DÉDICACE DE LA CATHÉDRALE SAINT SAUVEUR

Ez 43, 1-7 ; Jn 10, 22-30
Dédicace de la cathédrale St Sauveur - (7 août 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

omme je vous le disais tout à l'heure au début de cette eucharistie, la célébration de l'église cathédrale, qui est l'église saint Sauveur, est la fête principale de notre diocèse. On peut se demander pourquoi le diocèse a-t-il tellement d'importance ? Pourquoi la cathédrale du diocèse a-t-elle tellement d'importance? Cela pose une question que nous autres français, surtout depuis Napoléon Bonaparte, avons beaucoup de mal à comprendre.

Si on prend le modèle des sociétés habituelles, et nous en France, nous sommes très conscients d'être un pays unifié, la plupart du temps, on pense que la structure d'un peuple c'est une unité, tout le monde a la même culture, la même tradition, les mêmes comportements et il y a un chef qui normalement est responsable de tout. Simplement, à cause de la difficulté on est obligé de faire que le chef aie des délégués. Depuis Napoléon l'on a divisé la France en départements, on a essayé d'améliorer les choses en la divisant en régions, c'est la même idée, c'est que le pouvoir central, c'est le Pouvoir, et ensuite les préfets, les premiers présidents de chambre, les différentes autorités ne seraient que le reflet de l'autorité centrale. Au fond, Napoléon, Sarkoléon, c'est la même chose ! Evidemment, si l'on conçoit l'Église sur ce modèle-là, c'est incompréhensible que l'on fête les diocèses. C'est très simple, il y a le pape à Rome, ensuite il y a des préfets partout, comme le pape ne peut pas tout faire, il délègue. Il a délégué à Aix-en-Provence, à Marseille, au hasard de la géographie ecclésiastique, et finalement, ça marche. En réalité, il ne devrait y avoir qu'une seule fête, celle de saint Pierre à Rome puisque c'est la fête de celui qui le premier a marqué l'histoire de Rome par le martyre à l'époque de Néron.

Nous avons là un modèle tellement unifié, centralisé, et chez nous c'est absolument spontané, quand on parle de l'Église, en France en général on n'y comprend rien du tout, c'est parce qu'on croit vraiment que le modèle est identique, et il suffit de gens pour le faire appliquer. Il est certain que si l'on partait sur ces bases-là par exemple pour discuter avec nos frères orientaux, cela ne marche pas. Pour eux précisément, ils ont toujours eu, avec aussi beaucoup de défauts, mais ils ont toujours eu la singularité des Églises nationales et locales.

Quand on regarde la société de l'Église, elle ne fonctionne pas sur ce modèle-là. Il n'y a pas une Église toute faite, avec un pouvoir central qui déléguerait à certains préfets, sous-préfets, le pouvoir qui vient du centre. On l'a cru de temps en temps. Au 19ème, on pensait de cette manière-là, mais on sait aujourd'hui que ce n'est pas exact et pour une raison très simple, c'est que le Christ a choisi douze apôtres. Quand il faisait cela, il choisissait exprès douze apôtres à cause des douze tribus d'Israël. Jésus n'a pas dit : maintenant que moi je suis le vrai Messie, maintenant en Israël il n'y a plus douze tribus, il n'y en a plus qu'une seule, ma tribu de chrétiens, et je nomme un chef, Pierre et des exécutants les onze autres apôtres. En fait, il a maintenu la pluralité et la multiplicité. C'est pour cela qu'aujourd'hui encore on dit que les évêques sont les successeurs des apôtres. Quand on dit cela, on ne dit pas n'importe quoi, on dit que les évêques assurent dans la multiplicité des diocèses, dans la multiplicité des portions du peuple de Dieu dont ils ont la charge, ils assurent la continuité de ce que Jésus-Christ a voulu quand il a voulu douze apôtres. Jésus, même s'il a dit à Pierre : "Paix mes agneaux, paix mes brebis", ce qui est absolument indiscutable, il n'a pas dit : tu remplaceras les onze, fais le travail des onze, délègue aux onze. Jésus n'a jamais dit cela. On peut le croire, mais c'est faux.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire une chose fondamentale sur laquelle on ferait bien de réfléchir. La première chose, c'est que l'Église est "une" à cause du Christ. Si l'Église est une pour l'instant, c'est parce qu'elle est en tension vers le Christ. De ce point de vue-là, l'Église ne sera vraiment réalisée que quand on sera tous dans le Christ. C'est ce que saint Paul a admirablement compris quand il a dit qu'au moment de la résurrection, Dieu serait tout en tous et que le Christ remettrait toutes choses entre les mains du Père. Le moment où l'Église sera pleinement une c'est au moment de la venue du Christ, au moment de la Parousie, de la plénitude et de l'accomplissement du dessein divin.

