DANS UN SIÈCLE BOULEVERSÉ

1 Co 2, 1-10 ; Lc 10, 1-9
St Dominique - (8 août 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

Brioude : Saint Dominique

S

 

aint Dominique a vécu au début du treizième siècle, un siècle qui a ressemblé fort au nôtre. Il y a ainsi, dans l'histoire, certains grands tournants, et quand l'histoire ou plus exactement la société, la vie des hommes tourne, c'est souvent selon les mêmes éléments, sur le même pivot. Ce treizième siècle était un siècle de bouleversements. Depuis la réforme du Pape Grégoire VII au onzième siècle, l'Église essayait de recouvrer sa liberté, de retrouver sa vie spirituelle, de retrouver le témoignage évangélique, après ces années obscures du haut Moyen-Age où elle s'est laissé entraîner selon la vie du monde et les coutumes du siècle, et cela jusque dans les plus hauts représentants de sa hiérarchie. Cette réforme de l'Église, le Pape Innocent III, une des figures les plus extraordinaires, les plus belles et les plus riches de l'histoire de l'Église, l'avait lui-même reprise dans la célébration du quatrième concile du Latran, en 1215, concile auquel s'il n'y participa, est venu saint Dominique où probablement, à ce que l'on dit, il rencontra saint François.

Ce siècle était aussi un siècle de changements sociaux puisque les villes se créaient, devenant le centre des marchés, le centre du pouvoir, le centre des idées, ces idées qui germaient de façon extrêmement forte et qui ont donné naissance peut-être au plus grand mouvement théologique de l'Église et de l'histoire, puisque c'est à cette époque-là que les premières universités ont été fondées, des universités que saint Dominique a lui-même fréquentées, c'est d'abord dans ces villes universitaires de Bologne, de Paris et de Toulouse qu'il a envoyé ses premiers frères.

Il y avait aussi, en opposition à cette recherche et à cette explosion de la foi et de l'intelligence au service de la foi, d'innombrables sectes dont les plus connues sont celles des Gaulois et celle des Cathares, probablement une conséquence d'un clergé qui avait démissionné de sa vie pastorale, qui avait démissionné de sa vie spirituelle et qui étaient devenus peut-être trop des fonctionnaires du religieux sous l'autorité du bras séculier. La réforme des moines avec Citeaux, avec saint Bernard et saint Bruno avait relancé la vie profonde de l'Église, cet attachement évangélique à son Seigneur, mais peut-être que ce n'était pas suffisant pour redonner au monde toute la force de la prédication évangélique puisque ces monastères étaient installés à la campagne et que, désormais, c'était dans les villes et dans les bourgs que bouillonnait l'avenir.

C'est dans ce siècle difficile, dans ce siècle de réformes jamais accomplies et toujours douloureuses pour l'Église comme pour les autres hommes, c'est dans ce siècle de bouleversements, de ruptures, d'incertitudes et de ténèbres parfois que saint Dominique a jailli comme une flamme ardente.

Sœur Cécile, une moniale du monastère Saint Sixte de Rome dit que "de son visage rayonnait une grande clarté" et ceux qui ont été à Florence se souviennent que dans l'une des cellules du couvent Saint Marc peintes par le bienheureux Fra Angelico il y a cette représentation du Christ des douleurs, Christ qui est assis sur son trône qui est flagellé, qui est couronné d'épines, qui est outragé et cependant qui est déjà revêtu du vêtement blanc de la Résurrection. Et à ses pieds est assis saint Dominique, le regard posé sur le livre des évangiles, et le peintre a dessiné sur son front l'étoile comme s'il voulait manifester que ce rayonnement du visage de saint Dominique dont parlait Sœur Cécile. C'était le reflet, l'écho, la transfiguration en lui ce de qu'il contemplait dans l'Écriture, l'actualisation du mystère de la Pâque du Christ dans sa mort et dans sa Résurrection.

Dans ses Dialogues, sainte Catherine de Sienne écrivait à propos de saint Dominique : "Il a pris sur lui la mission du Verbe. Il fut dans le monde un apôtre, tant étaient grandes la vérité et la clarté avec lesquelles il semait la Parole, dissipant les ténèbres et donnant la lumière." Il a pris sur lui la mission du Verbe. Le Verbe est venu dans le monde comme la lumière, et Il est la vérité à laquelle nous conduit l'Esprit. C'est dans cette osmose, dans cette profonde rencontre entre la vérité du Christ, entre la lumière du Christ et saint Dominique que se situe la source de sa sainteté et la source de son rayonnement, toujours actuel pour l'Église d'aujourd'hui. Cette clarté de son visage, ce n'était rien d'autre que la transparence de sa contemplation incessante du mystère du Christ, vérité et lumière. Il accomplissait ainsi ce que le livre des Proverbes nous signifie au chapitre quinzième : "Un cœur joyeux fait un beau visage." Son cœur était rempli de la joie de son Seigneur qu'il ne cessait de contempler, d'adorer, de prier, et cela montait de son cœur et transparaissait sur son visage.

