l'homme.

Alors, par la prière de saint Dominique qui probablement ne s'arrête pas de contempler Dieu et de parler aux hommes, le jour ou la nuit, demandons-lui que nous puissions comprendre que notre sainteté ce n'est pas de fuir l'humanité que nous sommes mais c'est tout simplement, par la contemplation incessante du visage du Christ, de laisser ce Christ nous évangé­liser. Non pas arracher ce que nous sommes, non pas le transformer, non pas le changer en ce que nous désirerions être, non pas vouloir retenir ou acquérir l'image d'un homme idéal, d'une femme idéale que nous nous ferions mais qui ne serait qu'illusion, mais retrouver les sens même de notre humanité de péché, de notre humanité de qualité dans le regard même que le Christ pose sur nous.

Ceci est très important dans notre monde d'aujourd'hui. Que nous soyons des chrétiens saints, mais surtout et avant tout, humains, de cette sainteté qui rend l'humanité plus profonde, plus vraie et plus rayonnante. Et c'est cela le message que nous avons à manifester au monde, non pas un Dieu lointain, mais un Dieu saint dans l'humanité et une humanité désor­mais capable de devenir sainte comme Dieu Lui-même. Evidemment devenir humain, ce n'est pas à la mesure de l'homme, ce n'est pas par nos capacités d'homme que nous pouvons le réaliser, ce n'est pas un problème d'effort ou d'accord ou de record. C'est sim­plement laisser en nous pénétrer, lentement mais sû­rement, cette grâce de l'humanité du Christ pour qu'elle nous façonne, pour qu'elle rayonne sur nous et sur le monde.

Lorsque nous pensons aux saints, et spécia­lement à saint Dominique, on pourrait se dire : c'est merveilleux comme Dieu les aime. C'est vrai. S'ils nous donnent ce message de cet amour merveilleux que Dieu a eu pour eux, il faut faire un pas de plus et simplement nous dire et nous redire aujourd'hui : c'est merveilleux comme Dieu nous aime!

 

AMEN