Par conséquent, ce n'est pas nécessaire de poser des conditions en disant qu'il faut faire l'unité pour que le Chris revienne, ce n'est pas le problème. Le problème c'est que la véritable unité telle que le Christ la veut, c'est pour cela qu'il a prié le Jeudi saint pour l'unité de tout son peuple, c'est une unité qui non seulement ne dépend que de lui, mais ne se réalise qu'en lui. C'est malheureux à dire, mais depuis le début, il y a eu des tensions et des divisions dans l'Église. Le premier document qu'on ait sur l'histoire de l'Église, c'est l'épître aux Corinthiens, et elle ne parle que de divisions. Il ne faut donc pas nous raconter des histoires, qu'il y aurait eu une époque sublime, extraordinaire, où tous les chrétiens étaient unis, ce n'est pas vrai. Déjà à Corinthe, quand saint Paul a été obligé de remettre de l'ordre, le péché, c'était la division. C'est triste, ce n'est pas ce que le Christ avait voulu, mais de fait, il faut s'en accommoder et vivre avec.

La deuxième chose, et c'est peut-être la plus importante, c'est que Jésus sait que puisque l'Église n'est pas réalisée dans la plénitude de l'unité qu'il a voulu pour elle, et que cela ne pourra être réalisé que dans son Royaume. Il a accepté que l'Église dans son cheminement terrestre ne soit pas simplement dans la division, mais qu'elle soit dans la pluralité, ce qui est très différent. La division, cela veut dire : chacun contre tout le monde. La pluralité, cela veut dire : la multiplicité dans le mouvement même de l'unité. C'est cela la raison d'être des diocèses. Les diocèses, ces portions de peuple de Dieu dont les évêques ont la charge, c'est le fait que l'Église est ici-bas sur la terre.

Une autre manière d'expliquer cela mais qui revient au même, c'est de dire que l'Église, tant qu'elle est sur la terre est inscrite dans l'espace et le temps et tant qu'on est dans l'espace et dans le temps, il y a la juxtaposition des espaces et des instants, une multiplicité nécessaire.

C'est cela que nous célébrons aujourd'hui. Quand on célèbre le ministère de Pierre, cela veut dire la tension vers l'unité que le Christ veut pour toute son Église rassemblée en lui, et le ministère de Pierre a essentiellement comme fonction de rappeler que l'unité ne doit jamais être sacrifiée au prix de n'importe quelle autre cause, mais quand on célèbre la dédicace de chaque église, quand on est nous-mêmes en diocèse, on célèbre cette condition de pluralité à laquelle on ne peut pas échapper actuellement. C'était déjà comme ça pour le Christ, il a accepté que les douze tribus restent les douze tribus, il a dit : "Vous siègerez sur les douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël", c'est donc bien dire qu'il avait un projet d'Église, de communauté rassemblée autour de lui et qu'il reconnaissait cette pluralité et cette multiplicité, mais non pas une pluralité qui divise, oppose ou déchire, mais une pluralité qui est dans le mouvement même de la grâce de l'unité qu'il veut donner à son Église.

C'est pour cela qu'aujourd'hui il y a un tel renouvellement de la réflexion sur l'ecclésiologie, il faut enfin se séparer du centralisme Bonapartiste qui est un peu la manière spontanée dont on pense les choses, pour retrouver la véritable manière dont le Christ a voulu son Église, la reconnaissance que la condition actuelle dans ce monde, dans l'espace, dans le temps, impose nécessairement une multiplicité et le rôle de l'évêque n'est pas simplement d'appliquer les directives du pape, comme pratiquement tout le monde le pense, en pensant qu'il a raison, mais le rôle de l'évêque, c'est de faire que la communauté dont il a la charge soit en mouvement de communion vers l'unité voulue par le Christ pour toute son Église.

 

AMEN