C'est probablement une des choses les plus marquantes de la personnalité physique, et donc spirituelle, de saint Dominique, que la beauté et le rayonnement de son visage. Le Bienheureux Jourdain de Saxe, un de ses successeurs immédiats à la tête de l'Ordre, écrivait de lui : "L'équilibre de sa vie intérieure s'exprimait au-dehors par l'amabilité et la sérénité de ses traits." Et c'est pour cela qu'un autre de ses frères disait : "Tout le monde l'aimait car il aimait tout le monde." Cet amour que saint Dominique a eu pour son Seigneur était si fort, si pur et si grand qu'il ne pouvait pas ne pas s'exprimer sur les traits de son visage, dans l'amabilité de ses paroles, dans la sérénité de ses traits, dans ces multiples gestes de tendresse que ne cessent de nous rappeler ses chroniqueurs ou ses biographes.

Quand il l'a canonisé, le Pape Grégoire IX qui était son ami intime, qui l'avait beaucoup connu quand il était encore le cardinal Hugolin, Grégoire IX écrivait en 1227 : "Nous croyons qu'après nous avoir consolés sur la terre par son amitié si pleine de charme, Dominique nous accordera du ciel la joie de sa protection toute puissante." Ainsi cet homme profondément ancré dans le mystère de la vérité et de la lumière a manifesté, j'allais dire en plus, en deçà ou à côté de sa prédication verbale et orale, déjà par son visage, par sa personne, il a manifesté cette vérité et cette lumière. Et quelque cinquante ans après sa mort, le plus illustre de ses frères, saint Thomas d'Aquin donnera ce principe très profond et très beau de la vie contemplative, de la vie d'étude et en même temps de la vie apostolique : "Contempler la vérité et la communiquer aux autres."

Saint Dominique a contemplé cette vérité pendant toutes les nuits où l'un de ses frères disait outil passait plus de temps à prier qu'à dormir. Saint Dominique a manifesté cette vérité dans le silence de la vie fraternelle des couvents qu'il venait de fonder. Saint Dominique a vécu cette vérité et elle s'est transformée dans ses traits et dans ses gestes, en rayonnement, en splendeur de lumière. En définitive sa parole n'était que le fruit de cet équilibre intérieur dans la joie de son Seigneur, dans la charité faite de délicatesse, faite de tendresse pour tous ses frères. C'est dans cette vérité lumineuse qu'il puisait toutes ses raisons de vivre, toute la force de sa tendresse, toute la chaleur de sa prédication et la force étonnante de ses décisions.

Saint Dominique a marqué son temps, saint Dominique a laissé dans l'histoire de l'Église, un sceau profond, non seulement dans son ordre qui dure encore aujourd'hui à travers ses frères et sœurs, mais aussi pour nous. Car s'il a marqué de son sceau l'histoire de l'Église par la présence de son Ordre, il a laissé aussi dans cette Église une grâce qui déborde les limites visibles de son Ordre. Cette grâce c'est son amour profond de la vérité, non pas comme quelque chose d'intellectuel, comme un principe à comprendre, dont nous tirerions un certain nombre de conséquences, mais comme le visage du Christ sur la croix, comme le visage du Christ outragé, dans cet outrage où Il manifeste toute la force, toute la luminosité, toute la tendresse du salut pour les pécheurs.

C'est cette grâce que nous demanderons aujourd'hui, tous ensemble à saint Dominique. Nous n'avons sans doute pas ni le charisme ni la vocation de prêcher, mais nous avons sûrement, qui que nous soyons, celle de rayonner de la vérité. Mais pour rayonner de cette vérité, il faut la contempler, il faut l'aimer jour et nuit, il faut en faire son miel quotidien. Cette grâce nous la demanderons à saint Dominique qui est un saint profondément actuel car il a atteint, compris, manifesté le mystère de Dieu avec une telle profondeur que, de cette profondeur jaillit toujours une source de lumière, une source de joie, une source de paix pour nous. Que ce qu'a vécu saint Dominique, en son temps qui ressemble tant au nôtre, nous puissions nous aussi le vivre pour la sanctification de ce monde, pour le rayonnement de la vérité sur les hommes qui sont souvent enténébrés dans le doute et si marqués par les incertitudes, par les sectes, par toute une déliquescence de la pensée ou de la vie spirituelle.

 

AMEN